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analyse

Des paris foot en cryptomonnaie sonnante et trébuchante

Sur Sorare, les participants échangent des cartes virtuelles mais parient aussi sur les résultats (réels) des footballeurs qu'ils "achètent" (virtuellement). Pour certains parieurs, c'est une occupation professionnelle lucrative.

Les cryptodevises sont en train d’envahir le monde du football. Avant, les fans s’échangeaient des autocollants Panini et les collaient dans un album. Aujourd'hui, ils négocient des cartes de collection digitales, qui peuvent rapporter gros.

Quatre-vingt-quatre minutes après le coup d’envoi du match de football entre Ulsan Hyundai et Gwangju, samedi dernier dans la ville industrielle sud-coréenne d’Ulan, le quatrième juge de ligne lève son panneau. Le numéro 7 de l’équipe locale, l’attaquant Kim In-sung, monte sur le terrain et est autorisé à terminer le match. Les dés sont déjà jetés, le score est de 2-0. Ce changement n’est qu’un détail dans ce match de League K, mais à 9.000 km de là, à Deurne, Vincent Verheyden regarde un live stream et jure. "Son" attaquant arrive bien trop tard pour augmenter sa valeur.

Verheyden (27 ans) est propriétaire de la version digitale de Kim In-sung. Il possède un NFT ou Non Fungible Token: un certificat de propriété unique, enregistré sur la Blockchain, d’une carte digitale du footballeur dans Sorare. Cette plate-forme en ligne et tout l’écosystème qui l’entoure font fureur dans le monde du football à cause de la combinaison entre technologie de la Blockchain, jeu virtuel et vrais matchs de football comme il s’en joue en permanence dans le monde entier.

Un parieur belge qui s'offre un joueur japonais

Verheyden est un parieur professionnel. Il gagne sa vie en misant de l’argent sur des compétitions sportives partout dans le monde: du football coréen au basket-ball américain. Mais au moment de l’éclatement de la pandémie, tout s’est arrêté. Il s’est alors d’abord lancé dans le négoce de cartes de football physiques – il possède notamment des exemplaires anciens de Lev Yachine et Johan Cruyff – et a créé une chaîne sur YouTube, où ses vidéos ont été visionnées plus de 100.000 fois. Il y a quelques mois, lorsque le marché des NFT a explosé, il a découvert Sorare. Entre-temps, il a déjà dépensé près de 3.000 euros pour acheter 12 joueurs, discute régulièrement avec un scout professionnel du football pour découvrir de nouveaux talents et a lancé un podcast sur ce hobby. Après le match d’Ulsan, il a acheté un attaquant supplémentaire: Kyogo Furuhashi, de Vissel Kobe, pour 850 euros. "Un des meilleurs buteurs dans la League japonaise J1. J’espère qu’il marquera trois buts ce week-end."

"Nous pensons que ce marché pourrait atteindre 1 milliard d’euros. Il est digital et les possibilités sont donc infinies."
Nicolas Julia
CEO et cofondateur de Sorare

Sorare (en français: "si rare") est relativement facile à décrire: il s’agit d’une version contemporaine des traditionnels autocollants Panini. Au lieu d’autocollants, les fans peuvent désormais collectionner des cartes digitales. Ils peuvent les acheter avec la cryptodevise Ether via des transactions enregistrées sur la Blockchain. Pour chaque joueur disponible, il existe 111 versions digitales: 100 "rares", 10 "super rares" et 1 "unique". Leur valeur vient de leur rareté intrinsèque: il va de soi que la carte unique d’un joueur est la plus chère. Il y a quelques mois, la carte "unique" de la super star du PSG Kylian Mbappé a changé de propriétaire pour la coquette somme de 65.000 euros.

Performances réelles et gains virtuels

Les cartes de collection digitales ne sont pas seulement un gadget et un investissement. Elles peuvent aussi être utilisées dans des matchs virtuels. Pour chaque match, les utilisateurs peuvent composer une équipe comme de véritables managers. Si les joueurs en chair et en os s’illustrent sur le terrain lors de matchs réels, les participants de Sorare gagnent de nouvelles cartes ou des prix en devise Ether. Les performances des joueurs sont calculées sur la base des données du match (clean sheets, passes réussies, buts, etc.) renseignées par Opta, le célèbre fournisseur de données sur le football. "Auparavant, c’était tout simplement amusant de collectionner des objets de son équipe favorite, comme des T-shirts ou des cartes. Aujourd’hui, tout est digitalisé et une véritable économie est en train de voir le jour autour de ce concept", explique Jacob Claerhout, investisseur de la société de capital à risque Partech à Paris, qui fut une des premières à investir dans la société française Sorare.

65.000
euros
Il y a quelques mois, une carte de la super star du PSG Kylian Mbappé a changé de propriétaire pour la coquette somme de 65.000 euros.

Déjà en 2018, la Pro League, qui regroupe les clubs professionnels belges, fut la première compétition à s’associer à Sorare. Elle a conclu un contrat de licence où une partie de la valeur des cartes de joueurs négociées revient aux clubs. "Les schémas de consommation sont en train de changer, y compris dans le football. Il est nécessaire d’innover si nous voulons rester pertinents", explique Leander Monbaliu, Chief Business Officer de la Pro League. "La nouvelle génération n’est pas seulement digital first mais aussi, et de plus en plus souvent, digital only. C’est également une façon d’attirer de nouveaux fans, y compris internationaux, vers le football belge. Cette technologie est encore relativement nouvelle, mais nous souhaitions tâter le terrain."

"Les schémas de consommation sont en train de changer, y compris dans le football. Il est nécessaire d’innover si nous voulons rester pertinents."
Leander Monbaliu
Chief Business Officer de la Pro League belge

Cette semaine, la plate-forme a reçu un coup de pouce supplémentaire lorsque Hans Vanaken du Club de Bruges a fait savoir dans un tweet qu’il s’était offert la 69e carte de ses propres 100 cartes "rares". Le Français Antoine Griezmann (FC Barcelone) a lui aussi investi dans l’entreprise, tout comme son coéquipier Gerard Piqué et les anciens footballeurs Rio Ferdinand et Oliver Bierhoff. Le fondateur de Reddit, Alexis Ohanian, et le roi du hype internet Gary Vaynerchuck, ont également franchi le pas. En février, Sorare avait déjà levé 40 millions d’euros.

"En tant que grands fans de football, nous souhaitions construire quelque chose qui permette de rester connecté au quotidien avec le football de manière amusante", explique dans un e-mail Nicolas Julia, CEO et cofondateur de la start-up française. "Nous combinons la rareté digitale liée à la Blockchain avec une des propriétés intellectuelles les plus demandées sur la planète: les joueurs de football."

Un marché d'un milliard ?

L’entreprise affirme qu’elle n’en est qu’au début. Jusqu’à présent, 135 clubs et plus de 100.000 utilisateurs se sont déjà inscrits. Depuis le début de l’année, plus de 60 millions d’euros ont changé de main. En mars, ils n’en étaient encore qu’à 30 millions d’euros. "Nous pensons que ce marché pourrait atteindre 1 milliard d’euros. Il est digital et les possibilités sont donc infinies."

"La nouvelle génération n’est pas seulement digital first mais aussi, et de plus en plus souvent, digital only."
Leander Monbaliu

Pour un fan de football, cela augmente son engagement dans sa passion, explique le jeune Robin Blomme. Il est supporter du KV Ostende et a commencé au début de l’année à se constituer un portefeuille virtuel via Sorare, surtout composé de joueurs de son équipe favorite, mais il a également réussi à gagner grâce à l’attaquant de l’Union Dante Vanzeir. Grâce au taux de change favorable de l’Ether, son investissement de 350 euros a quasiment été multiplié par dix. Il a également lancé le compte Twitter @BelgiumSorare pour tenir la communauté internationale informée, entre autres des suspensions et des blessures. "Vous soutenez des joueurs individuels et vous vous sentez plus proche d’eux", explique Blomme. "C’est un peu comme si vous achetiez une action d’un footballeur."

De nouveaux revenus pour le foot belge

Le monde du football se met à l’heure des cryptodevises, de différentes façons, pour rapprocher le ballon rond et les joueurs de leurs fans. Un marché d’articles de collection digitaux – vidéos de points forts ou autres moments remarquables de matchs – est également en train de voir le jour. Ils sont vendus sous forme de NFT, un certificat de propriété enregistré sur la Blockchain et qui leur permet d’échanger des produits digitaux en toute équité et transparence.

La ligue américaine de basket-ball NBA fut pionnière dans ce domaine avec Top Shots: des clips de points forts spectaculaires. Une vidéo de 12 secondes d’un dunk de LeBron James a déjà rapporté 208.000 dollars. Tout le monde peut regarder ces clips gratuitement sur YouTube mais celui qui achète l’unique NFT crypté est le seul à pouvoir en revendiquer la propriété. Selon le Financial Times, la Premier League anglaise, la ligue de football réalisant le chiffre d’affaires le plus élevé au monde, aimerait suivre l’exemple de la NBA, notamment pour compenser une partie des pertes de revenus provoquées par la crise du coronavirus.

La Pro League belge se dit également intéressée par ce phénomène. "Beaucoup de choses significatives pour les supporters se passent durant un championnat de football. Cette technologie pourrait leur permettre de devenir propriétaires de ces moments", explique Leander Monbaliu de la Pro League.

"Nous sommes en discussion avec des partenaires mais nous n’en sommes qu’au premier stade. Il est important de trouver le bon modèle. L’engagement des supporters occupe une place centrale, bien plus que la recherche de gros revenus, mais si vous cherchez de nouvelles sources de revenus, vous devez vous tourner vers les nouvelles technologies et la Blockchain."

Le résumé

  • Sorare est une sorte de version contemporaine des traditionnels autocollants Panini. On achète une "vignette" virtuelle au moyen d'une cryptomonnaie, l'Ether.
  • La transaction est enregistrée dans la Blockchain sous forme d'un NFT, certificat de propriété unique.
  • Les performances des joueurs dans la réalité font grimper leur cote virtuelle, et les gains de leurs "propriétaires" sur Sorare.

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