Le double langage de Maurice Lippens révélé au grand jour

Jean-Paul Votron (à gauche) et Maurice Lippens (à droite), lors de l'assemblée générale du 29 avril 2008, confirmant leur poste. ©Lieven Van Assche

Il dit sa "peur de l’avenir de Fortis" dans un email. Et le lendemain, aux téléspectateurs: "Investissez au plus vite!" La communication de Fortis au sommet de son art.

j

La panique. C'est l'impression qui ressort des emails échangés au sein du management de Fortis dans les semaines qui ont précédé sa chute. Une panique qui tranche avec l'esprit calme et résolu des dirigeants sur tous les écrans de télévision.

Le sommet de cette schizophrénie contrôlée, c'est l'intervention de Maurice Lippens lors d'une émission Terzake à la VRT, le 27 juin 2008. Le président de Fortis venait la veille d'envoyer un email à son CEO Jean-Paul Votron: "... j'ai rarement eu aussi PEUR pour l'avenir de Fortis." (les lettres capitales sont d'origine). Ce soir-là, devant les téléspectateurs, il déclare, sourire détendu: "Je dirais: Mesdames et messieurs, investissez aussi vite que vous le pouvez!"

Que dire? Fourberie? Fuite en avant? L'intéressé dit qu'il a été rassuré entre-temps par son management. D'accord. Il n'empêche, le bateau coulait. Et avec lui, tous les actionnaires à qui il s'adressait.

Les emails de Fortis nous apprennent que le management voyait poindre le récif. Et qu'ils croyaient naïvement pouvoir le bouger au lieu de changer de cap. "Sans laisser de trace", comme l'écrit le directeur financier Gilbert Mittler.

En bref

  • Dans l’émission Terzake, le 27 juin 2008, le président de Fortis, Maurice Lippens, incite les téléspectateurs à investir dans Fortis alors qu’en interne, il ne croit plus en son avenir.
  • La communication de Fortis a toujours été sur le fil du rasoir, comme le prouvent les emails dont nous avons eu connaissance.



Ainsi cet email de Jeanine Quaetaert, directrice juridique de Fortis, qui s'insurge de voir "que nous avons une nouvelle fois décidé d'en dévoiler aussi peu que possible (...), en ligne avec notre attitude jusqu'à présent".

Clairement, le management de Fortis fait l'autruche, "avec arrogance", nous dit Luc Coene, à l'époque président du Comité de pilotage au nom du gouvernement belge, et aujourd'hui gouverneur de la Banque nationale de Belgique.


On ne l'avait pas dit

Mais le monde politique ne sort pas non plus indemne de cette reconstitution. Didier Reynders, que nous avons également interrogé, dit n'avoir été averti des problèmes que quelques jours après la chute de Lehman Brothers aux Etats-Unis, le 15 septembre.



Le dernier mot de cette saga, avant bien sûr le dernier mot de la justice, vient de Filip Dierckx, devenu CEO du groupe en pleine tempête, presque par défaut. "Quand on a vécu des moments pareils, personne ne veut revivre ça", nous confiait-il cette semaine lors d'un événement de Febelfin, la fédération financière qu'il dirige à présent. "En ce qui me concerne, on a dit que je voulais absolument devenir CEO de Fortis. C'est vrai que le poste m'intéressait, mais le vendredi 26 septembre... Je l'ai fait par loyauté vis-à-vis de l'entreprise." Dierckx fait partie des sept inculpés qui doivent passer devant la Chambre du conseil. Un autre bateau à l'avenir incertain.

 

 

3 questions à Maurice Lippens

Nous avons contacté Maurice Lippens, à la fin des vacances d’été, dans le cadre de la préparation de notre dossier. Nous l’avons interrogé sur l’apparente contradiction entre son mail affolé dans la nuit du 25 au 26 juin 2008 et ses déclarations à l’émission Terzake le 27 juin ("Je dirais: Mesdames et Messieurs, investissez aussi vite que vous le pouvez").

  1. 1 A la veille de l’augmentation de capital de fin juin 2008, vous ne pouviez pas cacher votre inquiétude et vous évoquiez même le "sauvetage" de Fortis…

    J’étais inquiet, oui. Mais c’est parce que je n’étais que partiellement informé, ce qui est normal puisque j’étais non exécutif. Mais je pense que j’ai reçu le jour suivant mes apaisements de la part des membres du management.

  2. C’est pour cela que vous êtes allé à la VRT et que vous avez encouragé les gens à investir dans Fortis?

    Si je n’avais pas été rassuré, je ne serais jamais allé à Terzake. Et je n’aurais jamais dit aux gens qu’ils pouvaient acheter sans crainte. Je n’allais pas mentir et tromper les gens. Je ne l’ai jamais fait.
  3. Votre confiance dans l’existence même de Fortis (que vous évoquez dans ce mail) était donc revenue?

    Mes inquiétudes étaient apaisées. Et j’ai joint le geste à la parole puisque fin août 2008, quelques semaines avant la chute de Lehman Brothers, j’ai encore acheté 80.000 titres Fortis à 8,9 euros pièce. C’est bien la preuve que je restais confiant et que je pensais que le pire était passé.

La réaction de Maurice Lippens "Je ne peux pas être au courant de tout" (21/09/2013)

 

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés