reportage

Des bateaux qui volent autour du monde

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Le tour du monde en 80 jours. Seul à bord, sans assistance, sur un voilier où s’expérimente une technologie de pointe, défiant les lois de la physique, avec un risque de casse permanent, où tout est conçu pour la vitesse, au détriment du confort élémentaire. Et ce en emprunant des routes à haut risque, là où les secours deviennent inopérants. Une poignée de marins s’élancent, ce week-end, dans une course hallucinante, le Vendée Globe.

Pour Jules Verne, dans "Le Tour du monde en 80 jours", le défi de Phileas Fogg était relevé en empruntant les moyens de transport les plus modernes de l’époque. Pour les coureurs au large du Vendée Globe, aujourd’hui, si la durée est du même ordre – le record est de 78 jours (édition 2013) – le moyen de transport est le plus lent, le plus risqué, le plus soumis aux éléments: un voilier léger et fort toilé, avec interdiction d’avancer au moteur. Un monocoque de 60 pieds, de classe Imoca. Avec, à la clé, cette année, un défi technologique: des foilers, appendices censés les faire voler, qui n’ont encore jamais été utilisés dans le grand Sud, dans ces mers aux vagues monstrueuses. Alors, cassera, cassera pas?

138 marins ont déjà pris le départ du Vendée Globe, seuls 71 l’ont bouclé.

Régate ou aventure?

Il y a ceux qui briguent les podiums, pour qui le départ est l’aboutissement d’années de construction, de mise au point et d’entraînement. Ceux qui, en athlètes de haut niveau, étudient la concurrence et ont parcouru des milliers de miles en course. Pour gagner, il faudra "naviguer propre", c’est à dire gérer. Gérer le bateau et sa haute technicité, tel un médecin armé de son stéthoscope qui ausculte le carbone pour sentir si la résonance est bonne. Il ne faudra pas faire d’erreur, surtout pas les grosses et le moins possible de petites.

La victoire est dans le détail, surtout quand le bateau vole à près de 80 km/h dans une mer formée. Les huit ou neuf bateaux de tête ont des performances plutôt similaires, la différence se jouera sur cette gestion. Se gérer soi-même aussi, ne pas "se mettre dans le rouge". Olivier de Kersauson disait que naviguer en solitaire c’est "manger quand tu n’as pas faim et dormir quand tu n’as pas sommeil". Se ménager des temps de récupération, attaquer quand il le faut et lever le pied quand la route devient trop bosselée. La crainte, c’est la casse, l’avarie et par, dessus tout, l’"ofni", l’objet flottant non identifié qui peut, en un instant, tout réduire à néant. L’émotion, elle aussi, est gérée, la concentration prendra le pas sur elle. Le tour du monde en soi n’est pas important. D’abord la compétition. Et puis il y a ceux qui viennent pour autre chose…

Pour justement le faire, ce tour du monde. Ils en ont rêvé, ils ont souvent consenti de lourds sacrifices pour y arriver ou s’offrent un "ego-trip" majuscule. Ils cherchent une harmonie avec l’océan, défendent une belle cause, partagent une histoire avec des malades ou des défavorisés… Ils ont une expérience de la voile très différente, mais pas forcément moins de détermination à terminer la grande boucle. Ils ne voient pas la course comme une étape dans une carrière de sportif, mais comme la concrétisation de l’objectif d’une vie. Et pourtant ils se retrouveront sur la même ligne de départ au large des Sables d’Olonne, ce dimanche… Et la mer sera la même pour tout le monde.

La particularité du Vendée Globe est facile à expliquer. Ni handicap, ni marques de parcours, ni règles compliquées: la lisibilité est absolue pour le spectateur. La seule obligation est de partir des Sables d’Olonne et d’y revenir, après avoir doublé les trois caps mythiques, Bonne Espérance au Sud de l’Afrique, Leeuwin au Sud de l’Australie et, enfin, le fameux Horn. Paradoxalement, c’est dans la descente et dans la remontée de l’Atlantique que se font – et se défont – les victoires. Moins extrême mais plus variable, cet océan condense, à lui seul, de nombreux systèmes météo: dépressions automnales au départ, anticyclone des Açores, alizés, zone équatoriale instable (le fameux pot-au-noir), contournement de l’Anticyclone de Sainte Hélène. Ensuite c’est la plongée dans "le grand Sud", où les gros cœurs pourront s’exprimer. Les trois cinquièmes de la course se dérouleront dans ces hautes latitudes où la proximité du continent Antarctique amène des conditions souvent très dures. Des milliers de kilomètres d’océan, vierge de toutes terres, où le puissant vent d’Ouest ne rencontre aucun obstacle et enfle la mer. L’assistance est prohibée par la règle, elle est de surcroît très hasardeuse, même si le marin venait à jeter l’éponge… Les drames des éditions précédentes, les sauvetages par les autres concurrents ont forgé une légende à laquelle les marins, accostés sur le ponton des Sables d’Olonne cette semaine, sont sûrs de participer. Il a fallu toute leur expérience, une qualification de milliers de miles, leur connaissance du milieu marin et du bateau pour s’inscrire à cette course ultime.

Le parcours et le concept ont été fixés en 1989 par un certain Philippe Jeantot, vainqueur de deux des trois BOC Challenge (course en solitaire mais avec escale). Il ne fait que moderniser le "Golden Globe" de 1969, première course en solitaire et sans escale que seul Sir Robin Knox-Johnston avait bouclé sur les neuf concurrents au départ. Il avait mis 313 jours, soit presque trois fois plus de temps que Titouan Lamazou, le premier vainqueur du Vendée Globe "moderne", vingt ans plus tard. Si l’on indique la tendance sur un simple graphique, on devrait approcher les 70 jours de course, mais les mathématiques s’effaceront toujours face aux humeurs de l’océan.

Inchangé depuis la première édition, le parcours à tout de même été "sécurisé" par l’adjonction de "portes des glaces", qui rallongent la route sensiblement, mais garantissent une meilleure sécurité aux marins. Seul, dans la brume ou dans la nuit, il est, en effet, particulièrement stressant d’aller dormir quand les icebergs et, plus spécialement, les growlers sont signalés. En effet, ces derniers, de "petits" morceaux de glace, dérivent vite et sont quasi indétectables au radar, mais peuvent aisément déchirer une coque en carbone lancée à pleine vitesse et couler rapidement le bateau. L’organisation s’appuie sur les données satellites pour fixer des "zones d’exclusion des glaces", des limites sud à certains endroits du parcours.

Si 138 marins ont déjà pris le départ du Vendée Globe, seuls 71 l’ont bouclé, une démonstration de l’extrême dureté de cette épreuve.

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Des motivations diverses

Le Vendée Globe fait le plein cette année: 29 participants dont la moitié de "bizuth" (n’ayant pas encore participé à cette épreuve). Le plus jeune participant (Alan Roura, 23 ans) pourrait être le petit-fils du plus âgé (Rich Wilson, 66 ans). On a souvent reproché au Vendée Globe d’être franco-français et il est vrai qu’eux seuls ont remporté la victoire jusqu’ici. Par contre, cette édition ne compte pas moins de 10 nationalités, issues de trois continents. À chacun son défi, évidemment. Ils ne courent raisonnablement pas tous pour "la gagne": ceux qui partent avec des bateaux de 2e voire de 3e génération peuvent trouver d’autres objectifs, comme celui de battre le palmarès de leur propre bateau dans d’autres mains ou encore – course dans la course – de challenger ceux qui pilotent des bateaux du même âge. De toute façon, comme on le sait depuis longtemps, une belle histoire, bien racontée, vaut quasiment une victoire. Quand, par exemple, Ellen MacArthur, lors de l’édition 2000-2001, passe la ligne d’arrivée en seconde position derrière Michel Desjoyaux, juste 25 heures plus tard, elle fait l’unanimité sur les rives du chenal des Sables et son accueil est tout simplement hallucinant.

Le vrai débat sera de confronter des bateaux modernes, au potentiel élevé en termes de vitesse pure, contre des bateaux éprouvés, plus à l’aise au près et dans la "vraie baston"…

Foils: tiendra, tiendra pas?

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"Les nouveaux bateaux sont des machines de guerre", affirme Kito de Pavant. La grande nouveauté, ce sont les foils, ces appendices qui permettent de faire décoller le bateau et diminuer ainsi grandement la traînée. Si l’exercice est maîtrisé dans des navigations sur mers maniables, personne ne sait exactement quels peuvent être les résultats de leur utilisation dans les tempêtes du grand Sud. De plus, les foilers souffrent au près, car les foils fonctionnent moins bien que de simples dérives pour le cap, ainsi que dans le petit temps, quand les bateaux n’arrivent pas à "voler". Le vrai débat de cette édition sera la confrontation entre ces bateaux modernes, compliqués techniquement, au potentiel élevé en termes de vitesse pure, contre des bateaux éprouvés, plus à l’aise au près et dans la "vraie baston". Tout dépendra des conditions météo dans l’Atlantique et la faveur du grand Sud à laisser passer les foilers, qui sont assurément moins polyvalents. Découlant logiquement des études climatologiques très exhaustives sur le parcours du Vendée Globe, ils représentent le pari scientifique contre la sagesse légendaire du marin. Et le gain théorique sur le parcours ne serait que de 4 jours environ. En plus, ils font exploser les prix, qu’ils soient prévus dès la construction comme pour "Safran", "Banque Populaire VIII", "St Michel-Virbac", "Edmond de Rothschild", "No Way Back" et "Hugo Boss", ou qu’ils aient été rajoutés par la suite, comme sur le bateau d’avant-dernière génération de Jérémie Beyou ("Maître Coq"). Ils coûtent entre 150.000 et 200.000 euros la paire… et il est prévu d’en casser quelques-uns pour la mise au point.

Vincent Riou ("PRB") en prend le contre-pied parfait: en favori, il décide, sans considération de budget, de ne pas équiper son Imoca de foils. Il mise sur la fiabilité d’un bateau classique: "Pas plus de chances de gagner avec ou sans foil!" Les autres challengers sans foils sont, sans conteste, Yann Eliès ("Quéguiner Leucémie Espoir") et Arnaud Boissières ("La Mie Câline").

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Où sont les femmes?

Pas une femme au départ cette année. La direction de course "ne se l’explique pas". Trouveraient-elles moins facilement un sponsor que leurs homologues masculins? Aux dires des coureuses au large interrogées, il s’avère que non.

Ceux qui gagnent de l’argent, ceux qui gagnent la mer

"C’est un événement planétaire qui parle de la Région." Bruno Retailleau, président du conseil régional des Pays de la Loire, se voit au centre du monde: "La course appartient à la Vendée, elle fait maintenant partie de son patrimoine." Et pour un investissent public raisonnable: le budget global de l’organisation n’est que de 12,3 millions d’euros, sur quatre ans, somme modeste eu égard aux retombées pour la Vendée et la ville des Sables d’Olonne. Elles ont été évaluées à 180 millions d’euros, en équivalent d’achat d’espace dans les différents médias. Sans compter les 330.000 nuitées d’hôtel supplémentaires…

De même, pour Patricia Brochard, coprésidente de Sodebo, l’un des parrains officiel: "Le Vendée Globe est une aventure qui fait rêver…" Elle débloque 4 millions d’euros pour sa 4e participation, et se félicite de l’augmentation "exponentielle" de la notoriété de Sodebo depuis que la marque s’engage dans la voile. De plus, elle mesure les retombées en interne dans son entreprise, notamment par le biais du Vendée Globe Virtuel auquel les employés se sont massivement inscrits. On imagine les conversations autour de la machine à café… et des pizzas. Mais surtout, l’un comme l’autre insistent sur la part du rêve dans la morosité ambiante, sur la démonstration de bravoure et de courage qu’affichent les skippers qui, au péril de leur vie, donnent un message positif.

Les sponsors portent des valeurs "propres" et fédératrices et considèrent les engagements financiers immédiatement rentables… à condition qu’ils soient envisagés dans le long terme. À ce titre, PRB, PME vendéenne, a soutenu fidèlement un bateau dans toutes les éditions, sauf la première. Son président, Jean-Jacques Laurent est ravi de l’investissement: "Avant le top départ, il faut déjà pouvoir palper la somme dépensée. En d’autres termes, avant même que le bateau ne quitte son ponton, il faut en avoir eu pour son argent, la victoire ne sera qu’un bonus!" Et il la connaît, cette victoire, par deux fois, en 2000-2001 avec Michel Desjoyaux et en 2004-2005 avec Vincent Riou.

Le grand écart des budgets

Malgré tout, le prix des campagnes, en constante augmentation, tient les petites et moyennes entreprises à l’écart. à moins de se grouper. On a vu des associations célèbres et cette tendance persiste: Virbac (santé animale) et Galette St Michel (biscuits), par exemple, combinent leurs couleurs pour faire naviguer Jean-Pierre Dick, sur un foiler dernier cri, qui aura coûté un an de travail et 28.400 heures de construction.

En comparaison des autres sports, les budgets sont probablement les plus dissemblables entre les concurrents. Pour les grosses équipes, équipées de bateaux neufs, la campagne complète de 2 à 3 ans, comprenant les courses préparatoires, s’évalue entre 6 et 10 millions d’euros, dont 4 pour la construction du bateau. A noter qu’en 2004, le meilleur des Imoca n’avait coûté que 2 millions d’EUR. Ces investissements n’ont rien à voir avec d’autres participations pour lesquelles une présence sur le ponton du Vendée Globe a représenté un parcours du combattant: ici pas de service de marketing, pas d’équipe nombreuse et spécialisée, juste la "débrouille" et les "plans copains". Le skipper en personne doit combiner tous les talents pour défendre son projet, de bureau en bureau, trouver un bateau qui corresponde à sa façon de naviguer, mais surtout à son budget… Il se poste à l’arrivée des grands rendez-vous de la classe Imoca (monocoque de 60 pieds), prêt à poser son offre sur le meilleur bateau encore disponible. Ensuite, il devient strateur, gréeur, mécanicien, électricien, etc. Toute la famille et les amis sont mis à contribution, on colle, on ponce, on soude… Et, du coup, on ne navigue pas assez pour s’entraîner. Sans doute la principale faiblesse de ces projets.

Du côté de l’organisation de course, les dotations sont plus que modestes… et même pas indexées, depuis plusieurs éditions. Le premier ne se verra attribuer que 160.000 EUR, le deuxième 100.000 EUR et le troisième 75.000 EUR. Le skipper de course au large est un des sportifs de haut niveau les moins bien récompensés. Il aurait fallu que François Gabart gagne 1.656 fois le Vendée Globe en 2013, pour égaler le salaire annuel de Floyd Mayweather, le boxeur américain. Si les "stars" de la course au large gagnent entre 5 et 10.000 EUR nets par mois, la plupart des seconds couteaux prennent le départ du Vendée Globe… pour rien, ou quasiment. Le japonais Kojiro Shiraishi affirme que, "s’il reste de l’argent, tant mieux, sinon, tant pis!"

L’anglaise Dee Caffari, par exemple, affirme que "chercher un sponsor est difficile pour tout le monde, et que le Brexit n’améliore pas la situation". "Je ne peux pas laisser partir un Vendée Globe sans femme", s’exclame Anna Corbella, la jeune catalane déjà deux fois tour-du-mondiste lors de la Barcelona (tour du monde en double)! Hélas, il lui manque 700.000 EUR et, faute de sponsor principal bouclé à temps, elle doit renoncer.

Samantha Davies était la plus attendue, après sa formidable 4e place de 2008 et surtout cette vision que personne ne peut oublier lorsque, debout sur le toit du 60 pieds lancé à pleine balle, elle hurlait à tue-tête "Girls just want’s to have fun" de Cyndi Lauper, alors que d’autres malabars pleurnichaient face à la dureté des éléments. Hélas, elle est victime d’un mauvais timing dans la préparation du Vendée Globe avec la Volvo Ocean Race, à laquelle elle vient de participer.

Certes, les Imoca sont de plus en plus physiques, mais l’ingéniosité féminine avait pourtant toujours réussi à faire le poids contre les musculatures puissantes: les glorieuses Chabaud, Autissier, Mac Arthur, Caffari, Leibovici et Liardet ont écrit les pages sans doute les plus belles et les plus émouvantes de cette épreuve.

Où sont les Belges?

Depuis les tentatives malheureuses de Patrick de Radiguez dans l’édition 1996-1997 et 2000-2001, il n’y a plus de Belges au départ de cette course mythique. C’est une réelle difficulté d’imposer son projet dans le peu de culture nautique de notre pays. La vraie présence belge sur cette édition n’est que… scientifique. Par le biais de Great Circle, la start-up météorologique installée à Rixensart. Ayant déjà décroché l’incroyable contrat de la Volvo Ocean Race en tant que fournisseur officiel et exclusif, elle réitère le succès lors de cette édition du Vendée Globe face à… Météo France!

Les ingénieurs belges feront la pluie et le beau temps de deux façons; primo ils sont l’interlocuteur unique de la direction de course avec des bulletins météo et des alertes sur chacun des concurrents risquant de rencontrer des conditions difficiles, une vigilance permanente pendant plus de 3 mois, où que se trouvent les voiliers; secundo, leur produit qui intègre sept modèles mathématiques de prévision, a acquis une telle reconnaissance qu’ils sont parvenus à en équiper 26 des 29 bateaux au départ.

Technologies de pointe au banc d’essai, investisseurs et autres sponsors se mettent ainsi au service de ce qui fait le sel, l’essentiel de cette course, à savoir la part de rêve. Une part immense. Jules Verne aurait apprécié. D’autant que ceux qui font vivre ce rêve, des marins un peu fous, vont très littéralement se mouiller, pour nourrir la légende.

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