interview

Warren Buffett: "Je m'amuse plus que tout autre homme de 88 ans dans le monde"

©REUTERS

L’investisseur de légende Warren Buffett rencontre ce samedi 40.000 actionnaires lors de l’assemblée générale de Berkshire Hathaway à Omaha. Il nous explique pourquoi il n’a pas encore pris sa retraite.

Par Robert Armstrong, Eric Platt et Oliver Ralph (Financial Times) à Omaha


Warren Buffett reste au centre de l’actualité. Cette semaine, il a annoncé  que sa société Berkshire Hathaway allait injecter 10 milliards de dollars dans le groupe pétrolier Occidental Petroleum, afin de le soutenir dans sa bataille face à Chevron pour l’acquisition d’Anadarko Petroleum.  Il a aussi confié  que Berkshire a finalement acquis des actions Amazon, sans préciser le montant des achats. Il se dit désormais "fan" de la société, se qualifiant au passage d'idiot pour ne pas avoir investi plus tôt dans le géant de la vente en ligne.  

Quelques jours auparavant, il a pris près de trois heures de son temps dans ses bureaux à Omaha pour accorder une de ses rares interviews à un journal. Ceci alors que se tient ce samedi 4 mai l’assemblée de Berkshire Hathaway, où il sera sans doute question de chiffres et de performances.

J'aime ce que je fais et j'aime les gens avec qui je travaille. J'ai 25 personnes ici. Nous allons aux matchs de baseball ensemble.
Warren Buffett

 Sur les marchés d’actions, la différence entre la réussite et l’échec est très mince. Si 10% font une grande différence en termes de performance, 100% représentent un océan. Et puis, il y a Warren Buffett. Au cours des 54 dernières années, les actions de sa société Berkshire Hathaway  ont battu le S&P500 – l’indice phare de la Bourse américaine – de près de 2,5 millions de points de pourcentage.

La comparaison des résultats de Buffett avec ceux de plusieurs générations de rivaux sur Wall Street défie l’imagination. On peut dès lors s’étonner qu’au cours des dix dernières années, Buffett se soit retrouvé à la traîne. Un dollar investi dans Berkshire Hathaway il y a dix ans vaut aujourd’hui plus ou moins 2,40 dollars. Le même dollar investi dans un tracker S&P 500 vaut 3,20 dollars. Le plus étonnant, c’est la manière dont Buffett explique ce résultat.

Nous commençons par lui demander quel serait le meilleur investissement pour un enfant – une action dans Berkshire ou dans le S&P500? Il répond sans hésiter: "Je pense que les résultats financiers devraient être proches." Il s’exprime sans réserve. Mais il est difficile de ne pas se demander si Buffett, même à 88 ans, ne minimise pas ses ambitions. Car s’il est un génie de l’investissement, Buffett est aussi un génie des relations publiques – cultivant une forme de fausse modestie, une image typique d’un homme du Midwest qui a triomphé à long terme en pratiquant une version plus simple et plus pure du capitalisme.

©REUTERS

Le troisième homme le plus riche au monde, dont le patrimoine est estimé à 86 milliards de dollars, raconte qu’il reste à la tête de Berkshire parce qu’il souhaite continuer à faire ce qu’il aime depuis qu’il a acheté ses premières actions dans une compagnie pétrolière de l’Oklahoma. Il était alors âgé de 11 ans. "Je ne peux acheter ni du temps ni de l’amour, mais je peux faire des tas de choses avec de l’argent. Et pourquoi est-ce que je me lève le matin en sautant du lit et que je suis toujours aussi enthousiaste à 88 ans ? C’est parce que j’aime ce que je fais et que j’aime les gens avec qui je travaille. Mon équipe compte 25 personnes. Nous allons voir des matches de baseball ensemble. Ils essaient de rendre ma vie meilleure et réciproquement."

La personnalité de Buffett se reflète dans les bureaux de Berkshire, qui occupent un seul étage dans un banal immeuble d’Omaha, qui porte le nom d’une autre société. Ses plafonds bas, ses couloirs étroits et ses moquettes usées pourraient être ceux d’une administration ou d’un collège plutôt que d’un empire financier pesant 700 milliards de dollars. Les 25 membres du personnel s’habillent de manière décontractée. Chaque bureau est rempli de photos de famille, de cartes de vœux et de bibelots. Un panneau pend sur la porte de l’antichambre: "Invest like a champion today!"

J'ai un business intéressant. C'est assez simple.
Warren Buffett


Buffett vient lui-même accueillir ses visiteurs dans le hall d’entrée, vêtu d’un costume rayé plutôt "baggy", de chaussures confortables et d’une cravate rouge. Sa remarque – "Je m’achète des costumes de prix, mais sur moi ils ont l’air d’être de mauvaise qualité" – est une de ses célèbres blagues, et il n’a pas tort. Un peu voûté, il marche d’un pas traînant et prudent, mais son visage est rose et rayonnant de santé. Ses yeux brillent et s’animent derrière ses lunettes lorsqu’il parle. Son rythme de parole est vigoureux et rapide. La personnalité franche de Buffett fait partie intégrante de Berkshire. Sa société est active dans des secteurs politiquement et financièrement volatils comme l’énergie et les finances, et son statut de papy préféré du capitalisme a maintenu les investisseurs, politiciens et régulateurs fermement de son côté.

Gestion des attentes

Un élément clé, c’est la gestion prudente des attentes. Après une année 1999 confuse, au cours de laquelle les actions de Berkshire ont été battues par le marché pendant le boom technologique, il n’a pas prédit que le pendule reviendrait rapidement vers des investissements judicieux. Par contre, il a déclaré qu’il s’attendait à ce que l’augmentation de la valeur de Berkshire dépasse "modestement" celle du S&P au cours des dix années suivantes. "Nous ne pouvons bien entendu pas le garantir", avait-il indiqué dans une lettre aux investisseurs.  "Mais nous voulons soutenir nos convictions en investissant notre propre argent."

"Underpromise, overdeliver" est une de ses constantes. "La seule chose qui ruinerait ma vie serait de décevoir les gens", dit-il. "Je pourrais les décevoir en obtenant de moins bons résultats ou en atteignant ces résultats plus tard que prévu, mais les deux scénarios me rendraient misérable." Et malgré qu’il ait promis peu, il a souvent obtenu beaucoup. Dans les dix années qui ont suivi 1999, les actions de Berkshire ont augmenté de près de 80% tandis que le S&P reculait.

Derrière sa personnalité chaleureuse et ses aphorismes quelque peu désuets ("Je ne veux pas que les gens me jettent des tomates quand j’estime mériter un bouquet, et je ne veux pas d’un bouquet lorsque je mérite des tomates", a-t-il un jour déclaré), se cache un tempérament en acier très compétitif. Les choses sont cependant différentes aujourd’hui: jamais Buffett n’a affiché une sous-performance pendant aussi longtemps. Et jamais la concurrence pour son type d’actifs préféré – les grandes entreprises qui sont faciles à comprendre, mais difficiles à déloger de leurs positions concurrentielles – n’a été aussi féroce.

L'idée de mourir ne me fait pas peur.
Warren Buffett

 Lorsqu’on lui demande si ses attentes de surperformance "modeste" par rapport au marché ont changé au cours des 20 dernières années, il n’ajoute qu’un seul mot: "très" modeste. " Si vous voulez investir dans quelque chose susceptible de faire un tout petit peu mieux que le S&P, je pense que nous sommes globalement les plus sûrs. " Est-il certain qu’une plus grande sécurité pendant tout le cycle se traduira par un rendement plus élevé ? Il ne tombe pas dans le piège: "Si nous avons de la chance", dit-il.

Ce qui soulève une autre question. Quel est l’intérêt d’investir dans Berkshire Hathaway si cela ne vous rend pas plus riche que ne le feraient d’autres véhicules d’investissement ? Après avoir dit qu’un jeune investisseur – comme par exemple le fils d’un journaliste du FT – ferait aussi bien avec le S&P qu’avec Berkshire, Buffett donne un indice. " Je pense que votre fils apprendra davantage de choses en étant actionnaire de Berkshire. "

Leçons

Mais quelle est la leçon que le sage d’Omaha souhaite nous transmettre? "Warren Buffett a-t-il perdu sa baguette magique?" est une question qui revient régulièrement dans les médias, une vivace qui refleurit chaque fois qu’un investissement du portefeuille tourne mal, comme récemment Kraft Heinz, ou IBM il y a quelques années. Cette situation reflète un malentendu. Il fut une époque, dans les années ’50 ou ’60, où Berkshire était une machine à accumuler les actions et les entreprises mal comprises et sous-évaluées.

Une phrase devenue un classique disait que Buffett achetait des dollars pour 50 centimes, ou "ramassait les bouts de cigares", – comme Berkshire Hathaway, un producteur textile du Massachusetts, qui était en difficulté au moment où Buffett l’a acheté. Aujourd’hui, Buffett et Berkshire n’ont en apparence pas changé.

Buffett vit toujours dans la maison qu’il a achetée dans les années ’50, lorsqu’il gérait un petit partenariat d’investissement. Il travaille encore sur le bureau que son père, un courtier devenu membre du congrès du parti républicain, utilisait il y a 75 ans. Et Berkshire est resté à Omaha, une petite ville située à la limite de l’Etat du Nebraska, connu pour son maïs et son bétail et dont la taille est comparable au Royaume Uni, mais avec 30 fois moins d’habitants.

Mais Berkshire utilise aujourd’hui une autre formule pour ses investissements:

  1. Acheter des compagnies entières à prix acceptable, en finançant parfois ces acquisitions par une forme de dette à faible coût: les primes encaissées par le vaste empire de Berkshire dans le secteur des assurances.
  2. Gérer le cash, en le sortant des entreprises du portefeuille qui n’affichent pas de croissance pour le réinvestir dans d’autres filiales du holding Berkshire, afin que les transferts ne soient pas imposables.
  3. Investir une partie des capitaux excédentaires dans des entreprises cotées de premier ordre.
  4. Conserver le solde sous forme de liquidités qui seront utilisées comme trésor de guerre au moment où une opportunité se présentera.

De fait, le génie du Berkshire moderne, c’est qu’il n’y a pas vraiment de "baguette magique" à perdre. Le "stock picking" que la stratégie implique mérite amplement cette description. La récente idée d’investissement de Buffett? Acheter Apple, l’action la plus populaire au monde. "Ce que nous voyons comme obstacles aux titres négociables, tout le monde les connaît", dit-il. De même, l’aspect le plus difficile en cas d’achat de sociétés non cotées n’est pas de trouver les bonnes sociétés, mais d’attendre que l’une d’entre elles soit mise en vente.

"Je dis toujours aux gens que si leur QI est supérieur à 130, ils doivent vendre l’excédent, car ils n’en auront pas besoin dans ce métier. Cela pourrait même leur nuire."

Buffett pense que la société qu’il a construite partage les principales caractéristiques de celles qu’il aime acheter: il ne faut pas être un génie pour les diriger. "J’ai un business intéressant. C’est assez simple", dit-il. "Je dis toujours aux gens que si leur QI est supérieur à 130, ils doivent vendre l’excédent, car ils n’en auront pas besoin dans ce métier. Cela pourrait même leur nuire."

Buffett n’est pas confronté au déclin de son génie, mais aux conséquences de son succès. Cela ressemble à s’y méprendre à la fable du "pot de porridge magique", où une jeune fille affamée reçoit un pot de porridge d’une vieille sorcière bienveillante. Lorsqu’elle prononce une phrase magique, le pot produit ce dont elle a besoin pour se nourrir. Mais elle ne se rappelle plus des mots pour arrêter le pot, et sa maison, sa rue et sa ville se retrouvent inondées de porridge.

Chaque jour, Berkshire encaisse 100 millions de dollars – cash de ses filiales, dividendes d’actions, intérêts de ses placements. Et il faut en faire quelque chose. Le porridge commence à inonder la maison.

Avec 700 milliards de dollars d’actifs, dont 112 milliards en cash ou en investissements liquides, seuls d’importants investissements sont susceptibles d’améliorer sensiblement les bénéfices de Berkshire. Le nombre d’actions cotées que Buffett peut raisonnablement acheter ne dépasse pas 100 sociétés, dit-il. Et acheter des sociétés n’est pas simple. Une entreprise de 1 milliard de dollars qui augmente immédiatement sa valeur de 50% n’aide pas davantage. "Cela peut sembler magnifique d’engranger immédiatement 500 millions de dollars, et 1 milliard peut sembler un gros investissement, mais c’est moins d’un dixième de pourcent" de contribution aux actifs de Berkshire, souligne Buffett.

Tout en continuant à réduire la liste des investissements possibles, il exclut d’acheter des sociétés en difficulté. Son critère ? Les actionnaires doivent vendre pour des raisons personnelles.

Berkshire dispose d’une force de frappe suffisante pour acheter intégralement de grandes sociétés cotées, mais ce jeu devient lui aussi plus difficile, suite au développement du Private Equity (PE), devenu un concurrent disposant d’une abondance de moyens et ayant la possibilité de s’endetter. Buffett estime que les firmes de PE disposent d’engagements d’investisseurs de près de 1,2 trillion de dollars qui peuvent être doublés par le recours à l’emprunt.

"Il est très très difficile de conclure des transactions dans un monde où vous disposez de plus de 1 trillion de dollars, si vous avez l’instinct normal d’un patron d’entreprise et tout le reste, ainsi que l’accessibilité à de l’argent extraordinairement bon marché", explique-t-il.

Il y a quelques années, face à ces obstacles, Buffett aurait cherché de l’aide chez Jorge Paulo Lemann, le fondateur du groupe privé 3G. Berkshire et 3G se sont associés pour acheter Heinz en 2013, pour fusionner le fabricant de ketchup avec Kraft deux ans plus tard. Le partenariat a enregistré d’excellents rendements pendant quelques années malgré des différences fondamentales par rapport à l’approche traditionnelle de Buffett: en empruntant beaucoup et en licenciant des milliers de travailleurs. Mais pendant que 3G réduisait ses coûts pour booster ses bénéfices et se concentrait sur une offre (manquée) de 143 milliards de dollars sur son rival Unilever, les partenaires n’ont pas anticipé l’évolution du marché, en d’autres termes le basculement de produits alimentaires de grandes marques comme Kraft vers des options plus saines et des marques artisanales. Les détaillants se sont tout d’un coup retrouvés en position dominante, les prix et les volumes ont baissé, et Berkshire a dû acter une réduction de valeur de 3 milliards de dollars sur son investissement (Kraft Heinz a récemment remplacé son CEO).

©REUTERS

Suite aux difficultés de Kraft Heinz, de nombreux observateurs ne se sont pas privés de dire que les leaders de 3G avaient privilégié les bénéfices à court terme par rapport à la santé à long terme de l’entreprise. Buffett est-il d’accord avec ces critiques envers 3G ? "Disons ‘nous’, et pas ‘3G’. Je ne suis pas dans impliqué dans la gestion opérationnelle, mais je suis leur partenaire." Après avoir réaffirmé sa solidarité, il explique que le problème n’était pas une question de sous-investissement, mais d’avoir surestimé la force des marques Kraft Heinz et leur pouvoir sur les détaillants. A côté des habituels bacs à courrier "in" et "out", le bureau de Buffett en compte un troisième, baptisé " too hard " (en grandes lettres). Il ne nous dira pas ce qu’il contient, mais il se peut que le dossier Kraft Heinz s’y retrouve bientôt.

Si le problème, c’est d’avoir trop d’argent, ne serait-il pas logique de s’en débarrasser, du moins en partie ? Les autres entreprises le font en permanence: elles paient des dividendes ou vendent des unités opérationnelles. Pourquoi ne pas réduire sa taille, afin que Berkshire puisse retrouver sa rentabilité légendaire ?

Buffett confirme qu’il pourrait faire beaucoup mieux avec moins. "Je pense que si je travaillais avec 1 million de dollars ou si Charlie (Munger, vice-président de Berkshire, ndlr) travaillait avec 1 million de dollars, nous n’aurions aucune difficulté à engranger des bénéfices de 50% par an", confie-t-il.

Pas de dividende

Il élude d’un geste l’idée de distribuer un dividende. Berkshire est là pour accumuler du capital et pas pour le distribuer. "J’aime beaucoup notre entreprise et les personnes qui la gèrent. J’aime aussi nos actionnaires. Nous avons une relation un peu spéciale – disons que c’est un partenariat. Et Charlie partage mon avis comme tous les administrateurs." En 2014, les actionnaires de Berkshire ont rejeté la proposition de payer un dividende. Mais à l’époque, la montagne de cash n’était pas aussi élevée qu’aujourd’hui. Les analystes se demandent si les actionnaires voteraient de la même façon si Buffett n’était plus aux commandes.

La seule manière acceptable par Buffett pour réduire la quantité énorme de capitaux propres serait de racheter ses propres actions au moment où elles se négocient à un prix qu’il estime inférieur à leur valeur intrinsèque. Cela revient, selon lui, à acheter un partenaire à un prix intéressant. Il dit ne pas exclure que la société rachète un jour l’équivalent de 100 milliards de dollars d’actions propres (l’an dernier, elle a racheté l’équivalent de 1,3 milliard de dollars).

Ceux qui pensent que Berkshire peut continuer à faire mieux que le marché avancent comme argument que tout ce dont elle a besoin, c’est l’arrivée (inévitable) de la prochaine crise. En 2008 et 2009, Buffett a réalisé une série de transactions très lucratives pour fournir des capitaux aux institutions financières – y compris Goldman Sachs, qui a vendu à Berkshire l’équivalent de 5 milliards de dollars d’actions préférentielles– une sorte d’émission obligataire ayant rapporté 10% d’intérêts.

Buffett ne doute pas un instant que le moment où les bonnes sociétés auront besoin de capitaux et viendront les chercher chez Berkshire – à ses conditions – finira par arriver. "Ils recommenceront à nous appeler. Nous sommes capables de mettre sur la table 10, 20 ou 30 milliards de dollars en deux coups de cuiller à pot."

Quand ils ont peur, ils ont peur...

"Les gens deviennent plus intelligents, mais pas plus sages. Ils ne sont pas émotionnellement plus stables. Toutes les conditions requises pour une extrême sur- ou sous-évaluation sont présentes, comme c’était déjà le cas il y a 50 ans. Vous avez beau leur expliquer, leur suggérer de lire le livre de Ben Graham (le mentor de Buffett), vous pouvez les envoyer à l’université, rien n’y fait: quand ils ont peur, ils ont peur."

Les murs des bureaux de Berkshire sont couverts de souvenirs de cette vérité: la première page d’un journal le jour de l’éclatement du grand krach de 1929, une autre première page annonçant l’arrivée de Buffett au poste de président de Salomon Brothers, après la crise vécue par le courtier en 1991, un télégramme qu’il a envoyé pour proposer d’acheter les actifs de Long Term Capital Management, le fonds spéculatif qui a presque mis à genoux les banques de Wall Street en 1998 (mais la transaction ne s’est pas faite, à son plus grand regret).

" Je me sens comme si j’étais en vacances tous les jours. S’il y avait un autre endroit au monde où je voudrais aller, j’irais directement. Mais c’est ici le palais des plaisirs."

Toutefois, depuis la dernière crise, si la surperformance de Berkshire fut réelle, elle ne fut pas exceptionnelle. Par comparaison au niveau d’avant la crise de 2007, Berkshire fait mieux que le marché sur les dix années suivantes. Mais ce n’est pas le cas si la comparaison se base sur 2009. Les crises sont plutôt rares, et lorsque la prochaine éclatera, Berkshire Hathaway pourrait bien avoir un autre patron à sa tête.

"L’idée de mourir ne me fait pas peur", confie Buffett. Sa franchise pousse l’un de nous à toucher du bois, mais il reste de marbre. "Je ne suis pas superstitieux – cela peut coûter cher." Il porte des aides auditives et ne conduit plus quand il fait nuit, mais il semble n’avoir rien perdu de son endurance. Cela fait trois heures qu’il répond à nos questions sans même un verre d’eau, une performance enviable pour quelqu’un qui dit déjeuner de nuggets de poulet chez McDonald’s au moins trois fois par semaine, et qui tire 25% de son apport calorique du Coca-Cola.

Il n’a pas envie de démissionner. "Je me sens comme si j’étais en vacances tous les jours. S’il y avait un autre endroit au monde où je voudrais aller, j’irais directement. Mais c’est ici le palais des plaisirs – vous y êtes. Je ne pense pas qu’il y ait quelqu’un au monde qui s’amuse plus que moi à 88 ans."

Malgré tout, une question délicate demeure: que restera-t-il de la contribution de Buffett à Berkshire après son départ ? Il est depuis longtemps fan de marques fortes et il en est une lui-même – peut-être même la marque la plus solide du monde financier.

Buffett rejette l’idée que sa marque personnelle soit le carburant de Berkshire. Pour lui, le seul avantage de Berkshire réside dans sa force financière inégalée et la rapidité avec laquelle l’entreprise est capable de mobiliser des capitaux. Il s’attend à ce qu’après son départ, les banquiers d’affaires défilent en proposant des idées stupides de spin off, "mais pendant longtemps, personne ici ne sera obligé de succomber à cette pression". Reste aussi la question de la relation de Berkshire avec les autorités de contrôle. Aucune autre société ne gère autant d’argent ou ne prend des décisions aussi importantes avec 25 employés et un conseil d’administration composé pour moitié de membres du personnel, d’amis et de membres de la famille du président.

Dans un rapport, le conseiller en gouvernance Glass Lewis, hausse désespérément les épaules face à cette situation: "Nous attirons l’attention sur les différents plans sur lesquels la société ne respecte pas les meilleures pratiques en matière de gouvernance… [mais] nous ne pensons pas que cela inquiète le moins du monde les actionnaires."

Succession

Les investisseurs et les autorités de contrôle commenceront-ils à s’inquiéter lorsque la société ne sera plus dirigée par son légendaire patron? Buffett nous répète sa vision de base: les autorités de contrôle et les investisseurs apprécient Berkshire parce que l’entreprise respecte les règles, est surcapitalisée et s’assure que ses filiales, de l’assurance à la production d’électricité, soient également surcapitalisées.

La question de sa succession ne pourra être totalement résolue avant son départ. Buffett le reconnaît lui-même, soulignant qu’après un certain temps, ses successeurs devront se débrouiller seuls. Ils devront prouver "que le modèle fonctionne". Ce qui est remarquable lorsque l’on interroge Buffett à propos de sa succession et des probabilités que l’entreprise continue à prospérer, c’est son attitude imperturbable face aux deux questions. Ce qui compte réellement pour lui, c’est l’idée que Berkshire soit devenue une communauté de personnes partageant une même vision.

"Notre église ne compte que 1.645.000 chaises", dit-il, faisant allusion aux actions "A" qui concentrent la majorité des droits de vote. Nous faisons le maximum pour nous assurer que notre congrégation soit la bonne et nous continuerons sur la même voie."

Au fil du temps, bien entendu, les actionnaires individuels qui composaient la base de l’actionnariat de Berkshire, ont vendu leurs actions, du moins s’ils ont eu besoin d’argent, vu qu’il n’y a pas de distribution de dividende. Malgré tout, à une époque où l’on a tendance à penser que le capitalisme est en crise, Berkshire propose un modèle différent. Pas en investissant dans l’intérêt sociétal – Buffett estime que les objectifs sociétaux sont du ressort des gouvernements plutôt que des entreprises – mais parce qu’il exclut le gospel du "total shareholder return" au bénéfice de l’idée que les actionnaires et le management partagent les mêmes intérêts. La communauté de fidèles doit se rassembler ce week-end à Omaha pour l’assemblée générale annuelle de Berkshire.

Ajit Jain ©Bloomberg

Des dizaines de milliers d’actionnaires parcourront des centaines voire des milliers de kilomètres pour participer à un événement que l’on pourrait qualifier de Lollapalooza (festival de musique itinérant) du capitalisme. Ils bénéficieront de réductions de prix sur les produits des filiales de Berkshire – des meubles de Nebraska Furniture Mart à Borsheim Fine Jewelry. Ils reverront de vieux amis. Ils pourraient même avoir la chance d’entrevoir Greg Abel ou Ajit Jain, les possibles successeurs de Buffett. "Si vous prenez ces 40.000 personnes – peu importe leur nombre – qui seront présentes à l’assemblée générale et que vous leur demandez de comparer les résultats par rapport au S&P au cours des trois, cinq ou dix dernières années, ils ne répondront pas en masse. Ce qu’ils diront, c’est qu’ils ont presque tous réalisé des profits… ils savent que nous sommes sur la même longue d’ondes, idem pour Charlie, et ils sont heureux d’être propriétaires, réellement, d’une partie de l’Amérique."

Au centre, un simple podium. Buffett sera assis aux côtés de Munger, et ils répéteront la bonne vieille leçon: gardez confiance. Ne vous tracassez pas pour la montagne de cash qui continue à s’accumuler. Des opportunités finiront par se présenter. Quid si certains investissements ne tiennent pas leur promesse ? Eh bien cela fait partie du jeu.

"Au golf, si tout le monde faisait des ‘hole in one’ à chaque coup, plus personne ne jouerait, car ce ne serait pas amusant", explique-t-il. "Vous devez alterner des coups difficiles et d’autres, plus faciles. C’est ce qui rend le jeu intéressant."

©REUTERS

Source: Robert Armstrong, Eric Platt et Olivier Ralph. 2019. Warren Buffett: "I’m having more fun than any 88 year-old in the World." Financial Times/FT.com. 29 avril. En vertu d’une licence du Financial Times. Tous droits réservés. L’Echo est responsable de la traduction, The Financial Times Limited n’assume aucune responsabilité quant à l’exactitude et la qualité de la traduction.

Suivez samedi sur www.lecho.be les temps forts de l’assemblée générale de Berkshire Hathaway.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect