interview

"Nous sommes en train de passer à côté d'immenses opportunités."

©Tim Dirven

Cela fera bientôt un an qu’Alain Dehaze est à la barre d’Adecco, un des dix plus grands employeurs au monde. Il fait le point sur son nouveau poste et sur l’économie mondiale. "Le message que j’adresse au gouvernement belge, c’est que le saut d’index est une bonne chose. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut commencer dès à présent à investir."

Depuis l’an dernier, Alain Dehaze a perdu un peu de poids, mais il est toujours aussi fringant et enjoué que lorsque nous l’avions rencontré juste après sa nomination comme CEO du plus grand groupe de solutions RH au monde. "Ma vie a totalement changé. J’ai déménagé en Suisse avec toute ma famille, et je consacre 80% de mon temps à sillonner le monde. Je passe une semaine sur trois sur un autre continent. Tout à l’heure, je prends l’avion pour New York et Washington, et ensuite ce sera l’Amérique latine, Buenos Aires, l’Espagne. C’est aussi fatiguant physiquement que mentalement. Je dois en permanence être alerte, on top of my game."

Depuis le jour de l’annonce de la nomination d’Alain Dehaze au poste de CEO, l’action a perdu un quart de sa valeur. Son prédécesseur (un autre Belge, Patrick De Maeseneire) a donné sa démission, suivi par le directeur financier. Alain Dehaze n’avait pas encore commencé qu’il devait déjà rassurer les investisseurs et recomposer son comité de direction. En novembre, il a également dû ajuster les objectifs très ambitieux de son prédécesseur.

On peut dire que le démarrage fut chaotique.
C’est vrai, mais cela nous a obligés à regarder autour de nous pour constater que le monde avait changé. Nous étions les premiers à dire que dans de nombreuses régions du monde, la croissance était lente et prudente. Et la situation ne devrait pas changer rapidement.

"La crainte que les réfugiés prennent nos emplois est injustifiée."

Tout le monde attend. N’est-ce pas positif pour le secteur du travail intérimaire?
Pas du tout. Tout comme les autres entreprises, nous profitons de la croissance économique. On nous reproche souvent de faire partie du problème, parce que nous offrons des emplois temporaires, mais je ne suis pas d’accord. Notre secteur ne bénéficie pas de l’instabilité. Si les choses vont bien, les emplois temporaires se transforment en contrats à durée indéterminée. 40% de nos travailleurs intérimaires trouvent un emploi fixe après deux ans.

Une de mes priorités stratégiques consiste à rencontrer régulièrement les autorités pour réfléchir à des solutions structurelles. Comment adapter la législation pour créer plus d’emplois? Et créer des emplois, nous le faisons tous les jours chez Adecco. Nous savons comment le faire.

Faites-vous beaucoup de lobbying?
Vous pouvez qualifier cela de lobbying. Adecco fait partie des dix plus grands employeurs privés du monde. Nous avons 33.000 employés dans plus de 60 pays. Chaque jour, nous offrons du travail à plus de 1,3 million de personnes. Nous sommes introduits dans énormément d’entreprises: des plus grandes multinationales aux petites PME. Notre impact est réel.

Je m’inquiète du taux élevé de chômage des jeunes dans de nombreuses régions du monde. Par exemple, près de la moitié des jeunes diplômés espagnols n’ont pas d’emploi. Mais ils ont une connexion internet, et donc ils sont parfaitement conscients de ce dont ils sont privés. Les jeunes diplômés sans emploi sont une bombe à retardement pour la société. En Allemagne, les jeunes diplômés sont intégrés dans les entreprises via des contrats d’apprentissage, ce qui permet au pays d’afficher un taux de chômage des jeunes d’à peine 6%. En France, ce chiffre est de 25%, et en Belgique, de 20%. C’est beaucoup trop.

À propos de l’Europe

Le fossé ne cesse de se creuser entre les Etats membres. Etes-vous inquiet?
Je suis d’un naturel optimiste, mais l’Europe m’inquiète. Il y a un an, j’avais déjà déclaré que si l’Union européenne voulait survivre, elle devait changer rapidement et radicalement. Les pays doivent converger, collaborer davantage. Les marchés de l’emploi sont trop différents. Il y a de la concurrence entre les Etats membres, ce qui affaiblit l’Union.

Mais malheureusement, personne ne m’a écouté. L’an dernier, ce qui s’est passé est tout le contraire de ce que j’avais espéré. La collaboration a baissé au lieu de s’intensifier. Tout ce qui se trouvait sur la table pour rapprocher les Etats membres, comme la directive sur le détachement de travailleurs, a été balayé. Les Britanniques ont eux-mêmes décidé de sortir de l’Europe. C’est leur droit démocratique, mais c’est très dangereux. Ils ont lancé le mouvement.

©Tim Dirven

Pourtant, vous avez dit récemment que l’impact économique du Brexit était pour l’instant limité.
Après l’annonce des résultats du référendum sur le Brexit, nous avons perdu 20% en Bourse. En deux jours. Mais lorsque je regarde nos chiffres de ces trois derniers mois au Royaume Uni, je constate que nos activités résistent bien. Nous avons même augmenté nos résultats de 8%.

Comment l’expliquez-vous?
La plupart de nos clients ont des activités locales. Pour ceux qui n’exportent pas, c’est business as usual. Par ailleurs, nous avons surtout des profils peu ou moyennement qualifiés. L’impact se fera surtout sentir au niveau des universitaires. Si Londres perd son statut de centre financier et que les salles de marché déménagent, beaucoup d’emplois passeront à la trappe. Mais cela ne se fera pas du jour au lendemain. Le processus sera lent. La procédure de sortie – le fameux article 50 – n’a pas encore été lancée.

Ne serait-ce pas mieux de trancher dans le vif?
Ce n’est pas réaliste. La Suisse à elle seule a signé 1.500 traités avec l’Europe. Vous pouvez imaginer ce que cela signifie pour le Royaume-Uni. Je crains que l’impact négatif du Brexit sur l’économie sera acceptable pour les Britanniques, mais plus important pour des pays comme la Belgique, qui exporte beaucoup vers le Royaume-Uni. Le système recèle beaucoup d’incertitudes politiques. Que se passera-t-il après les élections présidentielles françaises? Et quid des Pays-Bas? Les choses peuvent partir dans toutes les directions. Après le Brexit, d’autres scénarios de sortie ne sont pas à exclure.

À propos des taux bas

Pour soutenir l’économie, les banquiers centraux européens continuent à injecter de l’argent dans le système.
Mais ils n’obtiennent pas les résultats attendus. Ce n’est pas différent aux Etats-Unis, soit dit en passant. Même s’il faut reconnaître que les choses ne se passent pas trop mal avec l’économie américaine, qui affiche un taux de croissance relativement élevé. Malgré tout, les investissements restent limités des deux côtés de l’Atlantique. C’est une des choses qui m’inquiètent. Malgré les taux bas, la dette mondiale n’a toujours pas baissé depuis 2008. De nombreux pays ont des budgets en déséquilibre. Cela comporte des risques qu’il ne faut pas sous-estimer.

On pouvait penser que les gouvernements profiteraient des taux bas pour réduire leur dette, mais ce n’est pas le cas. Beaucoup d’argent circule, mais il reste bloqué dans le système financier. Les banques l’utilisent pour améliorer leur ratio d’endettement, ou bien il est englouti par les marchés boursiers. Mais il ne sert pas à créer des emplois. Nous sommes en train de passer à côté d’opportunités immenses de relancer notre économie.

Voyez-vous une solution?
Les banquiers centraux devraient obliger les gouvernements à investir dans les infrastructures. Il y a suffisamment de pain sur la planche. Même aux Etats-Unis et dans certaines parties de l’Allemagne, les routes sont dans un tel état qu’elles pourraient profiter de ces investissements.

À propos de la Belgique

La semaine prochaine, le gouvernement belge devra trancher des nœuds budgétaires. Avez-vous des conseils à lui donner?
Investir dès que possible! Dans l’enseignement, les routes, les réseaux à haut débit, etc. La Belgique se situe au 18e rang dans l’indice Global Talent Competitiveness, un classement annuel qui mesure la compétitivité de 109 pays. Ce n’est pas si mal, mais nous pouvons faire mieux. Les coûts salariaux restent très élevés. Le système belge d’indexation des salaires est unique. En liant les salaires à l’indice des prix, la compétitivité des entreprises baisse automatiquement chaque année. Le saut d’index décidé par le gouvernement était une bonne chose. Nous vivons dans une économie mondialisée. Nous ne pouvons pas accepter de compromettre notre compétitivité à cause des coûts salariaux.

Les phrases clés

"Les jeunes diplômés sans emploi sont une bombe à retardement pour la société."

"Il y a de la concurrence entre les Etats membres, ce qui affaiblit l’Union."

"Beaucoup d’argent circule, mais il ne sert pas à créer des emplois."

"En liant les salaires à l’indice des prix, la compétitivité des entreprises baisse automatiquement chaque année."

 

Le saut d’index seul ne suffit pas. Il faut aussi investir, éliminer les obstacles administratifs, stimuler l’innovation. Les réductions d’emplois dans certains secteurs – comme les annonces récentes de quelques banques – sont prévisibles. L’arrivée d’internet a modifié profondément le secteur bancaire. Certains emplois sont devenus inutiles. Si vous savez ce qui vous attend, vous savez aussi ce que vous devez faire en tant que gouvernement pour faciliter la création de start-ups, pour permettre aux nouvelles entreprises de se développer.

Quels sont les pays dont nous devrions nous inspirer?
De la Suisse, c’est le numéro un de notre classement. C’est un petit pays de 8 millions d’habitants, mais avec une forte proportion de multinationales: Novartis, Nestlé, Roche, Adecco, UBS, Crédit Suisse, Barry Callebaut. L’économie suisse est très ouverte. Dans le pharma et la chimie suisses, par exemple, 45% des fonctions de management sont occupées par des étrangers.

La circulation des cerveaux est très importante. Il faut créer un environnement qui donne envie aux étrangers de venir chez vous pour étudier et acquérir de l’expérience. Prenez les Etats-Unis. Les grandes entreprises à succès – Google, Uber, etc. – ont toutes été créées par des étrangers qui sont restés après leurs études pour créer leur entreprise. Aucun pays ne compte autant de demandes de brevets déposées par des étrangers que les Etats-Unis.

À propos de la crise des migrants

Quel regard portez-vous sur la crise des migrants?
C’est en Allemagne que le phénomène du vieillissement de la population est le plus sensible. D’ici 2030, le pays sera en déficit de 10 millions de travailleurs. Quand Angela Merkel a déclaré il y a un an "wir schaffen das", il y avait une logique économique derrière les considérations humanitaires.

Angela Merkel a-t-elle déstabilisé notre marché de l’emploi en ouvrant tout grand les portes?
Bien sûr que non. Regardez les chiffres. Le flux de migrants – qui baisse mois après mois – ne déstabilisera pas notre marché de l’emploi. La crainte que les réfugiés prennent nos emplois est injustifiée. En France, il s’agit de 20.000 personnes. Un pays de cette taille doit pouvoir les absorber. Idem pour la Belgique, qui accueille 1.500 réfugiés par mois. En Espagne – qui affiche le taux de chômage le plus élevé – c’est un peu plus difficile. Surtout au niveau politique. Il faut éviter de mettre en place un système de discrimination positive qui complique encore les choses pour ceux qui ne trouvent pas d’emploi.

En Allemagne aussi, la problématique est très délicate au niveau politique, malgré la logique contraignante qui se cache derrière le ‘wir schaffen das’. Dans la plupart des pays européens, peu de choses ont changé avec l’arrivée des réfugiés. Ce n’est pas le cas de l’Allemagne. La population ne peut plus faire du sport parce que les installations sportives servent de lieux d’accueil.

Est-il possible d’après vous de donner un emploi à tous les réfugiés?
Si les flux restent au niveau actuel, certainement. Il n’existe pas de meilleure méthode d’intégration dans la société que le travail.

©Tim Dirven

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