interview

Koen Van Gerven: "Les clients qui voulaient quitter bpost sont tous revenus"

©Jonas Lampens

L’accord conclu jeudi soir chez bpost a mis fin à la crise interne, mais coûtera 20 millions d’euros par an à la société. Son CEO Koen Van Gerven attend un return du nouveau confort social.

Etes-vous parvenu à un accord équilibré?
Absolument.

Même pour les actionnaires?
C’est un accord important pour l’entreprise. Et s’il l’est pour celle-ci, il l’est aussi pour toutes les parties prenantes: le client, qui est en train de modifier son comportement, le travailleur, qui doit s’adapter aussi et dont le bien-être constitue une pierre angulaire de notre stratégie, et l’actionnaire, qui a placé son argent dans la société. L’accord que nous avons atteint a permis de préserver l’équilibre entre eux trois.

Nous sommes capables de nous adapter pour l’avenir, nous avons répondu aux attentes de sorte que nous continuerons à garantir le bien-être de nos travailleurs, et nous évoluons tout de même dans un secteur en transformation. Certains disent même que le secteur postal est sinistré… Et en agissant comme nous le faisons, nous ne nous démarquons pas de ce que font les autres acteurs du secteur dans le monde: les postes allemande, portugaise, néerlandaise, britannique…

L’accord contient-il une garantie de la paix sociale pour les deux années à venir?
Il comporte quatre volets: le renforcement de l’attractivité du métier de facteur, un meilleur équilibre de la charge de travail à court terme, l’amélioration du pouvoir d’achat, la confirmation des lignes de notre plan à long terme. Il reste beaucoup de travail à entreprendre, ce qu’on fera en parfaite concertation avec les syndicats. Tous ces éléments mis ensemble devraient nous donner le confort nécessaire pour continuer à travailler dans un environnement constructif. Ce qui est, pour moi, la meilleure des garanties pour ce que vous appelez la "paix sociale".

A l’occasion du mouvement de grève de novembre, vous avez perdu des clients. Allez-vous les reconquérir?
Un certain nombre de client avaient aussitôt indiqué qu’ils allaient changer de partenaires pour effectuer leurs livraisons à domicile. Leurs noms ont été rendus publics à l’époque. Je constate aujourd’hui qu’ils sont tous revenus! Ceci dit, à mon avis, l’incertitude qu’on a créée est susceptible d’impacter à l’avenir les nouveaux clients. Et cela a, ou aura, un impact sur notre réputation. A mesurer dans les années à venir...

"Le contenu de l'accord devrait nous donner le confort nécessaire pour continuer à travailler dans un environnement constructif."

Comment expliquez-vous que ces clients soient tous revenus?
L’offre que nous faisons, avec tous les éléments logistiques qu’elle implique comme "le dernier kilomètre", est un métier compliqué, qui comporte beaucoup de paramètres. Les grands clients se rendent compte qu’il n’est pas si facile de réattribuer de gros volumes à d’autres opérateurs sur un marché comme la Belgique, aussi bien en termes de capacités que de qualité.

Le maintien de l’emploi porte-t-il sur les deux ans à venir?
Oui, c’est un point récurrent dans toutes les conventions collectives de travail. Je ne suis pas sûr que ce serait réaliste, d’ailleurs, de se prononcer sur un plus long terme. Compte tenu de nos plans, de l’attrition naturelle qu’enregistre la société et du développement des colis et des autres activités, c’est une bonne nouvelle que nous puissions avoir du confort sur le volume de travail pour nos employés.

©Jonas Lampens

Cette garantie-là aura-t-elle un coût?
Quand on combine le développement positif des activités de colis et des nouvelles activités avec la poursuite du déclin du courrier, on débouche sur un solde net positif en terme d’emplois. Notre effectif en Belgique a recommencé à augmenter ces dernières années.

On est à combien d’emplois aujourd’hui?
27.000 en Belgique et 35.000 au niveau mondial. Nous restons le premier employeur en Belgique, si on nous compare avec SNCB et Infrabel séparément.

Concernant le bien-être du personnel: où l’effort va-t-il être porté?
Nous avons identifié un nombre de fonctions et de services que nous considérons comme lourds, suite à l’évolution du mix des produits. Nous avons convenu de résoudre cette question de manière structurelle. Cela signifie que nous allons recruter cent employés à durée indéterminée pour assumer ces services lourds.

Un mot sur le pouvoir d’achat: y a-t-il augmentation de salaire pour tous?
L’essentiel concerne les nouveaux facteurs, qui ont un statut différent du facteur-distributeur selon l’ancienne mouture (statutaire): on a amélioré leur pouvoir d’achat. Concrètement, on a augmenté: leur treizième mois, devenu complet, on a accru leurs primes, et on a ajouté une possibilité d’évolution dans leur carrière qui leur permettra de se développer au sein de l’entreprise. Voilà pour l’aspect pécuniaire. On a ajouté à cela deux jours de congé supplémentaires.

"On est toujours à la recherche de nouveaux revenus, donc d’économies et de gains d’efficacité. Ce n’est pas nouveau, c’est notre métier de base"

L’impact financier de l’accord sera de 20 millions d’euros par an: allez-vous pouvoir le compenser au niveau des résultats?
C’est un coût supplémentaire, c’est clair. Nous sommes en train de préparer notre budget pour 2019. On va attendre la fin de l’année, parce que c’est une période très importante, avant d’avoir une vision claire sur le point de départ pour l’an prochain. Et comme chaque année, nous partagerons nos prévisions pour 2019 avec le marché en mars.

20 millions, c’est l’équivalent de ce que vous avait coûté il y a deux ans la non-augmentation du prix du timbre: à l’époque, vous aviez cherché à compenser ce montant dans votre Ebitda...
Oui, mais le monde était différent à cette époque. On venait de réaliser de nouvelles acquisitions... Mais 20 millions est un montant solide.

Bpost est une action de dividende: l’actionnaire est inquiet pour son dividende 2019…
Il faut dégager du résultat pour être capable de payer un dividende, mais cela, on le verra l’an prochain. Le dividende est par ailleurs une décision du conseil d’administration.

©jonas lampens

Mais vous, au niveau du budget, êtes-vous aujourd’hui à la recherche de 20 millions?
On est toujours à la recherche de nouveaux revenus, donc d’économies et de gains d’efficacité. Ce n’est pas nouveau, c’est notre métier de base, ce que nous faisons depuis des années et que nous allons continuer à faire. Mais c’est trop tôt pour faire le bilan. Avant l’heure, ce n’est pas l’heure…

Et vous ne pourrez plus bouger la variable "emploi", puisque vous êtes dans une logique de garantie d’emploi.
N’oubliez pas qu’il y a, dans cette équation, l’attrition naturelle et le bien-être au travail.

Attendez-vous une amélioration concernant le taux d’absentéisme, qui était élevé l’an passé?
L’absentéisme monte en flèche, pas uniquement chez nous, mais un peu partout. C’est sociétal. C’est un des paramètres qui serviront d’indicateurs du bien-être du personnel. Dans l’accord, on a misé entre autres sur le bien-être. J’espère qu’on enregistrera une nouvelle positive à ce sujet.

En 2018, le taux d’absentéisme est-il resté mauvais?
Je crois qu’on enregistre encore un niveau trop élevé.

"L’absentéisme monte en flèche, pas uniquement chez nous, mais un peu partout. C’est sociétal. C’est un des paramètres qui serviront d’indicateurs du bien-être du personnel."

La confiance est-elle restaurée?
En néerlandais, on dit que c’est quelque chose qui vient pas à pas et qui s’en va à la vitesse d’un cheval au galop… Je crois qu’on a pris un cap important pour que nous puissions recommencer à construire la confiance. On va dans la bonne direction.

Pensez-vous qu’on pourrait attendre une heureuse surprise des Etats-Unis l’an prochain?
Parlons de cette année-ci... On a partagé avec le marché le constat, l’analyse et le plan de redressement de notre acquisition américaine Radial en juin. A l’époque, la machine tournait et continuait à tourner au plan opérationnel, mais on y rencontrait un défi au niveau commercial. Après trois trimestres, la bonne nouvelle est que la pompe commerciale chez Radial a commencé à s’amorcer: on sera donc entièrement en ligne avec ce qu’on avait annoncé.

Mais on prend la situation année par année et comme nous l’avons dit au marché en juin, on sait que 2019 sera encore une année difficile parce que ce n’est que maintenant que les clients ayant notifié leur départ en 2017 seront partis. Et le topo est le même pour les nouveaux clients: beaucoup d’entre eux n’arrivent pas directement, mais seulement fin de l’an prochain ou début 2020. On sait dès lors qu’en termes de revenus, on sera plus bas en 2019; on l’a annoncé au marché. Mais on est dans le planning.

Un commentaire sur le cours de Bourse ? Bpost a perdu 70% environ sur l’année…
C’est un secteur en forte mutation, qualifié par certains de "sinistré" dans toute l’Europe. Ces changements impliquent de l’incertitude, ce que les investisseurs détestent. C’est une raison parmi d’autres pour lesquelles ils ne sont pas tellement intéressés par l’action pour le moment.

Il s’agit d’incertitudes qui existent un peu partout: quel va être le taux de déclin du courrier ? Comment va être acceptée la substitution numérique ? Arrivera-t-on à rentabiliser l’activité colis ? D’autres activités vont-elles se développer ? Comment va-t-on réaliser, et à quelle vitesse, le déploiement de notre nouveau modèle opérationnel ? On n’a pas encore toutes les réponses aujourd’hui…

©Jonas Lampens

Mais toutes ces questions étaient déjà ouvertes il y a douze mois, or le cours a chuté depuis… 
Non, je crois que nombre de ces éléments sont devenus plus aigus qu’il y a douze mois. Le déclin du courrier a dépassé entretemps les 6% par an. Le numérique est de plus en plus accepté. Est-ce une surprise ? Non. Mais le tout est de savoir quand ce moment va arriver. Au début de cette année, nous avions dit craindre qu’il ne soit arrivé.

On a en vue d’autres activités pour compenser le déclin du courrier et augmenter la rentabilité dans la distribution des paquets. Cela s’appelle "logistique d’e-commerce" et "Radial". Je reste convaincu que c’est un atout important pour l’avenir de l’entreprise, à développer aux Etats-Unis puis plus tard en Europe. Mais la déception au début de l’année a affecté le cours de Bourse.

Quel sera l’impact de la grève sur le résultat 2018?
C’est trop tôt pour le dire. Ce sera aussi rapporté en mars prochain.

Les syndicats sont-ils plus sensibles qu’avant à l’impact  des actions sur les résultats opérationnels de l’entreprise?
Les gens se montrent sensibles aux changements e à l’évolution que nous vivons. Ils ne sont pas naïfs non plus: ils voient eux-mêmes le déclin du courrier tous les jours et ils commandent aussi par internet. On sent un peu partout l’impact sociétal. Et cela fait partir des défis que nous devons tous relever: comment va-t-on répondre aux mouvement du type des Gilets jaunes ? Je peux constater qu’il y a un certain nombre de défis sociétaux, je ne peux pas les résoudre, je peux apporter des solutions pour bpost: c’est ma responsabilité.

Avez-vous parfois eu l’impression d’avoir en face de vous les Gilets jaunes?
Ils font partie de la réalité. On ne peut pas nier que ce soit un élément qui ait joué ces derniers mois, ces dernières semaines. Il y a aussi d’autres éléments qui sont intervenus: les médias sociaux, qui étaient absents il y a dix ans. Tout cela a un impact sur la façon dont les gens s’organisent, récoltent de l’information et communiquent. Je crois qu’on devrait réfléchir tous ensemble à la manière de répondre à pareils défis.

D’autres secteurs vont-ils rencontrer le même problème, selon vous?
Je ne vais pas me comparer avec la France, où les défis ont été et sont nombreux. Mais on a vu le cas d’Aviapartner, une entreprise qui nous a précédé avec également des actions fortes et des négociations fortes. Et il y en aura certainement d’autres.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect