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Aline Zeler: "Si nous avions les mêmes moyens que les hommes, le foot féminin serait aussi puissant que le foot masculin"

"Pour les athlètes féminines, ce qu'on cherche médiatiquement, c'est de montrer leurs formes ou de valoriser la beauté pas les performances sportives", constate amèrement Aline Zeler, la coach de l'équipe féminine du Sporting de Charleroi. ©Kristof Vadino

Aline Zeler, la coach de l'équipe féminine du Sporting de Charleroi, veut emmener ses "filles" au plus haut niveau. Malgré les inégalités de traitement et les préjugés...

Elle avait dit "Tubize", elle avait dit "Charleroi" et nous voilà à Waterloo. Dommage, à L’Echo, on aurait bien aimé taper le carton à la buvette du camp d'entraînement des Diables ou au Sporting. Mais voilà, les Diables s'entraînent à Tubize et à Charleroi, Aline Zeler – la nouvelle coach des zébrettes – ne connaît pas encore les bars sympas. Pas qu'elle connaisse mieux ceux de Waterloo, mais la commune est située pile entre son job de Bruxelles – attachée à la cellule sport de la ministre Valérie Glatigny – et l'entraînement qu'elle dispense tous les soirs aux espoirs du foot féminin de demain.

Un apéro avec Aline Zeler, c'est un peu comme une victoire des Diables: jusqu'au dernier moment, t'es pas sûre d'y croire. Mais comme la joueuse la plus capée de Belgique n'a qu'une parole, on égraine les minutes sur la terrasse ensoleillée de L'Amusoir, en observant le grand spectacle de cette vie qui reprend. On serait étonné, d'ailleurs, de l'agitation qui règne sur la chaussée de Bruxelles en ce lundi, en plein milieu d'après-midi. On y croise des gosses qui croulent sous leurs cartables, des ados qui traînent des sacs de shopping et des jolies femmes qui promènent leurs maris engourdis.

"Avec le télétravail et l'isolement, les gens ont perdu l'habitude de confronter leurs idées ou de demander conseil à des collègues. Au final, cela enferme aussi la réflexion."

C'est alors qu'une Porsche est en train de défoncer un piquet de stationnement sur l'accotement qu'arrive Aline Zeler qui, de l'autre côté de la terrasse, nous lance: "Désolée pour le retard, mais t'as beau partir tôt, tu calcules pas les files."

"Le télétravail a enfermé la réflexion"

L'Apéro, c'est un Schweppes gingembre, un ginger beer, pas un ale. C'est d'ailleurs son grand plaisir du soir, en rentrant des entraînements, une hygiène de vie acquise quand elle tapait encore dans la balle et qui fait désormais partie d'elle. "Même avec un verre de vin, tu es plus fatiguée le lendemain et avec des semaines comme les miennes, je dois rester au taquet. Et puis, quand tu es fatiguée, tu prends tout d'un mauvais œil, les remarques et les réflexions des gens. Déjà que depuis le covid, la communication n'est pas facile: entre les zooms, les messages et les mails, il n'y a rien à faire, on se comprend toujours moins bien qu'en se parlant en vrai. Ce que j'observe aussi, c'est qu'avec le télétravail et l'isolement, les gens ont perdu l'habitude de confronter leurs idées ou de demander conseil à des collègues. Au final, cela enferme aussi la réflexion."

21
juillet
"Les filles" de la super league ont pu reprendre les entraînements depuis le 21 juillet.

Le foot, évidemment, c'est encore un peu différent, d'autant qu'enfin "les filles" de la super league ont pu reprendre les entraînements depuis le 21 juillet. Lundi, mardi, mercredi et jeudi, elles s'entraînent. Le vendredi, elles jouent. Et le week-end, elles se retapent à la maison tout en suivant quand même un schéma de courses.

Elles ont entre 16 et 24 ans, 18 filles aux origines diverses, une équipe où l'on parle un peu toutes les langues. Ce qui réjouit leur coach, qui confie jouer parfois un peu à la maman. Parmi celles-ci, il y a aussi une joueuse iranienne qui, hélas pour elle, est obligée de jouer en pantalon, et ce, même aux entraînements. "Sinon le risque est trop grand, quand elle rentre jouer en équipe nationale, en Iran. On n'a pas le choix", ajoute alors la coach.

"Dans le sport féminin, ce qu'on valorise médiatiquement, c'est la beauté et les formes féminines, pas les performances sportives."

L'occasion de rebondir sur la polémique suscitée par le refus des joueuses de beach handball de jouer en bikini lors des derniers JO, à propos de laquelle Aline Zeler est très claire. "Cette amende, c'est une honte!" Elle aimerait bien voir, d'ailleurs, si des sportifs masculins se feraient sanctionner de la même manière s'ils décidaient de jouer en jupe.

Pour elle, les choses sont simples: "On ne traite pas le sport féminin et masculin de la même manière et pour les athlètes féminines, ce qu'on cherche médiatiquement, c'est de montrer leurs formes ou de valoriser la beauté pas les performances sportives." Elle est d'ailleurs bien contente que le journaliste de la VRT se soit fait attraper en se laissant aller à des commentaires sexistes, alors que son micro était toujours ouvert. Parce que c'est la réalité du milieu. Sauf que d'ordinaire, ce genre de réflexions sont toujours faites dans le dos des joueuses. "Parfois même de la part de tes potes", glisse-t-elle ensuite.

Choisir la mixité

"En Scandinavie, par exemple, les petites filles ont accès aux mêmes formations sportives que les garçons. En Belgique, quand ta fille te dit qu'elle veut faire du foot, tu pleures pour lui trouver quelque chose."

Oui en Belgique, on traite différemment le sport féminin et le sport masculin. Y'a qu'à voir son job à elle, à Charleroi: c'est un mi-temps, tandis que son homologue masculin est à temps plein. "En Hollande, et comme ancienne joueuse du PSV Eindhoven je peux en parler, c'est un full time, et tu vois la différence avec les résultats. On dit que c'est trop tôt pour faire la même chose ici, mais si nous avions les mêmes moyens, les mêmes encadrements et les mêmes infrastructures que les hommes, la puissance de jeu serait la même et il n'y aurait plus de différence entre les deux foots. En Scandinavie, par exemple, les petites filles ont accès aux mêmes formations sportives que les garçons. En Belgique, quand ta fille te dit qu'elle veut faire du foot, tu pleures pour lui trouver quelque chose."

Distraite par la faim, Aline Zeler commande alors un plateau fromage, histoire d'avaler un truc avant l'entraînement. Et c'est en tapant dans le parmesan qu'elle poursuit sur le fait que, si on ne peut pas changer les mentalités en une fois, ce qu'il faudrait faire c'est augmenter la visibilité du sport féminin, comme en instaurant une page foot féminin dans les gazettes: "plus de visibilité, plus de fans, plus de sponsors, plus de moyens et plus de résultats."

"Mon féminisme, ce n'est pas de braquer les femmes contre les hommes, mais de mettre les femmes à la bonne place pour qu'elles bénéficient des mêmes droits qu'eux."

À propos des initiatives "women only" qui pullulent aujourd'hui – dont la marche en "non-mixité" à laquelle la secrétaire d'État Sarah Schlitz participait récemment –, Aline Zeler confie être clairement du côté de la mixité. "Mon féminisme, ce n'est pas de braquer les femmes contre les hommes, mais de mettre les femmes à la bonne place pour qu'elles bénéficient des mêmes droits qu'eux. Sur ces questions, on gagne plus à y travailler ensemble."

Jusqu’à 15 ans, Zeler jouait d’ailleurs en équipe mixte et explique que cette expérience lui fut plus que bénéfique, parce que faire du foot avec des hommes, "ça permet à chacun de comprendre les différences, les forces et les faiblesses de l'autre". 

"Oups, il est déjà 17h45!". Aline Zeler saute alors de son tabouret: le foot l'appelle et les filles l'attendent. Entre les deux, les files.

*

Que buvez-vous?

Apéro préféré: un tonic gingembre.
À table: parfois un verre de vin rouge fruité, mais jamais plus.
Dernière cuite: lors d'une fête surprise organisée par ma sœur pour mon anniversaire. On a bu de la sangria.
À qui payer un verre: à mon grand-père, décédé quand j'avais 10 ans. Il adorait le foot et y jouait énormément. J'aurais aimé qu'il connaisse ma carrière.

L'entraîneur de l'équipe féminine du Sporting de Charleroi en 5 dates

2003: mon club, Tenneville (D3) joue contre le grand Standard de Liège devant 1.000 personnes et je marque 2 buts. On n'a pas gagné, mais on leur a montré que, nous aussi, on savait jouer.
2004: mon entrée au Standard (D1). Je carburais pour terminer mes études: le diplôme, c'était le deal avec mes parents.
2009: mon 1er titre de Championnat de Belgique avec Saint-Trond. Au total, j'en aurais eu 9.
2016: je reçois le Godefroid, qui récompense autant la carrière que l'engagement d'une personne pour la province du Luxembourg. La même année, je reçois aussi le soulier d'or.
2018: mon arrivée au PSV. Une superbe expérience. J'aime ce club pour leurs valeurs humaines et sportives.

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