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Justine Henin: maîtresse de terrain, patronne d’entreprise

Pour Justine Henin, le monde du sport n'a pas toujours la reconnaissance qu'il mériterait. ©Kristof Vadino

À 38 ans, Justine Henin a raccroché la raquette depuis plus de 10 ans. Sa passion pour le tennis reste intacte. Elle la vit désormais en tant que chef d’entreprise avec son club à Limelette. À reconversion, elle préfère le mot transition.

Quand un virus arrête la terre entière, cela saute plus aux yeux à certains endroits qu'à d’autres. Prenez au hasard, un charmant club de tennis à Limelette, dans le Brabant wallon. Sur le coup de 10h, même un jeudi, c’est le genre d’infrastructure qui est bien animée. "Il y a tout le temps du monde. Même en semaine, il y a pas mal d’habitués qui viennent, surtout des personnes âgées. Ils jouent, puis prennent l’apéro, cela donne une chouette ambiance", explique la responsable de l’accueil, bien trop seule au moment de nous recevoir.

"Avant de me lancer, je n’avais fait que du sport de haut niveau. Ce n’est pas de manière négative que je le dis, mais je n’avais rien d’autre. J’ai arrêté l’école à 16 ans"
Justine Hénin
Plusieurs fois championne du monde et médaillée olympique

Heureusement pour la suite du reportage, on n’est pas là pour juger le revers des habitués des rencontres préapéro. La direction a gentiment accepté de nous recevoir pour faire le point sur la situation et sur le club, pas vraiment comme les autres. Direction le troisième étage de la belle bâtisse où, au rez-de-chaussée, six terrains bleus s’enfilent en plongée du bar.  La déco est simple et attendue dans ce genre de centre sportif. Les coupes déposées un peu partout arborent fièrement les plus beaux exploits des membres. Sauf qu’ici, les plus beaux trophées viennent de Roland Garros ou de l’Australian Open. Ils ont été glanés par la directrice des lieux depuis 11 ans: Justine Henin.

"J’ai beaucoup de respect pour les clubs amateurs. Sans eux, je n’aurais pas eu cette carrière."
Justine Henin

Le court, lieu de rencontre

Derrière son sourire masqué et son envie de prendre le temps pour de longues réponses tout en nuances, la patronne commence par un retour en arrière. "Cela fait en réalité 15 ans que j’ai repris le club et l’académie. J’étais en pleine carrière à l’époque. Au début donc, une équipe gérait tout", relate l’ancienne championne. "J’ai repris toute la gestion du projet à la fin de ma carrière. L’académie était gérée par Carlos (Rodriguez, son ancien coach, NDLR). On a très bien travaillé ensemble et l'on reste très proche, mais on n’avait pas la même vision."

550
jeunes
L’école de tennis et le club comptent 550 jeunes, 800 joueurs en hiver, 400 en été.

Le célèbre coach voulait sortir des successeurs dignes de sa joueuse. Ce n’était pas spécialement l’ambition de Justine Henin. "J'ai une vision plus accessible, pour tous les niveaux. Ceux qui espèrent passer pros comme ceux qui viennent se détendre après le travail. J’ai beaucoup de respect pour les clubs amateurs. Sans eux, je n’aurais pas eu cette carrière." La patronne aime brasser les styles, c’est plus sympa pour l’ambiance. "J’ai grandi dans les clubs et j’ai adoré ça. J’aime l’idée que le club est un lieu de mélange et de rencontres. On a réussi ce pari."

Aujourd’hui, l’école de tennis et le club comptent 550 jeunes, 800 joueurs en hiver, 400 en été, car il y a aussi les compétitions. Mais lorsqu’on a 7 titres en Grand Chelem, il est difficile de ne pas prêter un œil attentif à ce qui passe du côté du haut niveau. Son académie propose donc aussi un tennis-étude avec des cours en interne. Parmi les jeunes pousses prometteuses, Clara Tauson, qui, du haut de ses 18 ans, a participé à son premier Roland Garros il y a quelques mois et affiche une 152e place au classement WTA.

Un investissement personnel important

Ce projet n’a rien d’un hobby qui servirait à occuper l’ancienne gloire du tennis mondial. "Les gens ont parfois une vision totalement farfelue de ma vie. Je ne me plains certainement pas et je vis confortablement. Mais mon investissement ici est important. Aussi bien dans mon quotidien que pour mon patrimoine personnel. J’ai injecté pas mal d’argent au début", assure la patronne de la PME.

"Je suis une leadeuse, mais peut-être pas une très bonne manager."
Justine Hénin

Du terrain au bureau de la société, la transition n’est pas si évidente. Ses premiers pas furent timides avant de prendre de l’ampleur. "Il y a cinq ans, j’ai vraiment mis les mains dans le cambouis à tous les étages pour remettre de l’ordre. J’ai beaucoup travaillé et j’ai beaucoup de fierté par rapport à ce que j’ai accompli", assure Justine Henin. Niveau tennis, il y avait peu à lui apprendre. Pour le reste, en revanche, elle l’admet elle-même, elle ne partait pas spécialement avec les meilleures bases. "Avant de me lancer, je n’avais fait que du sport de haut niveau. Ce n’est pas de manière négative que je le dis, mais je n’avais rien d’autre. J’ai arrêté l’école à 16 ans".

Besoin de nouveaux défis

La joueuse a donc appris sur le tas, sa méthode d’apprentissage préférée. "J’adore le principe de transition.  Je suis une femme de terrain. Et ce n’est pas parce que j’ai eu cette carrière que je n’ai plus rien à découvrir. J’ai toujours besoin de nouveaux défis". Le plus grand aura été de se familiariser avec la gestion d’équipe. "J’ai dû apprendre à gérer des gens ce qui n’est sans doute pas ma plus grande qualité. Je suis une leadeuse, mais peut-être pas une très bonne manager", lance-t-elle, sans détour.

"Il y a ce sentiment que quand on vient travailler en training, on n’est pas pris au sérieux."
Justine Hénin

Après cinq années intenses, Justine Henin prépare la suite. "J’ai envie de m’impliquer différemment. Je suis toujours dans le CA et ici presque tous les jours. Mais je suis moins dans la gestion quotidienne." Entre ses idées de développer le padel et peut-être lancer des activités ailleurs, son agenda ne devrait pas vraiment se décharger tout de suite. "Je suis au début de cette réflexion. J’aime aussi mon rôle de consultante pour la télévision. J’aimerais aussi relancer mon association Justine For Kids d’une manière différente", glisse-t-elle.

Dans tous les cas, cela se fera avec son exigence habituelle. "Ce n’est pas parce que nous travaillons dans un secteur convivial qu’on ne doit pas le faire de manière professionnelle. Avoir une structure financière saine est la priorité", assure la responsable des lieux. Une ambition évidente pour elle. Peut-être pas pour tout le monde . "Ce n’est pas toujours facile. Le milieu du sport n’est pas bien considéré", regrette-t-elle. Visiblement, le sujet la chipote. "Pour beaucoup, la gestion d’un club amateur se fait forcément en amateur. Il y a ce sentiment que quand on vient travailler en training, on n’est pas pris au sérieux."  

"Les décisions à prendre ne sont évidemment pas simples. Mais je m’inquiète pour les jeunes qui ont besoin du sport pour se construire."
Justine Hénin

La place du sport en période de crise

Le dernier exemple en date? La pandémie forcément. "Lors du dernier CNS (celui du 27 novembre, deux semaines avant l’interview, NDLR), hormis pour l’ouverture des piscines, il n’y a pas eu le moindre mot sur le sport. Il a pourtant une place prépondérante dans la vie d’énormément de personnes. Ce n’est pas un coup de gueule, mais une réflexion. Les périodes de crise sont des moments importants pour voir comment fonctionne une société. Aujourd’hui les encadrants, coaches et autres se sentent-ils vraiment valorisés? Pourtant, quand les Diables rouges font de grands résultats, ça nous transporte tous et cela nous fait vibrer. Le sport est aussi essentiel."

Pour la championne, il y a visiblement matière à améliorer la situation. Elle ne cessera toutefois de rappeler la nuance qu’elle souhaite apporter à son propos. "Les décisions à prendre ne sont évidemment pas simples. Mais je m’inquiète pour les jeunes qui ont besoin du sport pour se construire."

"Quand les gens me reconnaissent, je n'ai aucun problème, quand ce n’est pas le cas, c’est très bien aussi."
Justine Hénin

Son entreprise n’a bénéficié que d’une petite aide au premier confinement. Rien au second. Certains de ses travailleurs indépendants sont partis. "On n’est pas à plaindre", glisse-t-elle directement. "Notamment grâce à notre bonne gestion les dernières années, on s’en sortira."

De la notoriété à la reconnaissance

L’ex-joueuse parle comme une entrepreneuse. Son image de sportive pro s’éloigne peu à peu. La reconnaissance est différente. Ce qui n’est pas spécialement pour lui déplaire. "Quand les gens me reconnaissent, je n'ai aucun problème, quand ce n’est pas le cas, c’est très bien aussi. J’avais besoin de reconnaissance, pas de notoriété."

Sa nouvelle casquette vieille de dix ans n’y est évidemment pas pour rien. De quoi amener d’ailleurs des situations loufoques. "Un petit garçon de cinq ans qui joue ici et me connaît très bien a demandé un jour à son papa de prendre une photo avec Justine Henin. Quand son père a voulu prendre la photo avec moi, le petit garçon a dit qu’il voulait 'une photo avec la championne de tennis, pas la madame qui travaille ici'", se marre-t-elle. La transition est réussie.

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