"Il n'y a pas de bulle dans le foot business"

Le portuguais Cristiano Ronaldo s'est engagé cette année avec la Juventus de Turin pour environ 100 millions d'euros. ©Juventus FC via Getty Images

Selon Bastien Drut, économiste du sport, les recettes générées par les grands clubs compensent l’inflation des coûts de transferts et des salaires. Mais gare à un football à deux vitesses.

Vous n’avez pas eu votre dose de foot avec la Coupe du monde? Pas de problème. Moins de quinze jours après la fin du tournoi, le championnat belge reprend déjà ses droits ce week-end. En plein mercato estival.

"Mercato: L’économie du football au XXIe siècle": c’est, précisément, le titre du dernier livre de Bastien Drut, stratégiste chez CPR Asset Management, passionné de foot et déjà auteur d’ouvrages sur l’économie du ballon rond. L’auteur y développe une thèse qui sort des sentiers battus. "Les transferts à plus de 100 millions d’euros que l’on a connus ces dernières années – les Pogba, Dembele, Coutinho voire à plus de 200 millions comme celui de Neymar au PSG ont laissé croire qu’il y avait une bulle dans le foot business, prête à éclater, entame-t-il. Les faits et les chiffres montrent qu’il n’en est rien."

Nouveaux transferts records

Pourtant, le passage cet été du gardien de but de la Roma, le brésilien Alisson Becker, à Liverpool pour plus de 70 millions – ce qui en fait le gardien le plus cher de l’histoire – et, surtout, de Cristiano Ronaldo, la plus grande star du foot mondial avec Lionel Messi, du Real Madrid à la Juventus de Turin pour plus de 100 millions – un montant colossal pour un joueur de 33 ans – tendrait à montrer qu’au contraire, le foot a décidément perdu la tête. "Ronaldo est un cas spécial, analyse Bastien Drut. Ses tests physiques ont montré qu’il avait la condition d’un joueur de 20 ans et son potentiel marketing est considérable; il est bien plus populaire que son nouveau club, il compte davantage de followers sur les réseaux sociaux. Cette popularité va permettre à la Juventus d’accroître ses recettes de sponsoring, inférieures à celles de clubs d’importance comparable."

Bastien Drut - "Mercato - L'économie du football au XXIe siècle". ©Bréal

Bastien Drut estime même que ces transferts à plus de 100 millions seront de moins en moins rares à l’avenir – à commencer par Eden Hazard que l’on annonce au Real Madrid et à Barcelone pour un montant frôlant les 200 millions. Pourquoi? "Parce que si les montants de transferts et les salaires des joueurs ont connu une forte croissance ces dernières années, les recettes des clubs ont augmenté dans les mêmes proportions, répond-il. À titre d’exemple, celles de la Juventus ont doublé en cinq ans, il n’y a donc rien d’anormal dans ces transactions. On est loin des dérives du début des années 2000 où des clubs vivaient au-dessus de leurs moyens."

Pour étayer ses dires, l’auteur se base sur les chiffres de l’UEFA. Ainsi, au cours des vingt dernières années, les salaires des joueurs ont augmenté de 10,7% par an en moyenne, alors que les recettes ont grandi quasiment dans la même proportion (+ 10%). Pour lui, le fair-play financier instauré par l’UEFA, selon lequel, pour faire bref, un club ne peut pas dépenser plus que ce qu’il gagne, a joué son rôle dans cette évolution: entre 2011 et 2016, le déficit des clubs est passé de 1,670 milliard à 259 millions.

L’arrivée des Gafa

La hausse des recettes a donc permis aux clubs d’améliorer leur situation financière. Celle-ci repose sur trois piliers: la billetterie (15%), les droits télévisés (44%) et des recettes commerciales: sponsoring, merchandising, etc. Le premier est relativement stable. Les deux autres ont explosé.

À commencer par les droits TV. Principalement en Angleterre où le contrat en cours, et qui s’achève en 2019, est près de deux fois plus élevé que le précédent, soit 1,7 milliard de livres injectés par la chaîne à péage Sky Sports et par l’opérateur télécom BT. Mais celui conclu pour la période 2019-2020 n’atteint plus ce montant, les deux détenteurs refusant de surenchérir. Un plafond aurait-il été atteint? Pas forcément, selon Bastien Drut. Car les droits pour l’étranger, surtout pour l’Asie, continuent de grimper et parce que le dernier lot (20 matchs par saison) a été empoché par… Amazon pour un montant inconnu. "Ces dernières années, le football a servi de produit d’appel pour les chaînes à péage et les opérateurs télécoms, explique-t-il. L’arrivée des acteurs de l’internet sur ce marché s’inscrit dans la même logique. On pourrait même imaginer qu’un jour Amazon achète une partie des droits du championnat belge pour doper son offre premium Amazon Prime."

"Les transferts à plus de 100 millions d’euros seront de moins en moins rares."
Bastien Drut
Auteur de "Mercato: l’économie du football au XXIe siècle"


Les contrats de sponsoring ont aussi connu une solide inflation. L’explosion des droits télé hors Europe a attiré des sponsors "exotiques" et mondialisés. Comme le relève Bastien Drut, lors de la saison 2011-2012, 13 des 20 sponsors maillot des clubs de la Premier League anglaise étaient d’origine britannique alors que la saison dernière ils n’étaient plus que 4, les autres venant des Emirats Arabes Unis, de Chine, du Japon, de Thaïlande… Elle a aussi entraîné une bagarre entre les grands équipementiers pour s’associer à ces clubs dont l’image s’est globalisée. Les réseaux sociaux ont fait le reste, permettant aux sponsors de se connecter avec ces dizaines de millions de fans.

Ainsi mondialisé, le foot devient un outil de géopolitique, "de soft power" écrit Bastien Drut. En rachetant des grands clubs et en recrutant les plus grandes stars, ils se dotent d’une image de marque sportive et dynamique. Les centaines de millions investis par le Qatar et les Emirats Arabes Unis dans respectivement le PSG et Manchester City en sont la meilleure preuve, alors qu’entre 2015 et 2017 pas moins de 30 clubs européens ont été rachetés, en tout ou en partie, par des investisseurs chinois, publics et privés.

S’il soutient qu’il n’y a pas de bulle dans le foot business, Bastien Drut n’est pas naïf pour autant. "Cette évolution accroît le fossé entre grands et petits clubs, dit-il. Le Real, Barcelone, le PSG et le Bayern Munich écrasent tellement leur championnat respectif que l’intérêt de ces compétitions nationales disparaît, d’où le risque d’arriver à une ligue fermée en Europe, réunissant les vingt plus grands clubs du continent." Et l’on s’y dirige petit à petit, l’UEFA tenant un double langage. "Elle prétend qu’elle veut favoriser l’équité sportive, mais en même temps, à partir de cette saison, les clubs des quatre plus grands championnats européens auront à eux seuls la moitié des 32 places en Ligue des Champions", relève-t-il.

Le seul moyen pour les championnats et les clubs plus modestes – comme les Belges – de survivre est d’intensifier leurs investissements dans la détection et la formation de jeunes joueurs et de bénéficier d’une meilleure allocation des recettes du foot: hausse des indemnités de formation, redistribution plus équitable des droits télévisés, etc. Pour Bastien Drut, il est urgent pour les autorités politiques européennes de réguler le foot business sur le Vieux Continent.

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