Utopie devenue modèle, Smart fait peau neuve

©Dieter Telemans

Deux nouveaux administrateurs débarquent à la tête de l’ex-coopérative des artistes, dont l’objectif de "transformation sociale" essaime en Europe.

Des nouvelles têtes pour un changement dans la continuité. Après cinq années à la tête de la coopérative, l’administrateur délégué Sandrino Graceffa plie bagage et cède la place à un duo. Elle, Anne-Laure Desgris, est Française. Après 10 ans dans la logistique et le transport international, elle s’est engagée dans l’associatif et les circuits économiques courts. Elle a aidé au développement de Smart France. Et lui, Maxime Dechesne, est Liégeois. Cet ingénieur civil de formation a fait "tous les métiers" à la Smart ces onze dernières années, jusqu’à la direction de l’ensemble des équipes de conseillers.

Ils ont dit "oui" car "la Smart propose un vrai projet de transformation sociale et donne la possibilité d’en faire plus", assurent-ils. À la limite entre le militantisme et le monde de l’entreprise, c’est Smart, expérience unique en Europe. "L’existence de la Smart est un moyen pour arriver à une fin, martèle Anne-Laure Desgris. Si l’on arrive à notre but, nous serions la préfiguration d’un premier service public européen."

Croissance stabilisée

Si l’on devait résumer la Smart en quelques chiffres? C’est la plus grande coopérative de travailleurs d’Europe. 204 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 dans 40 villes et 9 pays – dont 170 réalisés en Belgique –, 27.000 sociétaires dont 22.890 en Belgique et 261 travailleurs permanents. En France, la croissance du chiffre d’affaires global est particulièrement forte, affichant + 31% en 2018.

"Si l’on arrive à notre but, nous serions la préfiguration d’un premier service public européen."
Anne-Laure Desgris
Administratrice déléguée de la Smart

Le principe de la Smart est simple: permettre aux travailleurs précaires, entrepreneurs, indépendants, détenteurs de "mini jobs" d’obtenir un contrat de travail et toute la protection qui va avec, contre 6,5% de leurs revenus. En résumé, une forme d’alternative à une ubérisation de l’économie. "La Smart est une coopérative qui va bien, avec une croissance stabilisée. Non que celle-ci ait de l’importance en soi mais elle est nécessaire pour assurer les moyens de nos ambitions. Comme nous sommes une coopérative sans but lucratif, tout l’argent généré est réinvesti en personnel qui génère d’autres services", résume Maxime Dechesne.

Fondée en 1998 sous forme d’ASBL destinée aux professions artistiques, la Smart a ben grandi. L’arrivée de Sandrino Graceffa en 2014 a été marquée par une remise à plat des statuts et des ambitions de l’association. Le statut de coopérative a été adopté en 2017, en même temps que les structures belge et française ont été unifiées.

Anne-Laure Desgris ©Dieter Telemans

Aujourd’hui, la nouvelle gouvernance vise la continuité. En conservant son objectif de "transformation sociale". "Nous ne sommes pas une entreprise qui vend des services à des clients. La Smart, c’est une entreprise partagée, des gens qui se regroupent ensemble et ont des besoins communs, comme le fait d’entreprendre, de mener des projets. Et plutôt que de, chacun, payer des services, pourquoi ne pas les mutualiser?", interroge Maxime Dechesne. Les services de la Smart se regroupent en trois cadres: une comptabilité, la gestion des risques/un fonds de garantie salariale, et un pôle d’accompagnement afin de préciser et développer le projet professionnel.

Diversification rapide

Dans un monde où l’emploi a tendance à se précariser et où de nouvelles formes de travail apparaissent sans cesse, la Smart a largement développé et diversifié ses services. C’est ainsi que, jusqu’en 2014, environ 60% de la masse salariale de la coopérative était occupée par le secteur artistique. Ce pourcentage a fondu à environ 40%. L’ensemble des autres secteurs touchés par la fonte des CDI (consultance, formation, travail social, sport, travaux et construction, enseignement privé, journalisme…) a nettement progressé.

Maxime Deschesne ©Dieter Telemans

Une réflexion est aujourd’hui menée autour des métiers médicaux et paramédicaux. "Avant, pour résumer, nous étions le secrétariat social des artistes. Là, on diversifie, on ouvre", décrit Anne-Laure Desgris. Et cette inflation permet aujourd’hui à la coopérative d’être un acteur de poids qui peut "négocier des droits sociaux artistiques avec les pouvoirs publics". Toujours au rayon diversification, la Smart s’est même alliée au monde universitaire (notamment l’UCLouvain) pour mener des recherches sur les transformations du monde du travail.

La claque Deliveroo

À force d’être confrontée à un monde de l’entreprise où le CDI tend à reculer, la Smart est-elle menée à grossir sans fin? "La taille compte, sourit Maxime Dechesne. Si l’on veut mener une vraie ambition de transformation sociale, il faut un modèle inspirant qui puisse peser ou initier des politiques publiques. L’enjeu est de grandir sans grossir."

Il y a pourtant eu une crise de croissance, fin 2017, quand Deliveroo décidait de stopper l’affiliation à la Smart de ses 600 coursiers à vélo. "Le vrai impact, il est pour les gens sur leur vélo toute la journée. On essayait avec eux de réparer un système bancal. Et ce sont eux qui ont tout perdu, se retrouvant avec une version malade et chétive de ce qu’ils avaient. Ce sont eux qui ont subi. Nous rappelons que la meilleure protection sociale est liée au salariat. On ne veut pas subir la disruption et l’autoentreprenariat", insiste Maxime Dechesne.

En attendant, les investissements se poursuivent. La coopérative du bas de Saint-Gilles a investi une dizaine de tiers-lieux dont le spectaculaire site de La Vallée, à Molenbeek, qui tourne aujourd’hui à plein. Des bureaux de coworking ont été ouverts à Louvain-la-Neuve. Les principaux chantiers se déroulent en France avec une ouverture à Lille, dans une ancienne gare de stockage, à Montpellier, dans le XIe arrondissement de Paris, ou à Lyon. Au total, 2,3 millions d’euros ont été investis par Smart en 2018 dans des espaces de travail partagés.

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