"Econocom a rajeuni. Ne m'en veux pas, Papa"

©Antonin Weber / Hanslucas

D’ici un an tout au plus, un passage de flambeau s’opérera à la tête du groupe européen spécialisé dans les services liés à la transformation numérique. Son fondateur, Jean-Louis Bouchard, fera un pas de côté après 44 ans de service au profit de son fils, Robert, qui deviendra alors CEO.

Près de trente ans les séparent et pourtant… Lorsque nous rencontrons les Bouchard dans un hôtel du centre de Bruxelles, l’on perçoit immédiatement la même flamme qui brûle dans leurs yeux. Celle des gens qui voient des opportunités plutôt que des menaces dans le monde qui s’offre à eux.

Si des différences physiques sont pourtant observables entre les deux hommes, force est de constater qu'ils partagent comme point commun d’avoir un agenda de ministre. L’un nous reçoit avant la remise du prix du Manager de l’année, où il doit rencontrer Charles Michel et Didier Reynders. L’autre deux heures avant de reprendre son train direction Paris. Nous charrions le premier: votre plan stratégique "mutation 2013-2017" achevé avec succès, pourriez-vous viser un titre ici en Belgique? "Je n’ai plus l’âge pour tout cela. D’ailleurs, j’ai déjà été élu manager de l’année en 1987 en France", rétorque-t-il. "Une fois, cela me suffit." Surtout qu’à l’époque, le patron rafle tout de même la première place à un certain… Bernard Arnault. Une autre époque, une belle victoire.

"La conclusion de ma vie professionnelle, c’est que je m’amuse bien. Je vis une aventure et je pense n’en être toujours qu’au début."
Jean-Louis Bouchard
CEO d’Econocom

Quand allez-vous succéder à votre père, demande-t-on à Robert Bouchard? "Cela dépend de quel poste on parle", plaisante-t-il. En l’état, le quadragénaire est déjà en charge de la direction opérationnelle du groupe spécialisé dans la transformation numérique des entreprises, occupant depuis fin mai la fonction de chief operating officer. Plus sérieusement, le paternel embraie: "D’ici un an, pas plus, Robert sera CEO. Il est destiné à me succéder."

Quand est-ce que cette décision a été prise? "J’ai compris que c’était le bon moment au cours de l’hiver dernier", raconte le futur homme fort, soit après avoir pris les rênes d’une des filiales du groupe, Digital Dimension, comptant près de 750 collaborateurs pour un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros. "Cela a très bien marché. C’est donc à partir de là que je me suis vraiment dit que cela pouvait aussi fonctionner dans un environnement plus grand."

Fils passé par la restauration

Pourtant, l’on pourrait penser que l’IT ne coulait pas de source pour Robert Bouchard. En cause, le fait qu’avant de rejoindre l’entreprise familiale, le patron en devenir a d’abord travaillé dans la restauration en développant trois restaurants à Paris: La Gare, Meating (désormais fermé), et Carmine Café. Une expérience importante pour le jeune dirigeant qu’il était à l’époque. "Cela m’a permis d’être autonome financièrement et intellectuellement". De cette période de près de dix ans, il retire surtout "l’importance de la qualité de service et du produit". "Une simple erreur sur l’accueil ou la cuisine et, quinze jours après, vous recevez la sanction. Les cycles sont très courts. Le moindre maillon faible dans la chaîne vient irrémédiablement ternir tout ce que vous pourrez dire à la clientèle par après. Or, il se fait justement que cela se passe de plus en plus comme cela dans la sphère professionnelle. Les clients parlent plus souvent entre eux qu’auparavant, ce qui les amène à revoir leurs standards de qualité vers le haut."

Pour en revenir à l’informatique, Robert Bouchard confie avoir toujours eu un attachement particulier à la branche dans laquelle son paternel s’est illustré. Il raconte: "Au tout début d’Econocom, mon père était un partenaire important d’IBM en France. Il m’a donc acheté un PC à cette époque, ce qui fait qu’à 12 ans déjà, j’ai eu la chance d’avoir un ordinateur dans ma chambre, de même que de recevoir des cours de programmation. Mon acculturation à l’IT s’est faite à partir de ce moment-là."

"Après un succès au sein d’une filiale du groupe, j’ai compris que cela pouvait aussi fonctionner dans un environne-ment plus grand."
Robert Bouchard
COO d’Econocom

Un élément qui a sûrement influencé la reprise en 2011 d’APL, entreprise spécialisée dans les data centers que le fils Bouchard préside encore à ce jour. "Je n’ai jamais été loin de l’informatique", résume-t-il.

Histoire de famille

Et cela peut se comprendre… En effet, il ne faudrait pas sous-estimer l’influence sur la vie personnelle du futur patron qu’a pu exercer l’entreprise familiale fondée en 1974 par Jean-Louis Bouchard. "Mes premiers souvenirs d’enfance, ce sont des cartons, des téléphones, des photocopieurs et on envoie les commandes. Je n’avais même pas dix ans", glisse Robert. "J’ai commencé tout seul, sans même une secrétaire", se remémore pour sa part son père.

©Antonin Weber / Hanslucas

Par rapport à cette époque, force est de constater que l’entreprise n’a aujourd’hui plus rien de comparable niveau taille, enregistrant un chiffre d’affaires annuel de plus de 2,5 milliards d’euros, grâce à une équipe de plus de 10.000 collaborateurs répartis dans 19 pays. Seul l’esprit des débuts persiste, car "Econocom, c’est une start-up, vous savez. Une veille start-up, mais une start-up tout de même", lâche le fondateur, mi-sérieux, mi-amusé.

Une philosophie qui devra guider le groupe dans le cadre de son nouveau plan stratégique, "e for excellence", dont l’ambition première est d’atteindre les 4 milliards de chiffre d’affaires à l’horizon 2022, de même qu’un résultat opérationnel courant deux fois supérieur. Ambitieux? "Au sein du groupe, nous construisons une cathédrale. Alors ni Robert peut-être, ni moi certainement, n’en verrons probablement la fin, mais c’est l’idée. Chacun apporte sa pierre à l’édifice." Et le monument grandit.

Ce qui passe par une refonte de l’organisation. Pour ce faire, la tête d’Econocom entend notamment instaurer un processus d’évaluation du personnel avec lequel elle travaille. "Pas maigrir en faisant régime, mais plutôt de se peser chaque jour et de voir ce que cela donne." Et parce que ce changement appelle l’intégrité et la cohérence, l’équipe de cinq personnes qui entourait les Bouchard a été solidement revue. Elle a été remplacée par différents profils dont "l’ancienneté est pour la plupart inférieure à deux ans au sein du groupe", sourit le fils. Avant de résumer: "L'équipe dirigeante d’Econocom a été rajeunie, ne m’en veux pas, Papa." Les deux hommes s’échangent un regard complice. Derrière cette décision, "l’idée était d’assurer la bonne marche du groupe et la mise en œuvre du plan stratégique", ajoute le père.

Que deviendra Jean-Louis Bouchard dans ce groupe revigoré? "Je resterai président, une fonction très intéressante qui me permettra d’aller beaucoup plus à la rencontre de nos clients notamment." Sinon, ce pas de côté devrait lui permettre de s’occuper de son vignoble, de l’entreprise de soupes haut de gamme Greenshoot, de son élevage de chevaux de course, mais aussi de sa famille de huit enfants "dont le dernier a 3 ans à peine". Bref, "j’ai de quoi m’occuper".

Interrogé sur ce passage de flambeau, le fondateur d’Econocom glisse avoir longtemps vu l’héritage dans les affaires comme un "scandale". Puis, "avec l’âge, j’ai un peu évolué en constatant notamment que les deux grands-pères de Robert ont été de vrais guerriers (l’un a été officier général, l’autre un grand aviateur, NDLR) alors que ses deux grands-mères ont été infirmières. Preuve que l’on sait à la fois faire la conquête dans la famille, mais aussi soigner les gens." "Mon père aussi est un guerrier, rassurez-vous", intercède Robert Bouchard.

Contexte bien différent

Et un guerrier qui n’a pas sa langue dans sa poche. Sur le contexte changeant dans son pays, la France, l’homme tacle: "Ne vous faites pas trop d’illusions. Macron n’a pas été élu par tous les Français." Or, pour lui, "ils ont beaucoup de chance de vivre ce que l’on vit". C’est que le fondateur du groupe ne tarit pas d’éloges sur le nouveau Président. "Ce jeune homme est exceptionnel. Jusqu’à maintenant, il a vraiment fait un sans-faute." Vraiment? "Oui, je n’en vois aucune." Ce qui est important car "à partir du moment où un pays est bien dirigé, cela bénéficie à tout le monde un jour ou l’autre". Rien d’un dirigeant des riches alors? "Non. Il est certain que je vais payer moins d’impôts cette année que l’an dernier, mais cela veut aussi dire que je vais plus réinvestir." D’ailleurs, "c’est là le rôle des entrepreneurs et des financiers, pas juste de se mettre de l’argent dans les poches. Surtout que pour fonctionner, un chef d’entreprise a aujourd’hui besoin de l’adhésion de tous ses collaborateurs, chose impossible si seule la richesse le motive."

Un changement de mentalité qui risque dans le même temps d’avoir raison... des syndicats. "Dans 5 ans, voire 10 maximum, le personnel va s’organiser via des réseaux sociaux internes par exemple, à l’image de la notation des taxis dans certaines applications", analyse l’actuel homme fort d’Econocom. Car si, en l’état, les gens se parlent bien évidemment déjà, les mouvements de contestation vont de plus en plus s’organiser entre les employés eux-mêmes. Et c’est "très souhaitable", car les syndicats, bien que "nécessaires car il n’y a pas de progrès sans contre-pouvoir", ont clairement manqué le coche ces dernières années. "En Belgique comme en France, ils ont été trop politisés par rapport à l’Allemagne ou aux Etats-Unis, où ils sont plus à l’écoute des vraies revendications du personnel qu’ici." Pour lui, le changement qui pointe le bout de son nez sera aussi "disruptif" que l’avènement de l’imprimerie qui a considérablement réduit le pouvoir du clergé en permettant aux gens de questionner ses dires. "Quand on regardera en arrière, on verra qu’internet a été le second point d’inflexion après Gutenberg."

Econocom
  • Fondé en 1974 par Jean-Louis Bouchard sous le nom d’Europe Computer Systèmes (ECS)
  • Plus de 2,5 milliards d’euros de chiffres d’affaires annuel
  • Plus de 10.000 collaborateurs répartis dans 19 pays
  • Principalement actif dans la distribution, l’éducation, la santé et l’industrie
  • Compte des clients comme Suez, Renault, France Télévisions, Klepierre, Vinci Energies, Daikin, BNP Paribas Fortis, MSC ou le CHIREC
  • En Belgique, le groupe emploie 650 personnes, dont 250 à Zaventem

Et sinon, quelle conclusion tire Jean-Louis Bouchard sur l’aventure Econocom? "Aucune", répond-il en riant. "Plus sérieusement, c’est difficile de répondre, comme pour la vie en général. La conclusion, c’est que je m’amuse bien. Je vis une aventure et je pense n’en être toujours qu’au début. Il y a tellement de choses à faire que je ne prendrai jamais ma retraite, sauf si ma santé ne me le permet plus. En fait, je pense comme Mère Teresa que celui qui n’aura pas pris de risque n’aura pas vécu." Plus encore maintenant que les mentalités ont changé. Désormais, "on a le droit d’entreprendre, ce qui n’a pas toujours été le cas". Preuve en est: "La société est organisée autour d’entreprises qui n’existaient pas il y a 200 ou 300 ans. Les États mettent à disposition des entrepreneurs énormément de ressources, à savoir du personnel formé, la santé, l’éducation, les routes, la diplomatie, des armées. En tant que chef d’entreprise, il s’agit-là d’un énorme cadeau." La conclusion? "Aujourd’hui, on a l’obligation de se bouger."

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