interview

Marc Johnen (Groupe Colipain): "Cette crise modifie la façon dont on valorise les entreprises"

Pour Marc Johnen, "l'empreinte carbone doit faire partie du projet d’entreprise". ©Dieter Telemans

Pour Marc Johnen (Groupe Colipain), l’excédent brut d’exploitation (ebitda) ne sera plus le seul critère retenu pour valoriser une société.

Ancien chief financial officer du Sporting Club Anderlecht et ex-directeur financier du groupe Pierre Fabre Benelux,  Marc Johnen, 53 ans, s’est reconverti depuis 2015 dans les activités de transmission d’entreprises  et de médiation au sein du Groupe Colipain. Ce cabinet d’affaires, présent à Bruxelles et Paris, est surtout actif dans le domaine des sociétés moyennes (Mid Cap), des sociétés familiales ou privées. 

Selon lui, les activités de fusions et acquisitions n’ont finalement pas trop souffert car le monde entrepreneurial a rapidement pris conscience que la crise sanitaire n’était qu’une parenthèse, même si cette parenthèse a duré plus longtemps que prévu.

Désormais, dit-il, on devrait enregistrer un décalage dans le temps pour la conclusion de certains deals. "Les vendeurs vont préférer attendre un peu, histoire de rétablir leurs comptes financiers et de retrouver le prix qu’ils désiraient décrocher avant la crise du Covid. C’est assez compréhensible." Car si l’heure est à la reprise économique, certains secteurs pansent encore leurs plaies. "Tous les secteurs ou presque ont été impactés par la crise. On parle d’une baisse de 10 à 15% des revenus pour les secteurs les plus chanceux. Bien entendu, les firmes qui agissent dans un secteur de croissance ont échappé à la crise. C’est le cas du segment médical. Je connais par exemple une firme qui a multiplié son chiffre d’affaires par 10 grâce à la vente de masques et de produits liés. Mais ce sont souvent là des exceptions" affirme celui qui assimile la gestion d’une entreprise au fait de... rouler à vélo. "Pour rester en équilibre sur un vélo, il faut avancer.  Si on essaie de faire du surplace, cela ne fonctionne pas". Gare donc à la chute.

Pour Marc Johnen, on n’a d’ailleurs pas encore vu toutes les conséquences de cette crise du covid. À cet égard, il est d’avis que le monde politique n’a pas suffisamment protégé le tissu économique. "Je pense surtout aux restaurants. Les indemnités versées aux restaurateurs n’ont pas pu compenser les pertes de revenus. Les établissements localisés en Flandre, davantage aidés, vont sans doute mieux résister que ceux qui sont installés à Bruxelles et en Wallonie. Ce n’est que lorsque le moratoire des faillites sera pleinement levé que l’on découvrira l’étendue des dégâts".

"Une entreprise qui dispose d’un bon bilan carbone sera davantage valorisée par le marché. Cela ne fait aucun doute."
Marc Johnen
Managing director du Groupe Colipain

Des restaurants étaient déjà en situation précaire avant la crise du coronavirus. "La crise et le moratoire n’ont fait que reporter les problèmes", dit-il. "C’est tout un pan de l’économie qui a été mis à l’arrêt en raison de la crise avec des effets indirects non négligeables." Si certains effets sont jugés plus anecdotiques (les déjeuners d’affaires ont disparu pendant un an, empêchant sans doute quelques transactions au passage), d’autres risquent d’être plus durables sur le long terme. "La fermeture définitive de certains établissements va libérer de l’espace immobilier et les prix risquent d’être sous pression. D’autre part, certains restaurants en difficultés financières pourront être tentés de vendre leurs actifs pour obtenir de la trésorerie."

Dans le domaine des fusions et acquisitions,  Marc Johnen se dit persuadé que la façon dont on valorise les entreprises va changer. On ne regardera plus seulement le critère de l’ebitda (excédent brut d’exploitation) mais également les fonds propres, la trésorerie et l’endettement global. Enfin, il faudra tenir compte d’un élément devenu incontournable et d’ailleurs encore renforcé par cette crise : l’empreinte carbone et le comportement écologique des entreprises. "Cela doit faire partie du projet d’entreprise. Une société qui dispose d’un bon bilan carbone sera davantage valorisée par le marché. Cela ne fait aucun doute."

Maladie belgo-belge

Pour lui, une bonne entreprise doit aussi payer de l’impôt. "Nous avons chez nous de très belles histoires entrepreneuriales. Mais trop souvent en Belgique, les sociétés ne veulent pas se développer de manière excessive, car elles ont peur de payer de l’impôt. C’est une maladie belgo-belge. Quand il faut vendre une société, cela pose problème. Pour créer de la valeur, il faut accepter de payer l’impôt annuel sur le bénéfice, celui-ci est un signal d’une bonne rentabilité et participe à la consolidation des fonds propres de l’entreprise. C’est donc toute une stratégie de croissance, de gestion et de bonne gouvernance qu’il faut passer en revue pour anticiper une valorisation satisfaisante."

"Trop souvent en Belgique, les sociétés ne veulent pas se développer de manière excessive car elles ont peur de payer de l’impôt."
Marc Johnen

Marc Johnen n’oublie pas sa casquette de médiateur agréé en matière civile et commerciale. Dans un contexte d’incertitude sur l’avenir, et aussi de plus grand questionnement sur le rôle de l’entreprise, notamment dans le chef de la jeune génération, la demande de médiation devrait progresser, dit-il. "Les gens n’ont pas encore conscience des avantages d'une médiation. Elle permet de débloquer des situations lorsque certains actionnaires veulent vendre une société et que d‘autres s’y opposent. Ou quand le dialogue entre un père et son fils semble devenu impossible dans le cadre d’une cession de l’entreprise familiale. La médiation peut éviter de devoir déposer un dossier au tribunal où la procédure peut être très longue et coûteuse. Dans 70% des cas, une telle médiation s’avère efficace pour résoudre des conflits" conclut Marc Johnen.

Les phrases clés

  • "Ceux qui veulent vendre leur entreprise vont préférer attendre un peu, histoire de rétablir leurs comptes financiers et de retrouver le prix qu’ils désiraient décrocher avant la crise du covid."
  • "On ne regardera plus seulement le critère de l’ebitda (excédent brut d’exploitation) mais également les fonds propres, la trésorerie et l’endettement global."
  • "Il faudra aussi tenir compte d’un élément devenu incontournable et d’ailleurs encore renforcé par cette crise: l’empreinte carbone et le comportement écologique des entreprises."

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