reportage

Le grand mercato des sabots d'or

©Debby Termonia

Après le football, le sport équestre est celui qui brasse le plus d’argent en Belgique. Les chevaux d’obstacle belges sont solides et puissants. Ils s’arrachent à prix d’or. En amont et en aval, toute la filière belge de développement de ces cracks s’est taillé une réputation internationale. Mais, chut…, on ne parle pas de prix dans les ambiances feutrées des paddocks et des club-houses.

A la longe, Georges d’Ecaussines effectue des tours de piste d’un trot chaloupé. Christophe Ameeuw observe, d’un œil de connaisseur, la fine musculature qui s’anime sous la robe soyeuse gris perle. "Ce cheval a plein de qualités. Il est bien construit, le dos droit, le port de tête équilibré. La foulée est souple et légère, mais volontaire. Le cheval se respecte. La musculature est fine, mais puissante, sans graisse. Le regard est vif, attentif, curieux sans être inquiet", explique l’éleveur. "Et puis il y a un signe qui ne trompe pas sur sa qualité: c’est ma femme qui l’entraîne", précise-t-il encore avec un sourire fier.

Nichées sur un domaine d’une trentaine d’hectares de prairies, de pistes et d’installations de pointe, les Écuries d’Ecaussines sont un des exemples du genre en Belgique. Avec plus de 400.000 chevaux recensés, dont les deux tiers en Flandre, la Belgique affiche l’une des plus fortes densités de population équine au monde. Mais pas question ici d’un manège où les cavaliers amateurs viennent effectuer quelques tours de pistes et des promenades dans les campagnes. Georges et les autres pensionnaires de l’endroit sont choyés, dorlotés, et surtout entraînés comme des athlètes.

Les pistes en sable ou herbeuses gardent une hygrométrie constante sur une couche de mousse qui leur confère une souplesse optimale. Une centaine de boxes jouxtent des salles de soins dernier cri avec solarium et tapis roulants. Un véritable hôtel doublé d’un centre d’entraînement où les chevaux et leurs cavaliers viennent pour quelques jours entre deux concours ou pour quelques mois de formation et de stage. "70% des grands événements dans le saut d’obstacle se passent en Europe. Beaucoup d’équipes internationales choisissent donc une résidence centrale en Belgique", précise Ameeuw.

Même si Christophe Ameeuw se plaît à baptiser ses poulains de prénoms qui sentent bon la paysannerie (George, Ernest, Agathe…), ses chevaux font partie de l’aristocratie du saut d’obstacle. C’est qu’on ne plaisante pas avec ces montures dont le prix compte, au minimum, 5 ou 6 chiffres. Et encore, la plupart des grandes écuries belges comptent au moins un cheval à plus d’un million d’euros.

Éleveur dans l’âme

"S’il est vrai que le Belge a une brique dans le ventre, il est aussi éleveur dans l’âme. Voyez le Blanc Bleu belge, les porcs ou les poulets", précise Pierre Arnould, directeur du Centre européen du Cheval de Mont-le-Soie. Depuis l’après-guerre, les éleveurs belges ont développé une race qui produit les meilleurs sauteurs actuels. Si les pur-sang arabes restent les maîtres incontestés des hippodromes et de la course sur plat, les chevaux belges se sont imposés dans le saut d’obstacle. "Nous avons pris ce qu’il y a de meilleur chez nos voisin: la force des chevaux allemands, la robustesse des Hollandais, l’élégance et le mental des Français. La Belgique est aujourd’hui reconnue sur la scène internationale. Les éleveurs belges ont joué l’ouverture, alors que ceux des pays voisins, particulièrement en France, restaient fermés au croisement."

Georges d’Ecaussines, un étalon de 5 ans de haute lignée. Encore tout à prouver, mais déjà de belle valeur. ©Debby Termonia

La qualité de ces chevaux de sport de haut niveau a fait celle de la filière tout entière. Vétérinaires, maréchaux-ferrants, prestataires logistiques, organisateurs d’événements, nourriture, immobilier… Bon an, mal an, la filière équine représente 440 euros de dépenses par mois et par cheval en moyenne. Pour les chevaux de compétition, la facture grimpe à plus de 1.200 euros, en ce compris les amortissements, les assurances, l’énergie, etc. Globalement, ce sont plus de 5.250 personnes qui travaillent directement ou indirectement pour la filière équine en Wallonie; 17.500 en Belgique.

Mais le jeu en vaut la chandelle. "L’élevage, c’est la marque, commente Christophe Ameeuw. Ce n’est pas l’activité la plus rentable, mais c’est utile pour avoir aussi une notoriété dans le secteur." Sur 36 registres d’élevage reconnus, la Belgique compte trois "studbooks", qui figurent dans le top 10 mondial pour les chevaux d’obstacle. Ces livres de races répertorient les naissances et la généalogie de tous les chevaux.

Mais l’élevage coûte cher. "Plus de 1.000 euros par mois et par cheval", estime, à la louche, Christophe Ameeuw. Pour un résultat qui reste relativement aléatoire. "Ce sont des êtres vivants, la reproduction n’a rien d’une science exacte…" Avant qu’il affiche des résultats tangibles, le poulain n’a que ses origines à faire valoir. Un bon père et une bonne mère sont un must, des grands parents performants un atout et ainsi de suite. L’œil de l’expert déterminera rapidement si ce poulain, qui court maladroitement au flanc de sa mère dans une prairie, est promis à un bel avenir. "Mais on n’est jamais à l’abri d’un accident qui le rendrait boiteux, de problèmes de santé. Même de bonne composition, les chevaux de concours sont assez fragiles et demandent le plus grand soin."

Sur une dizaine de naissances, le ratio est assez constant selon les éleveurs. Un poulain fera un crack vendu à prix d’or et rentabilisera l’ensemble. Quatre ou cinq "paieront le foin", selon l’expression d’Ameeuw. En d’autres termes, ils couvriront les frais engagés. Les autres n’auront pas d’avenir dans la compétition de haut niveau et seront aiguillés vers les concours (semi-)amateurs. Le pari n’est pas toujours gagnant. "Mais, il y a tout de même plus de chance qu’en jouant au loto", confie Jérôme Guery, champion de Belgique de saut d’obstacles et cavalier olympique.

Vendre du rêve

Au-delà de l’élevage pur, les écuries belges se sont aussi fait un nom dans le développement de chevaux. Repérer les bons poulains et les amener à maturité, après une longue période de formation et d’entraînement. Le jeu en vaut la chandelle avec des possibilités de plus-values plus tangibles. Les principaux acteurs dans ce créneau sont, outre Christophe Ameeuw aux Écuries d’Ecaussines, l’ancien champion François Mathy, double médaillé olympique, les frères Philippaerts ou le groupe flandrien Stephex. Mais ce ne sont pas les seuls. Jérôme Guéry s’associe avec des éleveurs pour faire monter leurs chevaux en puissance et les amener au sommet de la compétition.

"On vend beaucoup de rêve sur les jeunes chevaux. Les poulains sont des diamants bruts, qu’il faut apprendre à tailler selon leurs qualités intrinsèques. Les éleveurs vendent souvent les poulains assez jeunes pour éviter de faire face au frais trop longtemps. Le développement du cheval n’est pas moins onéreux, mais on peut davantage tabler sur des résultats et sur une plus-value", commente le cavalier.

"En Belgique, il y a toujours quelque chose à vendre."
Jérôme Guery
Champion de Belgique de saut d’obstacles et cavalier olympique

Et qui dit plus-value, dit forcément vente. "La qualité des produits fait la qualité des commerçants, poursuit Guery. Et en Belgique, il y a toujours quelque chose à vendre. C’est d’ailleurs pour cela que nous ne sommes pas encore meilleurs sur la scène sportive. Nous vendons nos meilleurs chevaux au top de leur maturité. Mais cela fait la réputation de nos écuries, constate-t-il. Mais c’est nécessaire, voire indispensable pour les cavaliers belges, s’ils veulent continuer leur sport au plus haut niveau et à en vivre. Certains sont de très bons commerçants en plus d’être bons cavaliers. C’est un atout, parce que les propriétaires leur confieront plus facilement leurs chevaux", note Arnould.

Tope là!

Au contraire des chevaux de course, pas de ventes aux enchères pour les chevaux de sport ou très peu, pas de cote ni de catalogue d’estimation. Quasi exclusivement des ventes à l’amiable, dont les prix restent généralement sinon secrets, au moins discrets. Par ailleurs, compte tenu de la multiplication des intermédiaires bien souvent entre le vendeur et l’acheteur, des contrats en multipropriété, des accords complexes, et de la marge de négociation, le prix "affiché" est loin d’être celui effectivement perçu.

Georges d’Ecaussines, un étalon de 5 ans de haute lignée. Encore tout à prouver, mais déjà de belle valeur. ©Debby Termonia

On l’a dit, la valeur dépend des origines, pour les poulains et les chevaux de moins de trois ans qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Avec les années et les performances réalisées, la valeur pourra s’affiner en fonction du comportement. "Je suis cavalier avant d’être marchand. La meilleure façon d’estimer un cheval est pour moi de le monter… Mais on ne donne pas les prix, question d’éthique, explique Guery! Les bons papiers feront un bon cheval. Si cela fera un crack? C’est plus ambigu et cela dépend du travail qu’on y consacrera."

Le jeune sauteur attaque la compétition de haut niveau vers 4 ans pour atteindre sa maturité vers 8 à 10 ans. Il pourra alors affronter la concurrence dans des jumpings (inter)nationaux. Les sauteurs amateurs de bon niveau franchissent un mètre alors que les cracks franchissent 1,6 mètre dans les Grands Prix. Comptez une dizaine de milliers d’euros pour le premier, plus d’un million pour les seconds. La valeur atteint donc son apogée après une bonne dizaine d’années. "Son prix va augmenter régulièrement jusqu’à 10 -12 ans. Ensuite la baisse est assez rapide. Un cheval a une espérance de vie sportive de 16 à 18 ans maximum. Il faut donc investir longtemps pour un sommet assez étroit. Le tout est de le vendre au bon moment", poursuit Guery. Les meilleurs pourront alors entamer une seconde vie de reproducteurs. Une nouvelle carrière qui peut s’avérer lucrative, pour un étalon qui peut permettre 300 inséminations par an.

Carnet d’adresses

"Il y a des tas de critères plus ou moins objectifs pour juger le prix d’un cheval. Mais c’est aussi très subjectif, en fonction de l’expérience. On tombe amoureux du cheval ou pas", précise un marchand, qui négocie une cinquantaine de transactions par an. L’expérience et les relations. S’il a le bon acheteur, l’intermédiaire pourra décupler la valeur d’un cheval en très peu de temps. "Un cheval acheté et revendu à 15.000 EUR par une cavalière amateur de bon niveau a été revendu 50.000 EUR par un intermédiaire à un marchand international. Celui-ci a trouvé un acheteur suisse qui a payé trois fois ce prix. Le tout en moins de 2 mois", raconte un vétérinaire spécialisé dans les expertises. Est-ce à dire que le premier ou le dernier de la chaîne a été grugé? "Non. Question d’expérience. Le premier vendeur n’avait ni le talent ni la capacité de tirer tout le potentiel du cheval. Et question d’opportunité aussi. Seul le dernier intermédiaire avait le contact utile…"

"Il y a des tas de critères pour fixer le prix d’un cheval. Mais c’est aussi très subjectif. On tombe amoureux du cheval ou pas."
Un marchand

On le reconnaît aussi en aparté, la taille du portefeuille du client fera aussi la valeur du cheval. Certains clients américains de la Silicon Valley ou du show-biz sont parfois prêts à mettre le paquet pour acquérir un cheval de haut niveau. Jessica Springsteen, la fille du chanteur de rock, cavalière de bon niveau est, par exemple, une cliente assidue. Même épaisseur du portefeuille du côté des Emirats ou au Maghreb. "Ce sont des clients qui contribuent à animer le marché, parce qu’ils changent de "jouets" assez régulièrement…", laisse entendre un observateur. Des jouets à plus de 500.000 EUR parfois…

Mais, quel que soit le critère, le marché des chevaux d’élite reste soutenu. Les crises financières de 2008 et 2011 n’ont que peu altéré sa vigueur. Dans les périodes de crise, les chevaux de moyenne gamme sont plus difficiles à vendre. Mais il y a toujours une forte demande pour le haut de gamme. D’autant que l’offre est limitée. Mais les grosses fortunes sont prêtes à payer le prix fort pour des champions. Preuve en est le véritable mercato qui anime les ventes à la veille des grandes compétitions, comme les Jeux Olympiques par exemple. Et là, on parle forcément de chevaux multimillionnaires.

Les Etats-Unis, qui pratiquent peu l’élevage de ce type de chevaux, restent toujours un client important pour les éleveurs et les marchands belges, derrière les pays européens, la Suisse notamment. Historiquement très présent sur la scène hippique, le Brésil se fait plus discret. Au contraire des pays du Golfe. Déjà très présents sur les champs de course, les émirs du Qatar investissent aujourd’hui massivement les pistes d’obstacles. La Chine émerge également, même si les contraintes d’exportation restent encore un frein. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, après Paris et Los Angeles, Christophe Ameeuw, via sa structure EEM, organise depuis deux ans, à Hong Kong, la troisième étape des Longines Masters, véritable grand slam du sport équestre.

Après le foot

Selon certaines estimations, les chevaux d’élite sont, économiquement, le sport qui brasse le plus d’argent après le football. Sachant que les transactions se font à l’amiable et selon des montages parfois complexes, le secteur attire l’intérêt de l’administration fiscale. En novembre dernier, le Benelux sortait une recommandation pour renforcer la lutte contre la fraude fiscale dans ce secteur. Des équipes transfrontalières mènent régulièrement des actions de terrains pour traquer d’éventuelles fraudes. Sous-facturation dans le but d’éluder la TVA, rémunérations au noir, commissions non déclarées, évasion fiscale, blanchiment… Telles sont les infractions les plus classiques traquées par l’Isi dans le secteur équestre. "Mais ce n’est évidemment pas le seul secteur à pratiquer ce genre de chose et tous n’y trempent pas", tempère un inspecteur.

Difficile, forcément, de faire une estimation des montants fraudés. "Mais elle existe et, selon toute vraisemblance, il s’agit de gros montants, vu l’expérience faite lors d’enquêtes en Belgique ou au Pays-Bas", poursuit notre informateur. Autre point dans le collimateur du fisc, la requalification de ventes récurrentes par un particulier. Une personne privée ne peut, en effet, vendre plus de deux chevaux par an, sous peine de voir l’opération requalifiée en vente professionnelle et donc soumise à la TVA.

L’activité est, par ailleurs, gourmande en investissements. "Si on commence à jouer avec du noir, on met le doigt dans un engrenage dont on ne saura plus se sortir", témoigne Christophe Ameeuw. "Les bâtiments, la nourriture, les salaires, l’achat de nouveaux chevaux, tout cela doit pouvoir se justifier." Par ailleurs, relève un autre négociant, tous les chevaux d’élite sont pucés et disposent d’un passeport qui assure leur traçabilité et leur historique.

"Il fut un temps où les pays européens appliquaient des taux de TVA différents, ce qui ouvrait le champ à des carrousels. Mais cela a été harmonisé depuis une quinzaine d’années. D’éventuelles fraudes à la TVA ne concerneraient que les ventes belgo-belges, ce qui ne représente qu’une petite partie des transactions sur les chevaux haut de gamme", précise Philippe Levy, avocat spécialisé dans le droit sportif et qui conseille bon nombre de négociants et d’éleveurs en Belgique.

"Bien sûr cela peut arriver, comme partout ailleurs, mais c’est de moins en moins possible, note Levy. Le métier s’est très fort professionnalisé et internationalisé. Ce sont des contrats internationaux qui laissent peu de place aux arrangements. Et qui plus est, à ce niveau, tous les paiements se font généralement par virement. Les ventes ne se font plus en se tapant dans la main!"

Le poil luisant de transpiration, George d’Ecaussines, déjà promis à un bel avenir par son ascendance, rejoint son box d’une démarche élégante. Il sera bouchonné, toiletté, massé après cette heure de décrassage à la longe. Christophe Ameeuw couve, d’un regard connaisseur, cet étalon de 5 ans qui a encore tout à prouver. Mais le potentiel est là.

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