Kiswe, le Belge qui a fait entrer le cyclisme dans l’e-sport

Greg Van Avermaet a gagné l'édition virtuelle du Tour des Flandres 2020; Wim Sweldens et sa société Kiswe sont à l'origine de cette performance technico-sportive. ©Flanders Classics

L'édition 2020 du Tour des Flandres a marqué l'entrée du cyclisme dans l'univers du e-sport. Wim Sweldens, co-fondateur de Kiswe, y est pour beaucoup...

En avril 2020, le Tour des Flandres cycliste avait été reporté en raison du "lockdown". L'organisateur, Flanders Classics, avait proposé alors un spectacle alternatif aux fans: un "Ronde" virtuel, avec 13 champions pédalant à domicile, sur rouleaux. La course avait été retransmise en direct par Sporza, la chaîne sportive de la VRT, et avait vu la victoire de Greg Van Avermaet, notre médaillé d'or des Jeux de Rio. Ce que peu de gens savent, c'est que l'idée de cette première course cycliste virtuelle est venue d'une jeune pousse américaine fondée par un Belge...

L'entreprise s'appelle Kiswe. Elle a son siège à New Providence, dans le New Jersey, à 35 km de New York, et détient des filiales en Belgique et en Corée du Sud. Le Belge Wim Sweldens l'a créée en 2013 avec Kim Jeong, un citoyen coréen qui avait partagé le parcours antérieur du premier au sein d'Alcatel. Ils ont été rejoints peu après par un troisième associé, Jimmy Lynn. Leur projet? "Nous lancer dans le streaming numérique en associant télévision, internet, streaming et tablettes ou smartphones. Et nous différencier des autres en rendant le streaming interactif", explique Wim Sweldens.

De 10.000 employés à une start-up à trois

Les trois compagnons n'ont pas démarré d'une page blanche. Ils avaient déjà embarqué tous trois une belle expérience dans les télécommunications et la recherche appliquée. En témoigne le CV de Sweldens...

"En 2012, au moment où se décidait la fusion avec Nokia, j'ai compris que la priorité du groupe ne serait plus à l'innovation, mais aux coûts, et qu'il était temps de partir."
Wim Sweldens
Cofondateur, Kiswe

"J'ai suivi des études d'ingénieur à la KULeuven, que j'ai prolongées par un doctorat via un programme d'échange aux États-Unis, relate-t-il. C'était en 1992. Vingt-huit ans plus tard, je suis toujours là, aux States..." Une fois diplômé, il a rejoint Bell Labs, le centre de recherche et développement du géant des télécoms d'alors, AT&T, pour bosser sur des projets dans les appels vidéo. "J'ai intégré l'équipe de direction des laboratoires, puis en 2005 j'ai été nommé directeur du département Ventures de Bell Labs, devenu Alcatel Lucent Ventures, suite à la revente de l'activité par AT&T puis à la fusion entre Alcatel et Lucent. C'était un incubateur d'innovations, ce qui m'a poussé à m'impliquer de plus en plus dans les affaires. En 2008, je suis devenu responsable de la stratégie du groupe dans la technologie, puis directeur de la division Mobile d'Alcatel Lucent."

Il y dirigeait 10.000 personnes, pour un chiffre d'affaires de 4 milliards de dollars. "En 2012, au moment où se décidait la fusion avec Nokia, j'ai compris que la priorité du groupe ne serait plus à l'innovation, mais aux coûts, et qu'il était temps de partir."

Après un temps de réflexion, il décide de transformer son idée entrepreneuriale dans le streaming et fonde Kiswe avec Kim Jeong en 2013. "La télévision traditionnelle est restée très unidirectionnelle, détaille-t-il: tout le monde regarde la même chose au même moment. En combinant une plateforme digitale et des portables, on peut faire beaucoup mieux et rendre l'expérience interactive et bidirectionnelle. C'est ce qu'on fait chez Kiswe, avec pour ambition de devenir les meilleurs dans le streaming interactif en direct." Une vision qui a tout naturellement conduit Kiswe vers les milieux du sport et des concerts.

Bieber, Washington Wizzards ou BST pour références

L'entreprise mène aujourd'hui de front deux activités, qui entretiennent des liens étroits entre elles: la diffusion en streaming interactif d'événements virtuels, et le studio de production vidéo via le cloud. Elle a développé plusieurs technologies innovantes pour personnaliser les expériences. Elle propose par exemple un système de retransmission "multi-vues", qui permet à chaque spectateur à son domicile de choisir lui-même ses caméras et ses angles de vue, comme s'il se trouvait en régie.

Autre "must" technologique: son offre de "reverse streaming" revient à ramener l'audience devant les musiciens occupés à jouer en concert virtuel. "Les musiciens n'ont qu'à appuyer sur un bouton pour faire apparaître leurs spectateurs, répartis par pays sur une carte du monde affichée à l'écran. Cela leur permet non seulement de visualiser leurs fans, mais aussi de dialoguer avec eux par chat, comme s'ils leur parlaient au micro en présentiel."

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million
Un des concerts virtuels de BTS retransmis par Kiswe a touché un million de spectateurs.

Kiswe a déjà retransmis de la sorte des concerts de Justin Bieber et du groupe de hip-hop BST, entre autres. Son record? Un million de spectateurs à distance, pour BST. Ses formules plaisent aussi aux organisateurs de grandes compétitions sportives. C'est ainsi que la société collabore depuis quelques années avec la NBA, la prestigieuse ligue de basket-ball américaine. "Via notre studio, on personnalise des matches de NBA pour certaines audiences spécifiques, explique Wim Sweldens. On peut retransmettre un match en sept ou huit langues différentes, en fournissant des commentateurs différents, en segmentant une audience privée, un public jeune par exemple, auquel on présentera le match différemment, etc."

Récemment, Kiswe a développé un programme particulier pour le compte des Washington Wizzards, le club de Russell Westbrook. "Une expérience qui pousse les fans du club à s'engager pendant qu'ils suivent le match de chez eux." En piochant dans un éventail d'interactions, telles qu'un accès à des statistiques pointues, la participation à des jeux, des prises de vues supplémentaires, une présence individualisée à l'écran, etc.

Quinze jours pour refaire le Tour

Avant avril 2020, Kiswe n'avait pas encore touché au cyclisme, bien que la petite reine soit pour Wim Sweldens une véritable passion – son hobby préféré. "Deux semaines avant la date initiale de la course (elle aura finalement lieu 'en réel' six mois plus tard, le 18 octobre), j'ai écrit un mail à Tomas Van Den Spiegel, le CEO de Flanders Classics, pour lui suggérer d'organiser un Tour des Flandres virtuel. Il m'a aussitôt répondu qu'on allait le faire!"

Le projet a été... rondement mené, avec le concours de la chaîne de télé Sporza, de la société Bkool pour l'intégration du parcours dans la plateforme numérique, et de Kiswe pour la technologie de vidéo-production virtuelle. "On a même réussi à filmer de manière spécifique trois coureurs qui avaient formé une échappée", relève Sweldens, qui se dit très fier d'avoir co-organisé "la première course cycliste virtuelle au monde". Depuis, l'Union cycliste internationale a donné son feu vert à la création d'un e-cyclisme en tant que sport électronique.

Kiswe emploie une soixantaine de personnes aujourd'hui et ses fondateurs estiment avoir réalisé leur vision de départ. Il leur reste à déployer le streaming interactif à un niveau supérieur, ce que la pandémie aura peut-être contribué à faire émerger. "Les gens en confinement ont pris le pli de suivre des événements depuis leur salon comme s'ils y étaient, pense Wim Sweldens. À l'avenir, on développera notre technologie de sorte qu'elle s'appliquera aussi aux petits événements."

Et en chiffres, quel est le bilan de Kiswe? Sur ce sujet, le Belge de New Providence refuse de lever le voile. Levées de fonds, chiffre d'affaires, résultats, il juge tout cela confidentiel. De même que l'identité des principaux bailleurs de fonds aux côtés des trois fondateurs. Dommage, car y figurent le propriétaire d'une franchise de basket de la NBA (on pariera sur celui des Wizzards...), et un médaillé d'or aux Jeux olympiques (là, on donne notre langue au chat)!

"C'est dur de créer une entreprise. C'est comparable au marathon: il s'agit d'un sport aussi exigeant sur le plan mental que physique."
Wim Sweldens
co-fondateur, Kiswe

S'il cultive la discrétion, Wim est moins avare en conseils et en analogies. Ce grand sportif s'entraîne en vue de courir son premier marathon. "C'est dur de créer une entreprise, dit-il avec le recul. C'est comparable au marathon: il s'agit d'un sport aussi exigeant sur le plan mental que physique. Il faut être constant et convaincu!" Nul doute qu'avec pareilles idées (et avec son volume d'entraînement, qui s'élève à 50 miles par semaine), il franchira sans heurts les 42,195 kilomètres qui balisent son rêve.

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