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La grogne populaire fait vaciller la Super League

Des supporters de Chelsea ont manifesté le 20 avril contre le projet de Super League en Europe. ©ZUMA Press

L'échec cinglant du projet de Super League marque un coup d'arrêt à la financiarisation et à l'américanisation rampante du sport le plus populaire du monde. Jamais l'incompétence des dirigeants des grands clubs de football n'a été mise en lumière de façon aussi crue.

48 heures auront suffi pour enterrer durablement le projet le plus mortifère de l'histoire du football européen. La force de la réaction des fans anglais et de plusieurs joueurs représentatifs est inédite, et d'autant plus marquante qu'elle s'est produite dans LE pays du foot-business, celui qui a cédé en premier à la vague du marketing à outrance il y a une trentaine d'années. Les six clubs ont tous rétropédalé en quelques heures, certains produisant même de plates excuses comme Arsenal et Liverpool. Ils ont entraîné dans leurs sillages les autres clubs latins (le Milan AC, l'Inter Milan et l'Atlético Madrid), laissant la Juventus, le FC Barcelone et le Real Madrid de côté.

L'analyse économique des retombées qui étaient espérées avec cette Super League n'a pas convaincu les experts.

Dénaturer le football

Depuis une trentaine d'années, le tout-business n'avait cessé de repousser les limites du sportif et de dénaturer le football. Les transformations sont profondes: exclusion des classes populaires des stades par des hausses importantes du prix des places, éclatement des offres télévisées tirant paradoxalement les prix des abonnements de plus en plus inaccessibles, libéralisation outrancière du marché des transferts grâce à l'arrêt Bosman, individualisme des joueurs, adoption de l'arbitrage vidéo, modifications incessantes des règles du jeu, aseptisation des tribunes ou encore l'attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar. La volonté de création de cette Super League a atteint un niveau inédit d'indécence, en privant de fait près de 200 équipes régulièrement qualifiées pour les Coupes d'Europe de la possibilité sportive d'atteindre le plus haut niveau.

Ces évolutions visaient toutes à rendre le football plus attractif auprès des jeunes, ainsi que dans les marchés américains et asiatiques. Elles ont le plus souvent produit l'effet contraire, en irritant la base des passionnés, ceux qui sont prêts à venir au stade le soir en plein hiver.

"Cette idée de Super League était de nature à faire baisser la valeur cumulée de ces clubs de près de 2,5 milliards d'euros."
L'institut londonien Brand Finance

Au-delà du mépris grossier des douze clubs fondateurs pour les principes premiers du football – comme le mérite, l'éthique sportive et la diversité –, leur analyse économique des retombées qui étaient espérées avec cette Super League n'a pas convaincu les experts.

Selon l'institut londonien Brand Finance, cette idée de Super League était ainsi "un but contre son camp", de nature à faire baisser la valeur cumulée de ces clubs de près de 2,5 milliards d'euros. Les douze clubs ont en outre surestimé l'attrait des marchés américains et asiatiques pour le football européen, même remodelé sous une forme plus élitiste.

Vampirisation

Le montage financier de JPMorgan laisse songeur. Il constitue un modèle inédit dans le football – celui d'une avance sur futurs revenus –, et ressemble plus à une forme de vampirisation par les banques de clubs sportifs aux abois. Les détails de l'opération révélés par le Financial Times – avec notamment un taux d'intérêt de 2 à 3% par an –, confirment la fuite en avant des géants du football européen, dont la plupart sont étranglés par des dettes nettes de 300 à 500 millions d'euros.

900 millions
euros
Le club du Real Madrid essuie actuellement une dette de plus de 900 millions d'euros brut.

Ce modèle bancal révèle en creux que la volonté des géants du football européen est moins de générer toujours plus de profits que de dissimuler une gestion souvent catastrophique. Ce n'est pas un hasard si le président du Real Florentino Pérez, responsable d'une dette de plus de 900 millions d'euros brut, a été le héraut de ce projet.

Il s'est trompé sur le fond et sur la forme. Sa plus grande erreur est peut-être de ne pas avoir compris qu'aucun club, aussi dépensier soit-il, n'est indispensable au football.

Le résumé

  • Annoncé lundi par douze des plus grands clubs d’Europe, ce projet de compétition privée a été suspendu mercredi, après la défection de six clubs anglais à la suite du tollé suscité parmi les supporteurs et les professionnels.
  • Son modèle économique ne convainc personne.
  • Les magnats du football semblent avoir sous-estimé le poids des traditions de ce sport populaire. 

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