"Non, le secteur du gardiennage n'a pas profité de la crise"

Pour Danny Vandormael, qui préside l'Apeg et dirige Seris Belgique Pays-Bas, le secteur ne parviendra pas à équilibrer ses revenus et sa rentabilité sur l'ensemble de l’année 2020. ©Wouter Van Vooren

On a vu de plus en plus d'agents de gardiennage à l'entrée des magasins. Et un nombre accru d'entreprises ont commandé des caméras ou des bornes de contrôle de flux au secteur de la sécurité. D'où le sentiment que ce dernier sortira gagnant de la crise... Un sentiment démenti par les faits.

L'impression prévaut, dans la population, que le secteur du gardiennage et de la sécurité a bénéficié de la crise. Vrai ou faux? On a vu, ces deux derniers mois, les missions de contrôle se multiplier aux entrées des hôpitaux et des grandes surfaces, puis à l'entrée des commerces à partir du 11 mai. En même temps, le secteur a vu des pans d'activité entiers disparaître du jour au lendemain. "Des entreprises ont enregistré des réductions d'activité sur de très gros contrats, qui les ont obligées à placer une grande partie de leur effectif en chômage temporaire sans pouvoir compenser suffisamment ces baisses de volume ailleurs", relève Danny Vandormael, qui préside l'Apeg, la fédération des entreprises de gardiennage.

Aéroports et événements à l'arrêt

100
agents
Rien qu'à Bruxelles National, l'effectif de G4S a diminué de 700 à 100 agents.

Les deux principaux aéroports du pays employaient plus de mille agents avant la crise. L'arrêt de leurs activités a durement impacté G4S, qui est fort impliquée à Brussels Airport, et Securitas qui l'est tout autant à l'aéroport de Charleroi (BSCA). "Les premières semaines, Securitas a été très négativement impactée, témoigne sa porte-parole Carolle Van Dijck: Les tâches supplémentaires dans les hôpitaux et les supermarchés n'ont pas compensé les pertes de volume chez nos clients entreprises, dans les aéroports et dans le domaine des événements, où nous sommes également très actifs. Les institutions européennes à Bruxelles ont fermé de nombreux bâtiments où nous opérions." Ce qu'elle résume en une phrase: "Malgré le développement de nouvelles missions, notre secteur ne profite pas de cette crise."

Chez G4S, au début du confinement, environ la moitié du personnel de gardiennage s'est retrouvée en chômage temporaire. Cela représente un peu plus de 2.000 agents. Rien qu'à Bruxelles National, son effectif est revenu de 700 à 100 agents. Une partie de ceux-ci ont accepté de se reconvertir dans le contrôle des entrées dans les magasins après leur réouverture le 11 mai. Le nombre de chômeurs temporaires a diminué graduellement.

"La suppression des événements a eu un impact immédiat chez nous parce que nous sommes leaders dans ce créneau."
Michaël François
Communication manager chez Protection Unit

Chez Seris, leader du marché dans sa dimension technologique, le choc a été un peu mieux absorbé. "Nous avons certes observé une diminution considérable de nos prestations sur les sites classiques, mais elle a été entièrement compensée, jusqu'à présent, par les missions supplémentaires que nous avons assumées par ailleurs", détaille Danny Vandormael qui est aussi le CEO de la filiale belge du groupe français.

Quant à Protection Unit, la première firme belgo-belge du secteur suite à sa fusion avec Fact, elle est parvenue à limiter la casse: "La suppression des événements a eu un impact immédiat chez nous parce que nous sommes leader dans ce créneau", indique son porte-parole Michaël François qui cite les festivals d'été, le Grand Prix de Formule Un, les foires et salons. "Cela s'est traduit par une diminution de 5 à 6% de notre chiffre d'affaires. Il ne faut pas négliger non plus l'impact de la fermeture des sites d'entreprises, où il ne restait souvent plus qu'un travail de surveillance des biens." Protection Unit a dû pousser dans un premier temps une partie de ses collaborateurs vers le chômage temporaire, mais a pu ensuite les transférer sur de nouvelles missions

Nouveaux besoins

"Beaucoup de clients nous demandent des alternatives, telles que le remplacement d'agents par des caméras de surveillance. On fait de plus en plus de rondes virtuelles."
Yannick De Smet
Coordinateur Covid-19 chez G4S

Parallèlement, la crise a poussé ces entreprises à proposer de nouveaux services de sécurité à leurs clients. "Cette situation plaide pour une utilisation différente des moyens technologiques dont nous disposons, explique Danny Vandormael. Nous recevons, par exemple, de nombreuses demandes de banques ou d'hôpitaux qui souhaitent s'équiper de caméras thermiques pour détecter les cas de fièvre parmi les personnes dans leurs bâtiments. Et si l'on devra faire face à une deuxième vague pandémique, nombre de clients voudront être équipés en matériel de gestion de flux dans leurs immeubles."

C'est aussi une question de coûts. "Beaucoup de clients nous demandent des alternatives, telles que le remplacement d'agents par des caméras de surveillance, souligne Yannick De Smet, coordinateur Covid-19 chez G4S. On fait de plus en plus de rondes virtuelles. Comme les entreprises touchées par la crise essaient de réduire leurs coûts, je crois que cette nouvelle tendance va perdurer après le déconfinement."

Les sociétés de gardiennage et sécurité ont également innové en installant des systèmes de contrôle de respect des distances, des modules de comptage automatique des clients dans les magasins, des bornes de désinfection des mains,... Certaines d'entre elles testent l'utilisation de la lumière UVC pour désinfecter des espaces, et même des robots capables de repérer les cas de non-respect de la distanciation sociale. Et ce n'est pas fini...

Un avenir prévisible 

"La prochaine évolution technologique majeure se fera dans le domaine prédictif, déclare Danny Vandormael. En recourant à l'intelligence artificielle, sur la base de l'analyse des données collectées par les caméras et les logiciels de surveillance on pourra prédire la survenance de certains faits ou comportements, ou prévoir les flux qui se produiront dans la journée."

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"L'utilisation de l'intelligence artificielle combinée aux caméras pourrait servir aux villes et communes, pour contrôler le nombre de passants sur un marché, par exemple. Il faudra toutefois toujours une réponse humaine au final", précise Yannick De Smet. Les deux responsables ajoutent que tout dépendra, sur ce terrain, de ce que permettront de faire les autorités. Allusion au Règlement général sur la protection de la vie privée, qui balise le champ des possibilités d'action.

Optimisation des coûts

Mais à court terme, comment le secteur va-t-il se relever? "Sur l'ensemble de l'année 2020, il accusera une diminution de son chiffre d'affaires et probablement de sa rentabilité, répond Danny Vandormael avec sa casquette de président de l'Apeg. Car on n'aura pas recouvré 100% de nos activités en juin prochain. C'est inimaginable: songez, par exemple, aux secteurs aérien et du tourisme. La crise pourrait amener une série d'entreprises à renégocier leurs contrats de sécurité à la baisse. J'espère qu'elles réaliseront que notre tâche ne se limite pas à préserver leurs biens et leurs bâtiments, mais qu'elle consiste aussi à préserver le bien-être au travail de leurs collaborateurs et à sécuriser leurs lieux de travail." 

Tout dépendra également du rythme du déconfinement cet été, relève Carolle Van Dijck chez Securitas: "Des événements auront-ils lieu? Quand et comment se passeront les soldes? Les domaines récréatifs vont-ils rouvrir? Tout cela aura un impact important."

"Des événements auront-ils lieu cet été? Quand et comment se passeront les soldes? Les domaines récréatifs vont-ils rouvrir? Tout cela aura un impact important."
Carolle Van Dijck
Corporate communication manager chez Securitas Belgium

Malgré son poids relatif dans l'événementiel, Protection Unit est plus optimiste: "Au-delà de la situation inédite que l'on connaît, nous avons la chance de pouvoir gagner de nouveaux marchés et contrats, dit Michaël François. Il s'agit clairement des suites de notre fusion avec Fact (...) La croissance exponentielle que l'on connaissait continuera après cette crise, d'autant plus que cette situation nous a permis d'accélérer le processus d'intégration en notre sein."

"L'optimisation des coûts sera le premier point à l'agenda de la plupart des entreprises, affirme Yannick De Smet (G4S) qui rejoint sur ce point Danny Vandormael. À l'instar de Brussels Airlines, beaucoup commencent à licencier du personnel. Nous craignons dès lors que nous ne retrouvions pas les volumes d'avant mars. C'est préoccupant. D'un autre côté, si le trafic aérien reprend et que les clients continuent, après la crise, à nous demander de nouveaux services, cela pourrait résoudre le problème."

Quant aux leçons à tirer de cette "corona-saga", s'il fallait n'en retenir qu'une, aux yeux de Yannick De Smet, ce serait celle-ci: "On s'est tous fait surprendre. Personne n'a vu venir la pandémie et ses conséquences. Dans les plans de continuité des entreprises, ce risque n'existait qu'à la marge. De même que le risque de changement climatique. À l'avenir, il faudra les intégrer et s'y préparer." À méditer...

14.800 emplois à eux quatre

Securitas emploie 6.500 personnes en Belgique. Il est talonné par G4S, avec 4.800 collaborateurs. Seris occupe quelque 2.000 travailleurs et Protection Unit, 1.500. À elles quatre, ces entreprises mènent le marché du gardiennage et de la sécurité en Belgique. Au total, le secteur emploie quelque 15.000 agents de gardiennage, auxquels il faut ajouter les personnes qui opèrent dans le monitoring (centrales d'alarme), les installations de système de surveillance, la logistique...

Les trois premières entreprises font chacune partie d'un groupe international, tandis que Protection Unit, qui a fait un bond en avant en fusionnant l'an dernier avec Fact, est la seule du Top-4 à pouvoir revendiquer un actionnariat belgo-belge. Securitas Belgium fait partie du groupe suédois homonyme, G4S est un groupe britannique et Seris Belgique Pays-Bas appartient au groupe français Seris.

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