interview

Le Qatar lance des réformes avant une Coupe du monde menacée de boycott

Le stade Al Bayt à Doha, construit pour le Mondial de football en 2022. ©REUTERS

Des appels au boycott ont été lancés contre la Coupe du monde 2022 après un article du Guardian dénonçant le décès de 6.500 travailleurs migrants au Qatar depuis 10 ans. L'Echo a donné la parole au pays hôte du Mondial et, en face, à Amnesty International.

Vingt mois avant la Coupe du monde de football, le Qatar est sous le feu des critiques après la parution d'un article du Guardian. Début mars, le quotidien britannique révélait que 6.500 travailleurs migrants d'Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka sont décédés dans l'émirat depuis qu'il a obtenu l'organisation de la compétition, il y a dix ans. Plusieurs ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International, avaient déjà attiré l'attention sur la situation jugée extrême des travailleurs migrants au Qatar, comme dans tous les pays du Golfe. La polémique a enflé. Aujourd'hui des appels aux boycotts ont lieu dans plusieurs pays, dont la Norvège, l'Allemagne et les Pays-Bas.

Nouveaux stades, nouvel aéroport, routes, hôtels... Le Qatar s'est lancé dans des projets pharaoniques pour accueillir le Mondial de football l'année prochaine. The Guardian fait un lien entre ces décès et les chantiers, entre autres en raison de la chaleur. Le gouvernement qatari affirme, lui, que "37 décès ont eu lieu sur les chantiers".

Sheikh Thamer bin Hamad Al Thani, porte-parole et directeur adjoint du Government Communications Office du Qatar, a répondu à nos questions.

Êtes-vous d'accord avec les chiffres du Guardian?

Non, le gouvernement du Qatar rejette formellement ces accusations. L'article du Guardian a attiré beaucoup d'attention, mais la plupart de son contenu est inexact et trompeur. Le Guardian prétend que chaque personne décédée au Qatar, originaire d'Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, du Bangladesh et du Népal, était employée dans la construction des infrastructures pour la Coupe du monde, ce qui est totalement faux. Nous comptons actuellement 1,4 million d'expatriés au Qatar originaires de ces pays, et 4 millions au total au cours des 10 dernières années. Parmi eux, on retrouve des PDG de banques, comptables, étudiants, personnes âgées, commerçants, médecins, enseignants et infirmiers. Il est faux de prétendre que tous les citoyens de ces pays travaillent dans la construction. De fait, seuls 20 % d'entre eux sont employés dans la construction. Chaque décès est évidemment une tragédie.

"Nous acceptons les critiques, mais l'article du Guardian contient de fausses informations destinées à faire sensation".

Malheureusement, la réalité est qu'un certain nombre d'entre eux sont morts de vieillesse, de maladies ou de blessures. Les chiffres du Guardian peuvent être utilisés pour faire des gros titres sensationnels. Mais si l'on considère les données démographiques, ces chiffres se situent dans le taux normal de mortalité pour ces nationalités. Au cours de la dernière décennie, le taux de mortalité au Qatar parmi ces nationalités a connu une baisse constante grâce aux réformes que nous avons apportées. Nous acceptons les critiques, mais l'article du Guardian contient de fausses informations destinées à faire sensation.

Quelles sont ces réformes?

Nous avons toujours été ouverts aux questions liées à la situation des travailleurs immigrés. Des progrès ont été réalisés concernant leurs conditions de travail, et nous reconnaissons que des améliorations demeurent nécessaires. Nous y travaillons avec nos partenaires internationaux, parmi lesquels l'OIT.

"Nous avons introduit de nouvelles mesures pour sanctionner les entreprises qui ne respectent pas les lois."

La réforme la plus importante a été le démantèlement du système Kafala. Les travailleurs n'ont plus besoin d'autorisation pour quitter le pays ou bien changer d'emploi. Nous avons introduit un salaire minimum légal couvrant l'ensemble du marché du travail, le premier en son genre au Moyen-Orient. Les conditions d'hébergement se sont améliorées. Les normes de travail aussi, tant sur les chantiers de la Coupe du monde qu'ailleurs. Des contrôles médicaux exhaustifs ont également été mis en place.

La Coupe du monde a été un catalyseur pour les réformes. Des études ont été menées par Famelab pour déterminer l'impact de la chaleur sur les travailleurs. Leurs recommandations sont en cours d'introduction dans la législation pour protéger les travailleurs contre les températures extrêmes. Cette loi devrait entrer en vigueur dans un avenir proche. Nous sommes en contact avec des ONG et des entreprises pour trouver des solutions adaptées.

Les ONG disent que les entreprises ne respectent pas la loi. Que répondez-vous?

La mise en œuvre de ces reformes a été renforcée et nous avons introduit de nouvelles mesures pour sanctionner les entreprises qui ne respectent pas les lois. Ces sanctions vont d'une simple amende à l'interdiction d'exercer une activité, en passant par une peine de prison dans certains cas.

La majorité des entreprises respectent la loi. Malheureusement, comme dans tous les pays du monde, il y a celles qui ne l’appliquent pas. Pour contrer cela, nous avons augmenté le montant des amendes et le niveau des sanctions. Au dernier trimestre de 2020, plus de 7.000 amendes ont été infligées, des plus légères aux plus graves, allant jusqu'à l'emprisonnement. Nous reconnaissons que des améliorations sont encore nécessaires et nous allons de l'avant avec ces sanctions. Mais changer le comportement des entreprises ne se fait pas du jour au lendemain. Nous avons envoyé un message clair aux entreprises: aucune activité illégale ne sera tolérée.

3 questions à Philippe Hensmans

Directeur d'Amnesty International Belgique

Comment évaluez-vous la situation des travailleurs immigrés au Qatar aujourd'hui?

Dans un rapport sur le Qatar publié fin 2020, nous estimons que ce pays a accompli des progrès à ce jour, notamment des réformes pour faciliter la libre circulation et introduire un nouveau salaire minimum. Pourtant, nous constatons également la faiblesse de la mise en œuvre et de l'application des réformes déjà introduites les années précédentes.

Dans beaucoup de cas, les mesures ne sont pas prises par les entreprises. Par exemple, nous avons recueilli les témoignages d'une centaine de travailleurs qui n'ont pas été payés durant sept mois. On a dû sortir un rapport dénonçant cette situation pour qu'ils soient enfin payés. C'est vrai, que dans les grandes lignes, le Qatar a amélioré les choses. Mais les poursuites contre les entreprises ne sont pas suffisantes. Les travailleurs immigrés peuvent retourner dans leur pays quand ils le veulent, mais il existe encore des sanctions pénales au cas où ils ne remettent pas un préavis suffisant.

Les travailleurs domestiques doivent toujours informer leur employeur de leur départ 72 heures à l'avance, ce qui laisse encore trois jours pour que les employeurs abusifs puissent procéder à des représailles. Nous avons des témoignages en ce sens.

Le Qatar annonce qu'il a durci les sanctions contre les entreprises...

Je ne dis pas que cela n'a pas été fait. Je dis qu'il faut aller plus loin. Les sanctions et les poursuites ne sont pas suffisantes. Quand nous allons sur le terrain, nous constatons à quel point la situation est complexe et opaque. Il y a beaucoup de sous-traitants sur les grands chantiers, c'est une vraie nébuleuse. Il y a aussi le cas des travailleurs domestiques, hébergés dans les maisons où il est impossible de vérifier la situation. Nous avons de nombreux témoignages affligeants sur le sort de personnes qui subissent d'intenses pressions, travaillent 16 heures par jour en moyenne.

Par ailleurs, le problème pour ces travailleurs, c'est d'obtenir des droits. Les syndicats sont toujours interdits au Qatar, donc les travailleurs migrants ne peuvent pas s'organiser pour faire valoir leurs droits.

Pensez-vous que ces réformes vont changer les choses?

La question est de savoir si ces progrès sont durables. Le conseil consultatif (le parlement monocaméral du Qatar, NDLR) a proposé des retours en arrière. S'ils parviennent à imposer cette idée après la Coupe du monde, les progrès accomplis seront oubliés.

De manière générale, nous estimons que la FIFA ne tient pas suffisamment compte de la "due diligence", c'est aussi sa mission de vérifier que les droits humains sont respectés. C'est important pour tous les travailleurs employés dans le cadre des activités de la Coupe du monde, du taximan au vendeur de billets. Il faudrait plus de garanties. C'est bien que la loi de la Kafala (le retrait du passeport permettant d'empêcher un travailleur immigré de rentrer dans son pays, NDLR) a été abolie, mais il faut aller encore plus loin.

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