interview

"Oui, je connais encore la valeur de l'argent"

©Siska Vandecasteele

Chasseur de primes. Traître. Le choix du Diable rouge Axel Witsel de rejoindre le championnat chinois de football a été très critiqué en Belgique. Le joueur n'a pas voulu en remettre une couche et est resté silencieux. Son regard bleu perçant est fixé sur l'avenir. Il nous a expliqué qu'il voudrait "devenir CEO" après sa carrière sportive.

Nous avons rencontré Axel Witsel à l’aéroport de Deurne, quatre jours après la confirmation par le Zenit de son transfert – pour plusieurs millions d’euros – vers le club de Tianjin Quanjian. Un endroit insolite pour interviewer un footballeur? Pas vraiment. Depuis deux ans, Witsel est copropriétaire de l’entreprise Lindsky Aviation, et il souhaite en devenir le CEO à la fin de sa carrière de joueur professionnel.

Mais Witsel va d’abord déménager en Chine avec sa famille. Il y jouera pendant les trois prochaines saisons dans la "Super League" chinoise. Le fait que le Diable Rouge préfère un sac rempli de yuans chinois à un contrat avec un prestigieux club italien comme la Juventus a provoqué de vives réactions. Son manager, Alain Goblet, et Gamal Khaldi, le patron actuel de la société aéronautique où Witsel a investi 750.000 euros, assistent à l’entretien.

Axel Witsel évoque son avenir professionnel

Pourquoi avez-vous préféré un club chinois?
Axel Witsel: Ce ne fut pas une décision facile. Les négociations avec la Juventus étaient presque terminées. Mais au même moment, nous avons reçu cette proposition chinoise, tellement alléchante qu’il était impossible de la refuser. C’est le meilleur choix. Pour moi et pour ma famille. J’ai vérifié si Tianjin était une ville compatible avec une vie de famille. Et oui, grâce à l’argent que je vais gagner, je pourrai garantir la sécurité financière de ma famille. Pas seulement aujourd’hui, mais aussi pour la prochaine génération. À la Juventus, j’aurais bien gagné ma vie, c’est certain, mais la différence est importante. Trop importante. Parfois, vous avez des occasions dans votre vie qui ne se présentent qu’une seule fois. Un train que vous devez prendre en marche. Les gens disent: tu aurais pu attendre encore un an ou deux avant de partir en Chine. Mais personne ne sait ce qui arrivera dans quelques années… Touchons du bois. Une blessure, et tout peut capoter.

"Je suis quelqu'un qui se projette volontiers dans le futur. Même quand j'avais 22 ans, je pensais déjà à mon avenir."
Axel Witsel

Alain Goblet: Ce ne fut pas une décision purement financière pour Axel. Je ne suis pas d’accord avec les montants cités dans la presse (20 millions d’euros pour Zenit, un salaire annuel de 18 millions d’euros pour Witsel, NDLR). Ces chiffres ne sont pas corrects. En réalité, les montants sont moins élevés.

Witsel: Oui, il y a beaucoup d’erreurs dans tout ce que l’on raconte. Il n’y a jamais eu de pourparlers ni avec le Barca ni avec Chelsea. Je ne sais pas d’où viennent ces rumeurs.

On vous traite de marchand de soupe et de traître. Comment réagissez-vous?
Witsel: Nous vivons en démocratie. Tout le monde a le droit de dire ou d’écrire ce qu’il pense. Mais je ne m’en fais pas. J’ai l’habitude de me retrouver sous les projecteurs. Je me suis fabriqué une carapace. Pour ma maman et mes sœurs, c’est plus difficile. Ce n’est pas la première fois qu’on me fait ce reproche. Lorsque je suis parti au Zenit, on disait déjà la même chose. Que je le faisais pour l’argent. Que je préférais m’enterrer dans une division inférieure. J’ai prouvé que j’étais capable de maintenir mon niveau.

N’est-ce pas la meilleure recette du "bore out" que de se retrouver entouré de joueurs qui jouent moins bien que vous?
Witsel: Je continuerai à jouer dans l’équipe nationale belge. Je ferai le maximum pour que ce soit possible. Le coach n’opère pas sa sélection sur base du club dans lequel nous jouons, mais sur base de la forme des joueurs. Je ferai tout pour rester en forme. Ce n’est donc pas la fin de ma carrière footballistique. Je veux continuer à progresser.

©Siska Vandecasteele

Vous avez pourtant déjà un pied dans une autre carrière.
Witsel: Je suis quelqu’un qui aime avoir des projets. Lorsque j’avais 22 ans, je pensais déjà à mon avenir. En tant que footballeur, vous gagnez aujourd’hui tellement d’argent que vous devez réfléchir à ce que vous en ferez. Vous n’avez pas le choix. Après ma carrière sportive, j’espère travailler en dehors du monde du football. C’est pour cette raison que j’ai investi il y a deux ans dans Lindsky Aviation. À l’heure actuelle, je ne m’occupe pas activement de la gestion de la société, mais je sais ce qui s’y passe. Je suis tenu au courant. Tous les mois, nous avons une réunion du conseil d’administration. La plupart du temps, j’y participe via Skype. En dehors de mon investissement financier, j’y apporte aussi mon carnet d’adresses. Mais je veux tout apprendre. Un jour, j’aimerais gérer cette entreprise.

Gamal Khaldi: Dans quelques années, je céderai volontiers ma place à Axel. Je ne vais pas rester CEO éternellement. J’ai créé cette entreprise il y a trois ans (en partenariat avec Gregory Jadin, NDLR) et je veux la développer. Ensuite, je pourrai passer le flambeau.

Pouvez-vous expliquer ce que fait Lindsky?
Khaldi: Nous avons créé une école de pilotage et nous entretenons les avions. Nous opérons également des vols privés pour des clients fortunés. Axel nous a déjà amené beaucoup de clients.

Witsel: En Chine, il y a de nombreuses opportunités pour Lindsky. Cela a aussi influencé ma décision. Pas de manière prépondérante bien entendu, mais je pourrai aussi y faire quelque chose pour notre entreprise.

Khaldi: Avant qu’Axel ne reçoive cette offre de Chine, nous savions que notre avenir s’y trouvait aussi. C’est un marché de 1,4 milliard d’habitants. La classe moyenne chinoise est de plus en plus riche et voyage de plus en plus. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin: la Chine a besoin d’une quantité énorme de bons pilotes. Nous aimerions en former une partie, ici, à Deurne.

©Siska Vandecasteele

Entreprendre, c’est prendre des risques. Etes-vous prêt à perdre de l’argent?
Witsel: Pas vraiment. Mais j’y crois. Mes deux partenaires y ont aussi investi leurs propres capitaux. Ils ont pris beaucoup plus de risques que moi.

Khaldi: Par ailleurs, nous n’avons pas besoin de capitaux frais à court terme. Lindsky est rentable et n’a pas de dettes. Dans notre division entretien, notre chiffre d’affaires dépasse le million d’euros. Notre marge brute est passée à 69%.

Connaissez-vous la différence entre marge brute et marge nette?
Witsel: J’ai étudié la comptabilité jusqu’à 18 ans. Je sais lire un bilan. Je ne dirais pas que c’est ma principale spécialité, mais je comprends de quoi il retourne. Pour moi, la comptabilité, ce n’est pas du chinois (il rit). Par contre, la formation de pilote – j’ai déjà parcouru les cours – c’est vraiment du chinois pour moi. Je vais devoir étudier tout cela très sérieusement. Mais je veux essayer. Pour le moment, je n’ai pas le temps, mais quand j’arrêterai de jouer au football, je compte passer mon brevet de pilote.

Vous gagnez des millions d’euros. Connaissez-vous encore la valeur de l’argent?
Witsel: Je n’oublie pas d’où je viens. Mes parents ont tout fait pour que mes deux sœurs et moi ayons toujours suffisamment à manger mais cela n’a pas été facile. Ma mère était très jeune quand elle est tombée enceinte. Elle était sans emploi et mon père a dû arrêter ses études pour chercher du travail. Il est devenu maçon: c’est le premier boulot qu’il a réussi à trouver. La vie était dure. Nous n’étions pas pauvres, mais je sais ce que vaut un euro.

Quelles sont les principales valeurs que vous souhaitez transmettre à votre fille?
Witsel: Qu’un euro est un euro. En tant que père, j’essaierai de lui apprendre la vraie valeur des choses: l’importance de la famille, des amis, et d’être bien entourée. Ensuite ce sera à elle de faire les bons choix. Et il est probable qu’il lui arrivera de se tromper. J’ai aussi commis des erreurs dans ma jeunesse.

Retrouvez l'intégralité de l'interview dans notre édition de ce week-end

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