portrait

Will Shu face à la mutation du business model de Deliveroo

Alors que Deliveroo entre en bourse, son fondateur doit défendre un modèle économique fragile, face à des investisseurs de plus en plus exigeants en matière de droits des travailleurs.

Après avoir mis en pratique l'idée d'une application de livraisons de repas à domicile, en 2013, Will Shu a décidé d'enfourcher un vélo et de sillonner les rues de Londres pendant huit mois pour aller lui-même livrer. Comprendre intimement les choix et exigences des clients est un passage obligé pour tout entrepreneur. Après avoir continué de livrer des repas à intervalles réguliers pendant des années, Shu a pu analyser en détail les réactions des clients. Par ricochet, il a surtout pu comprendre intimement le ressenti des livreurs. "La leçon principale que j'ai retenue était complètement inattendue", expliquait-il cinq ans plus dans une interview à la BBC. "Cette leçon, c'est qu'aucun client ne veut parler quand il a faim. Il ferme juste la porte, et c'est fini."

"Aucun client ne veut parler quand il a faim."
Will Shu
Fondateur de Deliveroo

L'empathie de Will Shu pour ses livreurs s'est-elle traduite par des égards supplémentaires, notamment en termes de rémunérations? Les investisseurs auraient pu avoir tendance à le croire, il y a quelques semaines, au moment de l'annonce de la prochaine introduction en bourse: le groupe indiquait que les livreurs les plus prolifiques allaient bénéficier d'une prime exceptionnelle de 10.000 livres en cas d'IPO réussie.

Mais depuis, une enquête du Bureau of Investigative Journalism a révélé que certains coursiers n'étaient rémunérés que 2 livres (2,3 euros) par heure de travail. Selon les factures récupérées auprès de l'Independent Workers' Union of Great Britain, un tiers des coursiers touche moins que le salaire minimum légal de 8,72 livres. La moitié gagne moins que les 10 livres par heure que Deliveroo assure verser. Plusieurs acteurs établis de la City ont émis des doutes sur l'appétit des investisseurs, dans un contexte où la responsabilité sociale des entreprises est devenu un élément à part entière de la valorisation d'une société.

Dans un document de présentation soumis au London Stock Exchange, Deliveroo a indiqué que la possibilité de "devoir faire des changements sur les modalités de recrutement des coursiers dans plusieurs de nos marchés pourrait affecter notre capacité à continuer d'opérer dans ces marchés, ou pourrait nous conduire à modifier notre modèle."

Créer Deliveroo était déjà un coup de force, qui pourrait mettre Will Shu à la tête d'un portefeuille de 500 millions de livres, si l'entreprise atteint comme prévu les 7 à 8 milliards de livres de valorisation. Réinventer Deliveroo nécessitera quelques coups de pédale supplémentaires.

Will Shu l'a dit lui-même: il ne fait pas partie de "ces créateurs de la Silicon Valley capables d'avoir mille idées. Je n'ai eu qu'une idée." Il n'a d'ailleurs pas créé lui-même l'algorithme de Deliveroo, qui a été l'oeuvre de son ami d'enfance Greg Orlowski. Encore assez jeune (41 ans), cet ancien banquier d'affaires, qui a débuté à Wall Street, chez Morgan Stanley, peut-il impulser ce changement, réinventer un modèle, ou en tout cas l'adapter pour le rendre à la fois éthique et profitable? La logique voudrait que ce modèle ubériste soit plutôt, lui aussi, retoqué par la justice, voire affaibli par un monde post-pandémique où commander un repas chez soi au lieu de sortir au restaurant pourrait devenir une aberration.

CV Express

  • Né dans le Connecticut (États-Unis)
  • 41 ans
  • 2001: Northwestern University
  • 2001-2013: Banquier d'affaires à Morgan Stanley (New York et Londres)
  • 2012: Wharton Business School
  • 2013: fondation de Deliveroo

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés