interview

Cette Belge qui aime le foot dirige un club anglais

©GUY CORBISHLEY_BELGAPLUS

"Le passé glorieux de ce club? Je m’en fous". Après un an et demi, le défi est toujours présent pour la Belge Katrien Meire (31 ans): donner une nouvelle vie au Charlton Athletic, club anglais de deuxième division.

"Vous comprenez maintenant pourquoi je suis tombée amoureuse de ce club?", s’exclame Katrien Meire en plaisantant. A 31 ans, elle occupe le poste de CEO du club londonien de football, Charlton Athletic. Autour de nous, 15.000 supporters de la vielle garde et leurs familles, s’époumonent en chantant à pleine voix l’hymne du club avant le coup d’envoi du match contre Hull City, en deuxième division du "Championship" anglais. Dans ce quartier ouvrier du sud-est de la capitale britannique, impossible de trouver plus traditionnel que ce vénérable club de 110 ans. Meire nous montre un terrain situé dans un coin du stade, derrière le marquoir. "C’est là que sont dispersées les cendres de supporters décédés. L’aumônier du club organise toujours une cérémonie. Savez-vous qu’il y a trente ans, le stade pouvait accueillir 90.000 personnes?"

L’ex-avocate belge a donné un grand coup de balai dans ce club anglais poussièreux.


Mais cet âge d’or est révolu. Fin 2013, l’entrepreneur Roland Duchâtelet a racheté ce club moribond, qui venait d’être relégué et était mal géré. "Ce fut un véritable choc culturel", se souvient Meire, CEO depuis début janvier 2014. Cette avocate spécialisée en droit de la concurrence avait, derrière elle, à peine cinq ans d’expérience dans des bureaux d’avocats internationaux dans la région bruxelloise et auprès de la Commission Européenne.

"Le personnel de Charlton était pléthorique, et nombre d’entre eux ne disposaient pas des compétences requises", raconte Meire. En mai de l’an dernier, elle a licencié dix travailleurs âgés. Le moment était délicat, car les joueurs venaient tout juste d’éviter la relégation.

L’ex-avocate belge a donné un grand coup de balai dans ce club anglais poussièreux. ©GUY CORBISHLEY_BELGAPLUS

"J’avais averti mon personnel des semaines durant que ce serait une catastrophe de descendre en troisième division. Et quelques jours après le sauvetage sportif, je me suis séparée d’une partie du personnel. Ce fut difficile, mais indispensable. Je n’ai gardé que le directeur financier. Nous sommes en train de mettre en place une bonne équipe. Le problème, c’est que nous sommes très proches du centre de Londres. Les bons éléments préfèrent y travailler, vu qu’ici, les salaires sont plus modestes. Parfois, j’ai envie de grimper au mur. Par exemple, un collaborateur de notre département commercial a failli envoyer, à un sponsor potentiel pour nos maillots, un torchon raturé en guise de présentation, au lieu de préparer des documents complets et impeccables. Alors qu’il s’agissait de 480.000 euros (rires). J’ai souvent dit que j’avais besoin d’une punching ball dans mon bureau!"

Poings serrés

Sur le terrain, pas le moindre but en vue. La première mi-temps? Une longue série de bâillements. Mais juste après la reprise, Meire se redresse d’un seul coup. Charlton a ouvert la marque. "Yes, yes", crie-t-elle, poings serrés, avant de tomber dans les bras d’une vedette pensionnée du club! Meire s’amuse follement. "Je suis dingue de foot. Depuis mes neuf ans, j’ai suivi tous les championnats à domicile de STVV. J’ai toujours voulu travailler dans le domaine du sport et en particulier du football."

Elle a réalisé son rêve en tendant la main à Roland Duchâtelet il y a quelques années. "Il était encore propriétaire du club STVV (Saint-Trond), qui jouait à l’époque en deuxième division belge. J’ai lu que plusieurs clubs voulaient demander conseil à Jef Vermassen – un pénaliste, merde alors! – sur la vente des droits de télévision. J’ai pensé: je dois faire savoir à Roland que c’est précisément ma spécialité." Duchâtelet fut séduit par la détermination de Meire. Il l’a engagée au cours de l’hiver 2013 au Standard de Liège – dont il était propriétaire à l’époque – en tant que "Legal and international relations manager". A peine deux mois plus tard, il l’envoyait dans l’arène du Charlton Athletic.

"Je n’étais pas prête, je n’avais aucune expérience dans la gestion d’un club de foot, et je n’avais jamais parlé à l’agent d’un joueur. Les premiers mois, la pression était très forte, je ne voulais pas être responsable d’une relégation. J’ai eu beaucoup de mal. Surtout les premiers mois, il m’est arrivé de pleurer. Je ne pouvais m’adresser qu’à Roland mais il était fort occupé et je devais faire en sorte qu’il n’ait pas à supporter nos problèmes. Heureusement, le personnel m’a soutenue affectueusement. C’est peut-être Roland qui leur avait demandé de le faire (rires)."

"Je négocie moi-même tous les transferts".
Katrien Meire
CEO du club Charlton Athletic


Via des licenciements et de la sous-traitance, Meire est passée de 150 à 100 collaborateurs. Elle a donné un grand coup de balai dans ce club poussiéreux. "Des exemples? Je peux vous en citer autant que vous voulez. Auparavant, une seule personne gérait tous les stands nourriture du stade. Il n’y avait aucun contrat signé, uniquement un ‘gentleman’s agreement’. Après chaque match, cette personne nous communiquait le montant des ventes et le club recevait un pourcentage. Il n’y avait aucun contrôle."

Mascotte

Et soudain, silence. "Damned", jure Meire à plusieurs reprises! Deux minutes avant le coup de sifflet, Hull City égalise. "Do your job!", hurlent des supporters furieux à la tête des joueurs. Il y a parmi eux un clan de fans purs et durs, Meire l’a appris à ses dépens dès le premier jour. "La plupart des lettres que je reçois sont des plaintes. De supporters parfois abonnés depuis soixante ans, et qui savent tout mieux que personne. Ainsi une dame, représentante des plus de 80 ans, m’a critiquée parce que nous avons changé la mascotte du club..."

Katrien Meire ©GUY CORBISHLEY_BELGAPLUS

Lorsque Meire a supprimé la gratuité du thé et du café pour les supporters pendant les jours de compétition, beaucoup ont trouvé que c’était un véritable sacrilège. "Je reçois encore toujours des critiques. ‘Quelle différence cela fait-il de nous donner un peu de thé ou de café?’ demandent-ils indignés. Malheureusement c’est important! C’est là que nous réalisons probablement nos meilleures marges."

"Je ne devrais pas le dire, mais je me fous de l’histoire du club. Nous devons le choyer, mais pas à n’importe quel prix."

"Je me fous de l'histoire du club. Nous devons le choyer, mais pas à n'importe quel prix."
Katrien Meire


 

Pendant que le quatrième arbitre indique huit minutes de temps additionnel, Meire souligne qu’elle n’a aucun regret d’avoir abandonné sa carrière d’avocate. "Le travail était trop monotone. J’étais assise 13 heures par jour devant mon ordinateur. Ce job-ci est aussi épuisant, mais tellement plus passionnant. Par exemple, je négocie moi-même tous les transferts. Dans le football, vous voyez vite les résultats. C’est positif. Ma seule frustration? Les choses n’avancent pas aussi rapidement que je le voudrais."

"Cet été, Roland a investi des millions d’euros dans sept nouveaux joueurs. Il vient aussi d’investir 2,7 millions d’euros dans notre stade et a dépensé 16 millions d’euros dans de nouvelles installations pour l’académie des jeunes. Il commence à me mettre la pression en termes de retour sur investissements (rires). Bien entendu, j’en suis consciente. Je crains qu’un jour quelque chose ne se passe pas comme prévu et que je sois licenciée. Mais tant que je crois que Charlton peut progresser, je resterai. Je suis vraiment très heureuse ici."

Katrien Meire ©GUY CORBISHLEY_BELGAPLUS

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