Le coronavirus et Netflix obligent la Formule 1 à se réinventer

Le premier Grand Prix de Formule 1 en Europe de la saison a lieu ce dimanche à Imola, en Italie. ©Photo News

Après des années de monotonie et de prévisibilité, la Formule 1 semble se réinventer grâce à la crise du coronavirus et au très populaire documentaire de Netflix, "Drive to Survive".

Le grand prix d’Imola de ce week-end pourrait être passionnant. Déjà même avant la première course de Formule 1 de la saison, fin mars à Bahreïn, des rumeurs circulaient selon lesquelles Max Verstappen était le favori pour remporter le titre de champion du monde cette année à la place du septuple champion du monde Lewis Hamilton. Le Néerlandais n’a pas été à la hauteur de ses ambitions lors de la première course, mais avec l’arrivée du cirque de la F1 en Europe, il aura une autre chance.

Le Néerlandais Max Verstappen pourrait briller lors du premier Grand Prix européen de la saison. ©REUTERS

Les chances de Verstappen s’inscrivent dans un grand ensemble de réformes mises en œuvre ces derniers mois en Formule 1, sous la pression de la crise du coronavirus, mais aussi du propriétaire Liberty Media. En 2017, l’entreprise a déboursé 8 milliards de dollars pour s’offrir Formula One Group et est déterminée à abattre quelques tabous pour remettre en marche la machine à fric chancelante que Bernie Ecclestone a laissée derrière lui.

Budgets meurtriers

La marge de manœuvre était très limitée et ce fut pour Liberty un moyen de pression supplémentaire pour faire passer des réformes longtemps attendues. La crise du coronavirus a poussé l’organisation à s’attaquer au principal problème du cirque de la Formule 1: l’ennui. Ces dernières années, les courses étaient très prévisibles. Depuis 2015, il n’est arrivé qu’une seule fois qu’un grand prix de Formule 1 soit remporté par un pilote ne faisant pas partie des écuries Ferrari, Mercedes ou Red Bull. En 2020, ces deux derniers ont remporté pas moins de 16 des 17 courses. La raison? L’immense fossé qui sépare les écuries du top 3 des autres équipes. Mercedes, Ferrari et Red Bull disposent d’énormes budgets, ce qui tue la concurrence dans un sport où le perfectionnisme a réduit le hasard à un facteur marginal.

121
millions d'euros
Cette année, pour réduire le fossé entre les écuries les plus riches et les autres, le budget de chaque équipe a été plafonné à 121 millions d'euros

Pour stimuler la concurrence, il est question depuis des années de fixer un budget maximum que les équipes peuvent investir. Cette mesure s’est chaque fois heurtée au veto des écuries les plus riches. Liberty a enfin remporté le bras de fer: cette année, les équipes pourront dépenser un maximum de 145 millions de dollars (121 millions d’euros) hors rémunérations des pilotes, frais de marketing et salaires des trois collaborateurs les mieux payés. Une véritable saignée pour les grandes équipes. En 2019, l’écurie Mercedes disposait d’un budget de près de 350 millions de livres sterling (400 millions d’euros), comprenant certes les salaires et les dépenses de marketing.

Les analystes s’attendent à ce que ce plafond budgétaire ne fasse pas grande différence au cours des premières années. L’avance des trois premiers est telle qu’elle leur permettra de rester les maîtres du jeu dans les années à venir. Ensuite, la lutte pour le titre de champion devrait devenir plus passionnante.

Sur base des nouvelles règles, les prix seront répartis plus équitablement entre les équipes.

Un autre élément est l’égalité de répartition des revenus. Sur les 2 milliards de dollars encaissés par la F1 durant l’année pré-covid 2019, plus de 1 milliard de dollars ont été versés aux équipes. En plus d’une rémunération fixe, les équipes reçoivent un bonus qui dépend de leurs performances. Sur base des nouvelles règles, les prix seront répartis plus équitablement entre les équipes, ce qui signifie que les petites équipes ne percevront désormais plus 40 ou 50 millions d’euros, mais 60 ou 70 millions, ce qui peut faire toute la différence pour leur survie.

2021 sera une année de transition. Pour réduire les coûts, les équipes ne pourront pas introduire de nouvelles voitures avant l’an prochain. Cette année, elles devront courir avec celles de 2020, ce qui explique en grande partie la bataille apparemment plus féroce qui se prépare entre Lewis Hamilton (Mercedes) et Max Verstappen (Red Bull). En même temps, c’est une catastrophe pour les équipes montantes. Williams, Haas et Alfa Romeo ont déjà fait une croix sur cette saison avant même qu’elle ne commence. Elles étaient sur le point de lancer de nouvelles monoplaces, mais devront rouler une année de plus avec des voitures déjà défaillantes l’an dernier.

Les trois équipes ont déjà fait savoir ouvertement qu’elles ne concourraient pas pour les prix. Il s’agit de six des 20 bolides de F1, une perte sérieuse pour la compétition.

Aimants pour hommes riches

La monotonie des courses n’est qu’une partie du problème. La Formule 1 doit aussi faire face au vieillissement de la population. Même si Liberty constate le retour des jeunes depuis deux ans. En 2019, le nombre moyen de téléspectateurs est passé à 93 millions par grand prix, soit le chiffre le plus élevé depuis des années. 77% de la croissance vient des jeunes entre 16 et 35 ans.

La série Netflix met l’accent sur les personnes qui œuvrent en coulisses plutôt que sur les courses elles-mêmes, ce qui attire un public plus jeune.

Tout le monde s’accorde à dire que ce retour en grâce est dû au très populaire documentaire de Netflix "Drive to Survive", dont la troisième saison a été lancée fin mars. La série met l’accent sur les personnes qui œuvrent en coulisses plutôt que sur les courses elles-mêmes, ce qui attire un public plus jeune.

On trouve suffisamment de personnes intéressantes dans et autour du cirque de la Formule 1. L’ancien illustre propriétaire Bernie Ecclestone a beau avoir disparu dans les coulisses, le milieu regorge encore de personnalités excentriques, d’égos surdimensionnés et surtout de personnes richissimes. "On trouve toujours des milliardaires prêts à dépenser une fortune pour le glamour de la Formule 1. Ils dépensent plus que ce qu’ils avaient prévu et ensuite ils disparaissent. Mais il y en a toujours de nouveaux", a déclaré un jour Ecclestone.

Le magnat de l’habillement Lawrence Stroll a pris les commandes de l'équipe Aston Martin pour son retour en Formule 1 après 60 ans d'absence. ©BELGAIMAGE

Le milliardaire autrichien Dietrich Mateschitz, propriétaire de l’écurie Red Bull, fait désormais partie du top de la Formule 1, mais il lui en a coûté environ 1 milliard d’euros au cours des cinq premières années pour y arriver. Le propriétaire d’Ineos, James Ratcliffe – dont la fortune est estimée par Forbes à 17 milliards de dollars – s’est offert l’équipe Mercedes-Benz. Et Aston Martin est pour la première fois en 60 ans de retour en Formule 1 grâce à son nouveau propriétaire, le magnat de l’habillement Lawrence Stroll.

Ces milliardaires y entraînent leurs enfants ou les en sortent. Stroll ne s’est pas contenté d’acheter une équipe de F1, il a également obtenu pour son fils une place dans l’équipe. Chez Team Haas, Nikita Mazepin, le fils de 22 ans de Dmitri Mazepin, a obtenu un poste de pilote. L’oligarque russe, qui a fait fortune avec le groupe chimique UralChem, a apporté en plus de son fils un gros paquet d’argent. Depuis cette saison, l’équipe s’appelle Team UralKali Haas, en référence à la filiale d’UralChem spécialisée dans les engrais.

Coulisses pas toujours glamour

Cela donne des intrigues passionnantes dans "Drive to Survive". Nikita Mazepin n’avait pas encore couru un mètre en Formule 1 qu’il provoquait déjà son premier scandale. Une vidéo postée sur Instagram a montré comment il avait agressé une femme. Des excuses initiales ont ensuite été retirées des réseaux sociaux, après quoi l’équipe Haas l’a obligé à faire une nouvelle fois pénitence. Lors de la première course de l’année à Bahreïn, Mazepin espérait tirer un trait sur cette affaire grâce à de bons résultats, mais il n’a pas réussi: il s’est crashé après deux virages. Ce fut le premier abandon de la saison.

La Formule 1 attire un public très différent de celui des supporters de courses automobiles d’antan.

Les fans de "Drive to Survive" ont également apprécié l’histoire de l’ancien pilote de Red Bull, Alex Albon, dont la mère a passé des années en prison pour escroquerie. La Formule 1 attire un public très différent de celui des supporters de courses automobiles d’antan.

Les équipes doivent encore s’habituer aux caméras de Netflix dans les paddocks. Les techniciens en particulier n’aiment pas qu’on les regarde pendant qu’ils travaillent sur les voitures. Et les propriétaires des équipes ne sont pas toujours contents. Le documentaire a mis en lumière les difficiles relations entre les pilotes de McLaren. Le vétéran Carlos Sainz se heurte régulièrement au jeune Belgo-Britannique Lando Norris. Les disputes entre coéquipiers peuvent ruiner une saison entière. Le patron de l’équipe Zak Brown n’a pas attendu pour déclarer que "Drive to Survive" avait tout sorti de son contexte. Il a également indiqué avoir des réserves sur "l’approche très hollywoodienne" de l’équipe de Netflix.

Mais malgré ce malaise, "Drive to Survive" semble être un maillon indispensable à la survie du modèle économique de la Formule 1.

Le résumé

  • La Formule 1 s'est engagée sur la voie d'un grand ensemble de réformes pour combattre son principal ennemi: l'ennui.
  • L'objectif est de booster la compétition en mettant des "bâtons dans les roues" des trois écuries qui dominent outrageusement les courses: Ferrari, Mercedes et Red Bull.
  • Les mesures consistent principalement à plafonner le budget des écuries et à mieux répartir les revenus.
  • La Formule 1 doit aussi son regain de popularité au succès de la série Netflix "Drive to Survive", qui braque ses projecteurs sur les coulisses pas toujours glamour des circuits.

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