"Aucun employeur ne nous dit qu'il compte postposer ses recrutements"

©Kristof Vadino

Thibaut Adès, directeur du bureau de recrutement Michael Page (BeLux), enregistre de bons résultats et nuance l'inquiétude ambiante.

Le marché du recrutement continue d’afficher une insolente santé dans notre pays, après une excellente année 2018. "Nous sommes très sujets aux cycles économiques et nous estimons être actuellement sur le haut d’un cycle. Notre secteur reflète l’état de l’économie globale avec quelques mois d’avance, souligne Thibaut Adès, qui dirige le bureau Michael Page (PageGroup) en Belgique et au Grand-Duché. Nous sommes en quelque sorte des scrutateurs privilégiés de la conjoncture. Or on enregistre de très bons résultats depuis 2014; en quatre ans, notre chiffre d’affaires a plus que doublé, passant de 30 à 66 millions d’euros. Il y a trois ans, dans les médias on parlait beaucoup de la fermeture de l’usine Caterpillar à Gosselies, alors que nous réalisions record sur record."

Profil | Michael Page

Le cabinet de recrutement Michael Page fait partie du PageGroup, coté à la Bourse de Londres. Il a débarqué en Belgique en 2002, où il déploie ses trois activités: chasseur de têtes, sélection de cadres et d’employés, au départ de bureaux à Bruxelles et Anvers. Il opère principalement dans le triangle formé par la capitale, la métropole anversoise et Gand, mais ne refuse pas les missions ailleurs en Belgique. Un de ses projets de développement prévoit qu’il étende sa couverture en Wallonie.

Il emploie 140 personnes dans notre pays: 80 d’entre elles travaillent au département personnel (recrutement d’employés), cinquante chez Michael Page (cadres) et trois chez Executive (dirigeants). L’an dernier, il a placé quelque 2.000 personnes dans les entreprises, la moitié environ en intérim et l’autre moitié comme permanents. Il a enregistré une forte croissance ces quatre dernières années, période au cours de laquelle il a doublé son propre effectif. Il estime occuper aujourd’hui la troisième place de ce marché particulier dominé par les Anglo-Saxons.

Autrement dit, il y a souvent un décalage entre l’économie réelle et sa perception dans l’opinion, et ces dernières années, ce décalage a suscité un pessimisme injustifié.

Après avoir connu un dernier trimestre 2018 de très bonne facture, le recruteur s’attendait à vivre des moments un peu plus difficiles au début de cette année. "On discutait beaucoup du Brexit en janvier et février, et nous avions senti un léger ralentissement dans nos entrées de mission; les entreprises s’étaient faites un peu plus attentistes en raison des incertitudes sur l’accord de sortie du Royaume-Uni de l’Union et sur la conjoncture. Mais dès le début du mois de mars, la machine est repartie. Et aujourd’hui, tous nos voyants sont au vert: le nombre de missions qu’on reçoit, le nombre de positions qu’on reçoit, le nombre de candidats qu’on rencontre… On est sur les mêmes bases de croissance qu’au quatrième trimestre 2018", note Thibaut Adès.

Croissance généralisée

Son cabinet, qui recrute aussi bien des employés que des cadres et des dirigeants, place entre 200 et 250 personnes par mois dans de nouvelles fonctions, ce qui correspond à ses meilleurs niveaux. Dans ce secteur, il a pour concurrent des bureaux comme Robert Half ou Robert Walters; selon lui, l’ensemble du marché du recrutement affiche de belles croissances.

"Nous sommes donc confiants, malgré ce qu’on peut lire dans les journaux. Les marchés se portent tout de même bien et la plupart des entreprises qu’on rencontre se montrent optimistes sur leurs développements pour cette année", poursuit Thibaut Adès. "Il reste certes une inquiétude latente, les patrons se demandant si cela va durer… Mais à ce stade, nous n’entendons aucun discours dépressif et aucun employeur ne nous dit qu’il compte postposer ses recrutements ou ses investissements."

Guerre des talents

Selon ses indicateurs, 70 à 80% des entreprises éprouvent le besoin de recruter actuellement, soit pour soutenir leur croissance, soit pour remplacer des partants. "Comme l’économie est bonne et qu’il y a un besoin, on doit faire face à une guerre des talents. Les candidats ont plus de choix et peuvent dès lors avoir plus d’exigences." On se dispute les bons candidats et "il faut payer une prime à la compétence".

"Il faut payer une prime à la compétence."


Quelles sont les fonctions les plus difficiles à pourvoir? "Les fonctions d’ingénieur, répond Adès, les fonctions commerciales (car on diagnostique davantage d’instabilité dans les équipes de ventes), celles de consultance aussi: recrutement, conseils, audit, fiscalité, et enfin toutes celles qui ont trait au ‘big data’: experts en digital, en intelligence artificielle, etc."

Les jeunes qui débarquent sur le marché de l’emploi n’ont plus les mêmes attentes qu’avant non plus. "Ils sont plus mobiles, plus ‘digitaux’, plus à la recherche de sens et nombre d’entreprises ne se sont pas encore adaptées à cette nouvelle donne. Un fossé se creuse entre la manière d’attirer les compétences et les demandes des jeunes."

Les phrases clés

"Nous estimons être actuellement sur le haut d’un cycle."

"Comme l’économie est bonne et qu’il y a un besoin, on doit faire face à une guerre des talents."

"Continuer à se concentrer sur le profit en considérant le capital humain comme un coût n’est plus possible aujourd’hui."

"La Belgique est un pays d’indépendants."

Un des nouveaux rôles du bureau de recrutement est d’apprendre aux employeurs comment procéder désormais. "Continuer à se concentrer sur le profit en considérant le capital humain comme un coût n’est plus possible aujourd’hui. L’entreprise doit réussir à mettre la personne et la profitabilité en harmonie. Elle y arrivera en offrant davantage de flexibilité, de bien-être ainsi qu’un plan de carrière aux jeunes qu’elle veut engager."

Intérim manager? Typiquement belge

L’intérim management est populaire sous nos latitudes. "C’est un trait de comportement typique du marché belge, estime Adès. À partir de 35 à 40 ans, beaucoup de personnes au profil d’indépendant sont engagées comme experts sur des projets d’une durée de quelques mois. Cela marche très bien en Belgique qui, au fond, est un pays d’indépendants. Les entreprises du cru sont habituées à travailler de cette manière. Historiquement, nombre de ces missions concernaient les technologies de l’information mais, aujourd’hui, elles touchent à quasi tous les domaines: finances, chaîne d’approvisionnement, réorganisation, restructuration, mise en œuvre d’un progiciel de gestion (ERP)… On recourt également à l’intérim management pour couvrir des périodes de transition (remplacer un directeur financier démissionnaire, par exemple) ou pour gérer une augmentation d’activité momentanée."

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