Le parquet fédéral appelle Malte à réagir contre les fraudes sportives

Jean-Philippe Mayence ©Photo News

La chambre du conseil de Tongres a confirmé, ce mardi, les mandats d’arrêt des neuf inculpés en détention préventive dans le dossier du footballgate. Au même moment, au siège du parquet fédéral, deux hauts responsables à l’origine de l’enquête lançaient un appel pour accélérer la lutte contre la fraude sportive.

Malte, la petite île méditerranéenne, siège de nombreuses sociétés de paris sportifs attirées par une fiscalité avantageuse, refuse de ratifier la Convention de Macolin qui ambitionne de lutter à l’échelle européenne contre les fraudes sportives. À l’origine de l’enquête du footballgate, le procureur fédéral adjoint Eric Bisschop et le commissaire de la police judiciaire fédérale Guy Goudesone lancent un appel. Il s’agit de "profiter du momentum", disent-ils. Dans leur viseur? Malte.

Installés pour l’occasion dans le bureau du procureur fédéral avec vue imprenable sur le palais de justice de Bruxelles, les deux hommes veulent passer un message aux autorités maltaises afin qu’elles cessent le "blocage" de la signature d’une importante convention du Conseil de l’Europe, dite de Macolin, du nom du bourg suisse où elle a été écrite, en 2014.

"Il existe un lobbying des opérateurs de paris sportifs car la convention de Macolin envisage une certaine réglementation de leurs activités."

La convention de Macolin ambitionne de lutter contre les manipulations dans le sport. "C’est un blocage car 30 pays, dont la Belgique, l’ont déjà signée. Mais il faut que le texte soit ratifié. Il existe un lobbying des opérateurs de paris sportifs car la convention de Macolin envisage une certaine réglementation de leurs activités. Beaucoup de ces opérateurs ont leur siège social à Malte, une île de 300.000 habitants, qui s’oppose à la convention de peur de voir ces sociétés partir", lance le procureur Bisschop. Parmi les pays signataires, on peut nommer le Monténégro, ou la Serbie, dont les Justices ont collaboré dans l’enquête du footballgate.

"Voici mon message: si Malte ratifie, tout va s’arranger. C’est un ‘wake up call’ au monde politique afin de réfléchir sur les conséquences de ce blocage, qui traîne depuis quatre ans. Je demande à ce que l’Union européenne soit capable de trouver une solution. Cela a trop duré", explique Eric Bisschop.

"Marc Coucke a raison"

Selon les deux hommes, l’enquête du footballgate n’a pas eu à souffrir de l’absence de ratification de la convention de Macolin. Sans vouloir le citer, le procureur fédéral adjoint indique qu’un "dossier relativement important" lié à la fraude sportive en Belgique a échoué faute de relations judiciaires correctes avec un pays du Conseil de l’Europe. Pays qui aurait dû coopérer avec la ratification de la convention. "Marc Coucke dit que la Belgique doit être exemplaire au niveau européen et il a raison. Mais il n’y a aucun intérêt à ce que la Belgique le soit si les autres pays ne la suivent pas."

Le plus étonnant? Malte a créé sa propre plateforme sur la fraude sportive.

La convention de Macolin prévoit notamment la création, dans chaque pays, d’une plateforme nationale sur la fraude sportive. La Belgique, comme quelques autres pays, a pris l’initiative d’en créer une, à la fin de l’année 2017, de manière "informelle, sans base légale particulière". Le plus étonnant? Malte a créé sa propre plateforme sur la fraude sportive. "Kafkaïen, n’est-ce pas?", glisse Eric Bisschop.

Et c’est cette plateforme, sorte d’entonnoir à informations, qui a permis l’éclosion de deux importants dossiers judiciaires de fraude sportive en Belgique: l’enquête sur les paris truqués dans le monde du tennis, qui a abouti à six placements sous mandat d’arrêt en juin dernier, et celle sur le footballgate. "J’ose le dire, un peu comme les Finlandais, la Belgique est exemplaire dans le domaine de la lutte contre la fraude sportive", note Eric Bisschop, qui parle d’une "synergie jamais vue".

Cette plateforme regroupe toute une série d’acteurs du milieu: quatre fédérations sportives (football, tennis, cyclisme, basket), le SPF Justice, les entités fédérées, la Commission des jeux de hasard, le COIB. Dans ce groupe où les opérateurs de paris sportifs locaux brillent par leur absence existe une "task force" associant la police et le parquet fédéral.

Ses deux représentants, MM. Goudesone et Bisschop, permettent ainsi aux enquêtes judiciaires de garder toute la confidentialité nécessaire, dans un petit monde où l’information circule vite. Les alertes sont ensuite évaluées puis traitées par le parquet fédéral lui-même, ou bien distribuées vers les parquets locaux grâce à "un réseau de magistrats à travers le pays". Ils travaillent en partenariat avec une personne de référence, connue pour sa discrétion, qui travaille au sein de fédérations sportives.

L’exemple du tennis

L’exemple parfait qui résume ce travail est le dossier des matchs de tennis truqués qui voyait des escrocs présumés – les "courtsiders" qui pullulent dans les petits tournois – tenter de corrompre des joueurs pros de faible niveau.

"On a constaté des problèmes avec des gens qui cherchaient à contacter les joueurs. Nous nous sommes réunis avec la plateforme et les directeurs de tournois. Après deux années de travail, nous avons de bons résultats en essayant d’éliminer les ‘courtsiders’ des bords des courts. Nous demandons aussi aux opérateurs de paris sportifs d’en finir avec les paris en live", poursuit le commissaire Guy Goudesone, également n°2 de l’Office central de la répression de la corruption (OCRC), organe de la police fédérale. Le résultat de ce travail sur le tennis devrait être bientôt présenté devant le Groupe de Copenhague, réseau des plateformes nationales contre les fraudes sportives qui partage un système d’alerte commun pour échanger des informations.

Les relations sont parfois compliquées avec les sociétés qui se partagent le lucratif business des paris sportifs. "Il faudrait que le monde du sport se lie avec les opérateurs pour voir ce sur quoi on peut, ou pas, parier", complète Eric Bisschop.

Tout un ensemble de progrès espéré par le monde judiciaire, qui cherche maintenant à pousser son avantage. "La convention Macolin créée une prise de conscience générale du problème. Aujourd’hui, beaucoup de pays ferment les yeux mais si le texte est ratifié, on pourra créer une façon d’agir disposant d’une base légale énorme", achèvent les deux hommes. Qui rappellent aussi que le "match fixing" concerne d’abord les matchs achetés, pas forcément les paris truqués.

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