interview

"Le foot, c'est comme n'importe quel secteur de l'économie de marché"

Christophe Henrotay. ©BELGAIMAGE

Pour l’agent de Thibaut Courtois et Youri Tielemans, le transfert de Neymar est le fruit de l’offre et de la demande. Pour l’analyser, il faut voir au-delà du prix du joueur.

Christophe Henrotay est un des principaux agents de joueurs. Ce licencié en sciences économiques de l’Université de Liège est le fils de Roger Henrotay ancien joueur du Standard, qui lui a mis le pied à l’étrier. Il est un peu l’antithèse du très médiatique Mogi Bayat, qui multiplie les deals et est très actif sur Twitter. Plus calme, il préfère jouer la carte de la discrétion et de la qualité. Installé à Monaco, il a dans son écurie quelques-uns des plus beaux joyaux des Diables, comme Thibaut Courtois et Yannick Carrasco, ainsi que ceux qui forment la relève: Youri Tielemans et Leander Dendoncker. Alors que le feuilleton du transfert de Neymar de Barcelone au PSG pour 222 millions d’euros a enfin abouti, Christophe Henrotay décrypte les enjeux d’un Mercato décidément très agité.

Comme agent bien en vue sur la place, comment analysez-vous cette opération?

Neymar c’est un feuilleton. Il y a de la trahison, de l’amour, de la haine, de l’émotion. Les gens trouvent cela scandaleux mais en même temps, ils le suivent avec le plus grand intérêt, le commentent abondamment. C’est la nature humaine. Certains, comme Arsène Wenger, le coach d’Arsenal, trouvent que c’est une inflation démesurée qui va rendre les transferts inaccessibles pour les clubs. D’autres sont plus libéraux et considèrent que c’est tout simplement la loi de l’offre et de la demande. Dans le cas de Neymar, on est entre les deux. Pour moi, il faut laisser le marché s’exprimer mais sous le contrôle d’un régulateur, la Fifa, l’UEFA, afin d’éviter des disparités trop importantes. Ces principes ne sont pas propres au football mais à n’importe quel secteur de l’économie de marché. N’oublions pas non plus que ce transfert va générer beaucoup de revenus de merchandising, de droits TV, etc. Il faut aller au-delà du prix et tenir compte de l’évolution de l’industrie du foot dont les revenus ne cessent de croître. Le problème c’est que le jeu est faussé car le PSG appartient à un État, le Qatar.

Vous dites le marché régulé. On a plutôt l’impression qu’il ne l’est plus du tout!

Il est difficile pour moi de donner des leçons ou des explications sur un sujet sur lequel je n’ai pas de compétence. Je pense que le fair-play financer a ses limites et, comme ailleurs, tout le monde cherche à le contourner. C’est comme les impôts. Les avocats fiscalistes cherchent les moyens pour l’éluder. Mais quand il y a un "Neymar de l’impôt", le régulateur réagit. Suite à ce transfert, de nouvelles règles vont sans doute apparaître qui vont renforcer cette régulation. Pour ce faire, je fais confiance aux instances du football.

"L’argent du transfert de Neymar va être réinjecté dans l’économie du football."
christophe henrotay
agent de joueurs

D’après ce que l’on sait Neymar a racheté sa liberté avec l’appui du Qatar en sous-main. N’est-ce pas choquant? Et est-ce fréquent dans le secteur?

C’est un cas particulier qui ne concerne que quelques joueurs d’exception. S’il peut le faire et si quelqu’un lui en donne les moyens, pourquoi pas? Le Qatar veut promouvoir la Coupe du Monde 2022 et a fait de Neymar son ambassadeur (vraisemblablement en lui versant la somme lui permettant de se libérer de ses obligations envers Barcelone sous forme de contrat de sponsoring, NDLR). Je n’ai jamais recommandé cela à un de mes joueurs. Mais tant que cela reste dans la légalité, pourquoi ne pas le faire?

Ce transfert va-t-il débloquer le Mercato?

Assurément. Barcelone ne va pas mettre ces 222 millions dans un tiroir. Il va se renforcer. Plus de 200 millions vont être réinjectés dans le marché, cela va faire tourner l’économie du football, permettre d’engager de jeunes joueurs, d’élever le niveau des compétitions, d’améliorer les stades, etc. Ce qui est amusant, c’est que la France, qui ne cesse de critiquer le salaire des joueurs et de pester contre le fisc, se félicite aujourd’hui des dizaines de millions d’impôts que Neymar va payer par an. En réalité, plus il y a de joueurs qui gagnent un maximum d’argent mieux c’est pour les finances d’un pays.

©Photo News

 

Est-ce la même chose, toutes proportions gardées, quand Anderlecht réalise le transfert le plus cher du championnat belge en vendant par votre intermédiaire Youri Tielemans à Monaco pour 25 millions d’euros?

Oui car là aussi cet argent est réinvesti dans le marché. Cela permet à de jeunes joueurs d’avoir de meilleurs contrats, de changer de club, etc. Pourtant, moi qui m’occupe de quelques joueurs belges importants, je suis critiqué pour les montants générés par ces transferts. Il y a énormément de jalousies dans le milieu.

Youri Tielemans, c’est un cas exemplaire?

Oui, car Monaco est sans doute un club intermédiaire dans sa carrière avant d’aller plus haut. Pour moi, la carrière idéale se limite à trois clubs. Son cas me fait penser à Daniel Van Buyten qui a gravi les échelons petit à petit, d’abord en Belgique avec Charleroi et le Standard, puis à l’étranger avec Marseille Hambourg et le Bayern de Munich. Après, cela dépend de la personnalité du joueur et de son entourage. Il faut qu’il ait confiance dans ce dernier car il y a tellement d’éléments perturbateurs qui peuvent l’influencer et l’amener à prendre les mauvaises décisions. Prenez Usain Bolt en athlétisme: c’est la même chose, sa réussite vient du fait qu’il a eu une petite équipe en qui il avait confiance et qu’il a écoutée les yeux fermés.

Ce métier suscite beaucoup de fantasme et de rumeurs. Vous vous en accommodez?

ça m’énerve car certains croient qu’on ne travaille que durant les trois mois de Mercato. Mais on ne se rend pas compte du boulot qu’il y a derrière. Les gens croient qu’il suffit de passer un coup de téléphone pour faire un transfert. Ca m’est arrivé, c’est vrai, mais derrière cela il y a un énorme travail de réseautage, de relationnel, de voyages, de frais, de constitution d’un carnet d’adresses.

Ce sont les agents qui ont désormais le pouvoir dans le football?

Ce n’est pas faux. Le problème c’est que beaucoup d’agents ne connaissent pas bien le métier et créent des distorsions. Mais quand on travaille à un certain niveau, cela fonctionne bien et l’entente avec les clubs est très bonne car les agents sont devenus des acteurs indispensables.

Comment travaillez-vous?
Je travaille avec des collaborateurs indépendants dans différents pays, mais je n’aime pas dépendre de quelqu’un quand il y a de l’intérêt pour un joueur, ou quand il faut prendre une décision. J’ai besoin d’un contact direct pour comprendre la situation et gérer le dossier.

Les chiffres de la Pro League font état, pour les 24 clubs pros belges, de 45 millions d’euros de commission touchés sur les salaires et sur les transferts en 2016. Les agents ne sont-ils pas trop gourmands?

Cela me semble beaucoup. Mais il faut comprendre que pour amener certains joueurs dans un club il faut engager des frais importants. Prenez un joueur moyen: si vous renégociez son contrat à la hausse, vous prenez une commission de 5 à 7% maximum, si vous avez une bonne relation avec le club. C’est plutôt bien payé. Par contre, si vous allez dénicher un jeune joueur africain talentueux, que vous l’amenez en Belgique, cela va vous coûter beaucoup d’argent en temps, en voyages, etc. Ce garçon étant hors communautaire, il va toucher un salaire minimum de 80.000 euros brut par an. À 7% vous n’allez plus toucher que 5.600 euros par an. C’est impossible. Sauf si vous avez un portefeuille de joueurs important. Vous pouvez alors considérer que c’est un pari sur l’avenir. Il faut donc tenir compte du contexte avant de juger. Un autre exemple: si un club veut vendre un joueur 2 millions, vous allez peut-être prendre une commission de 5%. Mais si votre intervention permet au club de le vendre 2,5 millions, vous allez pouvoir demander une commission plus élevée, de peut-être 20% sur cette partie supérieure. Cela reste plus intéressant pour le club vendeur. Tout cela, c’est le résultat d’années de travail, de construction d’un réseau, de relations de confiance.

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