interview

Justine Henin: "Le monde de l'entreprise m'attire énormément"

©Dieter Telemans

L’ex-n°1 mondiale de tennis a réussi sa reconversion. Avec la société 3Square, elle vient de transformer son club de tennis afin d’accueillir séminaires et événements d’entreprises. Rencontre.

Limelette, le long de la nationale qui relie Wavre à Louvain-la-Neuve. Walibi est à deux pas, l’université à quelques kilomètres. La capitale à vingt minutes de voiture (quand tout va bien).

 C’est ici que, fin 2007, Justine Henin a repris, à l’instigation de son coach, Carlos Rodriguez, La Palestre, club de tennis bien connu de la région et rebaptisé depuis Club Justine Henin. N°1 mondiale, Justine Henin était alors au faîte de sa gloire sportive, signant la meilleure saison de sa carrière: dix tournois gagnés dont deux en grand chelem (Roland Garros et l’US Open), le tout assorti d’un titre de "sportive mondiale de l’année".

 "À l’époque, je ne m’en occupais évidemment pas j’étais entièrement focalisée sur ma carrière de joueuse. Aujourd’hui, je suis à fond dedans", explique-t-elle, attablée dans le restaurant de son club, entièrement relifté il y a quelques semaines. Aujourd’hui, la résidente uccloise est en passe de devenir une véritable business woman. Volontiers bavarde, souriante et détendue, elle donne, à 32 ans, l’image d’une jeune femme épanouie loin de son image un peu cassante, angoissée et perfectionniste qu’elle véhiculait pendant sa carrière.

"Il y a plein de points communs entre le sport et l’entreprenariat."
Justin Henin

 Elle ne s’en cache pas: le monde de l’entreprise l’attire. "Il y a plein de points communs entre le sport et l’entreprenariat, dit-elle. Le sport a beaucoup à apporter en terme de valeur, d’excellence, d’ambition à l’entreprise. Mais moi aussi, j’apprends des entrepreneurs car j’aime les gens dynamiques, qui créent. Après avoir été cantonnée dans un monde fermé pendant ma carrière, j’adore rencontrer ces gens et découvrir leur parcours."

 Au point d’avoir fameusement réorienté le business model de son club. Certes, le tennis reste sa référence avec une activité club traditionnelle (400 membres en été), une école de tennis fréquentée par 600 jeunes et une académie plus élitiste où se côtoient une bonne vingtaine d’espoirs. De temps en temps, la championne vient taper la balle avec ces futures stars venues de Belgique, mais aussi du Japon, d’Australie, de Grande Bretagne, des Pays-Bas et de Russie.

 Faire cohabiter sport et entreprises

 Mais le business commence à y occuper une place prépondérante. "Dès le début, je voulais faire cohabiter sport et entreprise; il y avait déjà un resto et des salles de séminaire, mais je n’avais pas le temps de m’y investir." Ses raquettes remisées au placard depuis 2011, Justine Henin a commencé par remettre de l’ordre dans son club qui connaissait des difficultés financières. Propriétaire de l’immobilier et de la société d’exploitation du club (quelque 25 collaborateurs aujourd’hui), elle avoue cependant n’avoir suivi aucune formation en management ou en gestion. "Mais je sais m’entourer et je m’appuie sur mon bon sens!", sourit-elle.

Puis, elle a réfléchi à la meilleure manière de relancer son projet initial. Les hasards de la vie lui ont fait rencontrer les fondateurs de 3Square, un groupe flamand actif dans le secteur de business center avec un accent mis sur l’événementiel et le catering et qui cherchait à se développer dans le sud du pays, pas trop loin de Bruxelles. "C’est exactement ce que je voulais faire ici. Ils ont d’abord effectué des missions de consultance avant que nous nous associions dans la gestion de ce centre d’affaires." Soit, le restaurant, les salles de séminaires et les événements.

Une excellente négociatrice

"Je me souviendrai toujours de notre premier entretien, raconta Stefaan Vallaeys, CEO de 3Square, lors de l’inauguration des lieux. Justine m’a vraiment impressionné. J’ai été touché non seulement par son histoire fascinante, mais aussi particulièrement par sa modestie, son intelligence et sa volonté de trouver un nouveau défi professionnel dans la vie. Les semaines qui ont suivi m’ont permis de découvrir que je n’avais pas seulement affaire à une des meilleures joueuses de tennis au monde, mais aussi à une excellente négociatrice qui possède le sens des affaires et une vision stratégique."

©Dieter Telemans

En quelques semaines, les espaces non sportifs du club ont été entièrement décorés au goût du jour faisant la part belle au bois, au verre et aux couleurs claires. Pas de tape-à-l’œil, mais une atmosphère cosy et familiale se dégage des lieux. Les quatre salles de réunions, qui portent chacune le nom d’un tournoi du grand chelem (Australian Open, Roland Garros, Wimbledon et US Open) peuvent accueillir jusqu’à 200 personnes pour la plus grande d’entre elles. Décorées de trophées, raquettes, photos et souvenirs, elles rappellent la carrière de la maîtresse des lieux. "On se démarque des cercles d’affaires traditionnels par la convivialité, l’aspect club et le caractère non guindé des lieux", commente la championne, très fière du succès de l’inauguration qui a réuni - il y a quinze jours - 300 personnes.

Associée dans la gestion, Justine Henin mouillera aussi son maillot dans l’accueil des entreprises: "Notre atout, c’est le lien direct avec le sport, que ce soit sous forme d’incentive ou de team building. J’interviendrai si on me le demande. Mais je n’aime pas trop le terme de ‘conférences’, que je trouve un peu pompeux... Je préfère donner un témoignage sur mon parcours, celui de la petite fille de 5 ans qui rêvait d’être championne jusqu’à devenir n°1 mondiale. Je crois qu’il y a quelques valeurs clés à transmettre via ce parcours. Le sport, c’est une soupape de décompression pour beaucoup de gens qui sont sous stress; on le voit avec tous les programmes de développement du sport mis en place dans les entreprises." De là, à coacher les cadres et dirigeants comme le fait Dominique Monami, la Verviétoise, ex-n°9 mondiale, c’est un pas que Justine Henin ne veut pas encore franchir. "Je ne ferme pas la porte, mais j’essaie de ne pas trop me disperser. D’autant plus que je suis aussi maman!"

Dynamic People

Malgré tout, elle prendra le temps d’animer le "Dynamic People", un autre outil de réseautage amené par ses nouveaux associés: une sorte de club visant à stimuler, comme son nom l’indique, le dynamisme qui se cache en chacun de nous. Le tout sans élitisme. Moyennant une cotisation accessible (250 euros par an) "Dynamic People", qui compte déjà 250 membres à Gand, envisage d’organiser des petits-déjeuners débats, des conférences, des événements liés ou non au tennis, etc. "On ne l’a pas appelé ‘business club’ car on veut, par exemple, que les gens qui arrivent à la retraite puissent continuer à être actifs et à rencontrer des gens, à échanger, à faire naître de nouvelles idées", détaille Justine Henin.

"Durant ma carrière, j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidées à développer mon potentiel. C’est exactement le but du ‘Dynamic People’, comme en témoigne son slogan ‘meet learn & experience’, poursuit-elle. Il y a beaucoup de clubs et de cercle d’affaires. Nous, on veut que le ‘Dynamic People’ ne soit pas réservé au business, mais à des gens de plusieurs secteurs: le sport, la culture, l’entreprise, etc."

Le nom du premier orateur, Pierre-Olivier Beckers, ex-CEO de Delhaize et président du Comité olympique et interfédéral belge, synthétise parfaitement cette volonté de mélanger les genres.

Avec près de 21 millions de dollars engrangés sur les courts (hors contrats publicitaires), ce qui la place dans le top 10 des millionnaires de l’histoire du tennis féminin, Justine Henin aurait pu couler une paisible retraite sportive.

Ce n’est pas son genre. "J’ai la chance que le tennis soit un sport médiatisé et économiquement puissant. Quand on a performé, on peut se poser et réfléchir à l’après-carrière. Mais dans des sports plus confidentiels, il n’y pas de question à se poser: il faut travailler, souvent même durant la carrière."

Mais même pour une championne de sa trempe, Justine Henin estime que la reconversion n’est pas si facile à gérer: "Pendant ma première carrière, beaucoup ont pensé à ma reconversion à ma place en me faisant investir dans plein de choses. Il n’y a pas de vérité. Certains ne s’en remettent jamais, sombrent dans la dépression."

Un sentiment que Justine dit avoir vécu lorsqu’elle s’est retirée une première fois en 2008 avant de revenir sur les courts en 2010: "Mon premier arrêt a été difficile à supporter car j’avais peur de m’ennuyer. J’ai participé à des shows télé, c’était un peu n’importe quoi... C’est pour cela que je suis revenue. Après ma fin de carrière définitive, c’était différent: j’étais préparée, j’avais muri. J’ai vite rencontré celui qui allait devenir mon mari et j’ai repris la direction du club à Limelette."

La principale difficulté selon elle, c’est de passer d’une médiatisation extrême à un relatif anonymat… et à une grande liberté: "Vous vous posez 1000 questions car du jour au lendemain vous vous retrouvez tout à fait libre. Alors qu’avant, c’était le contraire: vous aviez une équipe de 5 à 6 personnes qui faisait tout pour que vous soyez dans les meilleures conditions pour gagner des matchs. Cette liberté n’est pas facile à gérer."

À l’issue d’une carrière pourtant exceptionnelle, Justine Henin n’a pas été autant sollicitée qu’on pourrait le croire: "Bizarrement, je n’ai pas eu de vraie proposition dans le domaine du tennis, ni dans le sport en général. Or, une problématique comme le sport à l’école, par exemple, m’interpelle. Mais mettre mon nom sur un simple projet, cela ne m’intéresse pas. Je veux m’impliquer."

Par contre, on lui a proposé de coacher des joueuses sur le circuit international: "Je ne me sens pas prête, j’ai une vie de famille. Or, pour aider un sportif, il faut se donner à fond. Mais je ne ferme aucune porte non plus."


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