interview

"La crise sanitaire risque d’aggraver les inégalités d'emploi"

Alain Dehaze, CEO d’Adecco Group est un des rares Belges à la tête d’une multinationale. ©doc

Selon Alain Dehaze, le CEO d' Adecco Group, leader mondial du travail intérimaire, la crise risque de provoquer une accélération des inégalités entre pays et entre personnes.

Comment avez-vous géré le début de la pandémie?

Comme on a de grosses activités en Chine, on a suivi la progression du virus dès la mi-décembre, mais on ne pensait pas que cela s’étendrait aussi rapidement et aussi largement. Dès la mi-mars, on a demandé à la majorité de notre personnel de travailler à domicile, soit 30.000 de nos 34.000 collaborateurs. Moi qui passe plus de 50% de mon temps à l’étranger, j’ai arrêté de voyager pour passer 10 heures par jour devant des écrans, chez moi et au bureau. Il fallait faire preuve de leadership. Cela demande de l’énergie et du temps car Adecco est une entreprise mondiale: on commence tôt avec l’Asie et on finit tard avec l’Amérique. Heureusement, je sais comment faire puisque c’est ma 3e crise comme CEO après celles de 2001 et de 2008. Sauf que celle-ci est différente: en 2008 on a mis sept mois pour arriver à un recul de 40% du secteur alors qu’ici, il n’a fallu que six semaines!

Comme expert RH, comment jugez-vous l’action des gouvernements?

Il y a une grande différence par rapport à la précédente crise, celle de 2008-2009, c’est que tout le monde a copié la recette germano-suisse, y compris les Anglais et les Américains. A l’époque, ces deux pays ainsi que l’Autriche avaient instauré le chômage économique permettant de protéger employés et employeurs. Cela avait permis à ces économies de se relancer très rapidement alors que les autres pays avaient redémarré beaucoup plus tard. Garder les gens, non pas dans l’emploi, mais dans l’entreprise, a cette fois permis de garder les compétences en interne et de les réactiver très vite.

"Il y a une grande différence par rapport à la précédente crise, celle de 2008-2009, c’est que tout le monde a copié la recette germano-suisse. A l’époque, ces deux pays avaient instauré le chômage économique."
Alain Dehaze
CEO d'Adecco Group

Les pays que vous citez sont à nouveau les meilleurs de la classe, non?

Il y a un prix à payer pour avoir un redémarrage économique et vigoureux. On voit en effet que l’Allemagne et la Suisse ont injecté entre 6% et 8% de leur PNB dans la relance de leur économie. Chez nos voisins Allemands, les entreprises avaient leur argent deux jours après! En revanche, chaque pays a pris des mesures individuelles en termes de confinement qui changent tout le temps. Cela reste très chaotique pour la circulation des biens et des personnes. Il y a un manque flagrant de coordination.

En cas de crise, l’intérim est souvent le premier à encaisser les coups et le premier à rebondir, c’est encore le cas?

En excluant la Chine, on met tous les jours 600.000 personnes au travail temporaire. On en a perdu 200.000 en six semaines, mais on en a récupéré 100.000. Il y a donc eu une forte baisse, puis un redressement, qui se stabilise aujourd’hui et ne progresse plus. Il ne faut pas s’attendre à un retour à la normale avant 2021. Et je suis incapable de vous dire si ce sera au début ou à la fin de l’année.

Quels sont les secteurs qui s’en sont bien sortis et ceux qui ont le plus souffert?

L’e-commerce, bien sûr, en raison du confinement. On a ainsi mis au travail 16.000 intérimaires en huit semaines pour un de nos plus gros clients de manière totalement virtuelle. Par contre, le tourisme, le transport aérien, la restauration collective, l’automobile et l’aéronautique ont été les plus affectés.

Et ceux qui redémarrent?

C’est très dilué, quasiment tous les secteurs se sont remis au travail à l’exception du tourisme, qu’il soit de loisirs ou d’affaires. Mais dans beaucoup de secteurs cette reprise est faible. Et puis, il y en a qui sont structurellement en crise qui profitent des circonstances pour accélérer leur transformation, comme l’automobile qui bascule de plus en plus vers les véhicules propres. Une voiture électrique demande bien moins de pièce et donc moins de main d’œuvre.

A plus long terme, quel est l’impact de la crise pour l’intérim?

Structurellement c’est positif. Dans ce qu’on appelle les économies de plateforme, les entreprises font face à un monde volatile, imprévisible, complexe et ambigu. Pour faire face à ce contexte, elles font davantage appel à la flexibilité et donc à l’intérim. Le meilleur exemple, c’est l’e-commerce.

"Les entreprises font face à un monde volatile, imprévisible, complexe et ambigu. Pour faire face à ce contexte, elles font davantage appel à la flexibilité et donc à l’intérim."
Alain Dehaze
CEO d'Adecco Group

Le télétravail va-t-il perdurer?

Ce n'est que lorsqu'on aura un vaccin que l’on verra si les comportements vont changer durablement. Je m’attends à ce que l’on travaille beaucoup plus de manière hybride. On a fait une étude auprès de 8.000 personnes dans huit pays. Trois personnes sur quatre voient des bénéfices dans le télétravail, quel que soit le pays, l’âge et le statut social et marital. Mais cette étude montrait aussi que seul un manager sur dix avait accompagné convenablement les gens. Cela montre que l’intelligence émotionnelle, l’empathie et la créativité vont être très importantes dans ce nouveau contexte alors que la force de travail va être diluée. Il faut s’assurer que les gens restent motivés, productifs, sachent ce qu’ils ont à faire, etc.

"Lintelligence émotionnelle, l’empathie et la créativité vont être très importantes dans ce nouveau contexte alors que la force de travail va être diluée."
Alain Dehaze
CEO d'Adecco Group

Finalement, quels enseignements tirez-vous de cette crise?

D’abord, on va continuer à être surpris, car cette crise on ne l’a pas vu venir. Ensuite, il y a malheureusement un risque d’accélération des inégalités entre pays et entre personnes. Car ces dernières vont devoir évoluer dans des métiers en mutation technologique et risquent de perdre leur emploi. Tout le monde n’est pas égal face à cette crise. Il faudra donc réfléchir davantage à l’organisation du travail. Et pouvoir envisager le pire, notamment en investissant massivement dans le digital pour pouvoir continuer à travailler, quelles que soient les circonstances.

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