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La Super League n’aura pas lieu … mais jusqu’à quand?

Avocat associé Ulys

Il n’y a aucun doute sur le fait que certaines entreprises de football insatisfaites ou convaincues qu’elles ont à y gagner feront tôt ou tard une nouvelle tentative de putsch.

Soyons sûrs d’une chose : le modèle du football professionnel est à bout de souffle et des changements viendront.

Etienne Wery.

La première secousse est venue … de Liège. L’arrêt Bosman (Cour de justice, 1995) implique de considérer le foot professionnel comme une activité économique. Il faut cesser de parler de club, championnat ou fédération et dire entreprise de divertissement, marché en concurrence et association d’entreprises.

Le foot, une activité économique comme une autre ? Pour l’essentiel, oui : un marché, un produit, une offre et une demande. Du point de vue économique, l’exception sportive se limite, selon nous, à deux éléments :

1.Alors qu’une entreprise rêve de dominer son marché, les entreprises de football ont besoin d’être en concurrence ; sans concurrent il n’y aurait pas de match. Il faut même un nombre élevé de concurrents pour créer de l’intérêt. Si cette concurrence est réelle et nécessaire, l’organisation des matchs est, par contre, exploitée en monopole, d’où le tollé créé par la Super League.

2. Ce marché ne peut fonctionner sans un autre : celui des joueurs. Tout sépare ces marchés : le joueur est un « outil de production » de l’entreprise qui s’offre le luxe d’avoir parfois des intérêts opposés à ceux de son propriétaire. Il a le droit de quitter l’entreprise qui a investi en lui. Le marché des entreprises est fermé (d’où les divisions) tandis que celui des joueurs est ouvert (Hazard pourrait jouer en provinciale). Et pourtant, ces marchés ne peuvent se passer l’un de l’autre : même la mobilité des joueurs est importante car elle augmente l’intérêt du jeu.

Le fair-play financier est, fondamentalement, une barrière à l’entrée. Il rend plus difficile la croissance des petits et préserve les intérêts des entreprises déjà en place.

Ni les exigences de formation des jeunes ni l’aléa ne relèvent de l’exception sportive : la formation est, fondamentalement, de la R&D (recherche et développement), et l’aléa n’est ni propre à ce secteur (assurance) ni à ce point déterminant.

Inepties et malentendus

Ces bases étant posées, relevons quelques inepties et malentendus actuels.

Le monde politique ne semble voir dans le foot qu’une fête populaire (gestion de l’infrastructure et de la sûreté), sans vision stratégique du phénomène économique. En termes de gouvernance, on parle d’autorégulation: ce marché est régulé par les entreprises qui le composent.

Quand une entreprise va mal, on félicite l’actionnaire qui injecte de l’argent. Quand tout va bien, on apprécie qu’il finance la croissance. Dans le foot, quand l’actionnaire investit, on pénalise son entreprise. On appelle ça le fair-play financier. C’est plus joli, certes, mais néanmoins contre-intuitif sur le plan économique.

Barrière à l'entrée

Outre cette destruction du concept même d’actionnaire, le fair-play financier est, fondamentalement, une barrière à l’entrée. Il rend plus difficile la croissance des petits et préserve les intérêts des entreprises déjà en place : « les riches c’est fait pour être très riches, et les pauvres très pauvres » (La folie des grandeurs, ce qui ne s’invente pas quand on analyse le foot business).

L’UEFA se fiche pas mal que tel club fasse faillite. Seuls les supporters et les fournisseurs impayés seront attristés.

Certes le fair-play financier a des vertus et tente de répondre à une vraie problématique. Mais même là, il recèle un paradoxe. L’UEFA se fiche pas mal que tel club fasse faillite. Seuls les supporters et les fournisseurs impayés seront attristés. Ce qui importe est d’éviter que la disparition d’une entreprise perturbe toute une compétition et fasse décroitre le marché.

Considérons encore l’étrange obsession pour le découpage géographique fondé sur le territoire national. Même la Champions League (et son hymne européen) cède à cette logique : elle n’existerait pas sans les championnats nationaux. La Benelux League, si elle voit le jour, n’est pas une exception : elle modifie le découpage territorial mais en conserve la logique. Pourtant, le droit de la concurrence voit d’un mauvais œil les découpages territoriaux. Indépendamment du droit, comment conserver cette logique alors que les réseaux sociaux permettent au club de créer une relation quotidienne, proche et profonde avec ses supporters partout dans le monde ?

Quand l'émotion survient

Ces ingérences (il y en a d’autres) sont-elles nécessaires, proportionnées et conformes au marché unique européen ? Ce n’est en effet qu’à ce prix qu’il est envisageable de justifier l’entrave qu’elles constituent à l’exercice des droits fondamentaux des divers intervenants, notamment la liberté d’entreprise et la liberté d’association (ou de dé-association).

Le foot pro est un marché de 25 milliards d’euros et un tel pactole ne laisse aucune entreprise indifférente.

Enfin, au titre des paradoxes, on ne peut passer à côté de l’étonnante relation qui unit les entreprises de foot avec leurs clients. Le supporter sait que tout cela coûte cher et qu’il est le client (via le billet, les droits télé, l’Instagram ou le merchandising) mais il arrive à oublier cette dimension quand l’émotion survient. Fait-il ses autres achats à l’instinct sans jamais regarder le prix ? Il y a une certitude : dans pareil marché, le prix finit toujours par augmenter.

Les différentes parties prenantes s’obstinent à ne pas creuser sérieusement ces questions, procrastinent ou changent d’avis selon leur intérêt du jour. On ne peut que sourire en voyant l’UEFA critiquer une Super League pourtant inspirée de la réforme de la Champions League qu’elle proposait elle-même il y a trois ans, ou stigmatiser l’entente illicite formée entre clubs alors qu’elle est, elle-même, une association d’entreprises jouant avec le feu du droit de la concurrence.

Quant aux autorités publiques ou chargées de la surveillance du marché, elles font preuve d’une résilience toute particulière. Dans ces conditions, il n’y a aucun doute sur le fait que certaines entreprises insatisfaites ou convaincues qu’elles ont à y gagner feront tôt ou tard une nouvelle tentative de putsch. Comme le soulignait le président de la Juventus: le foot pro est un marché de 25 milliards d’euros et un tel pactole ne laisse aucune entreprise indifférente.

Étienne Wery
Avocat et chargé d’enseignement en droit du sport (université Aix-Marseille)
Joueur amateur et grand fan de foot (si, juré !)

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