Les Jeux du chaos à New Delhi

À dix jours de l’ouverture, incidents techniques et craintes sur la sécurité menacent les Jeux du Commonwealth.

Plus que dix jours avant l’ouverture, le 3 octobre, de ce qui devrait être une grande fête: les Jeux du Commonwealth, équivalent des Jeux Olympiques à l’échelle de l’ex Empire britannique. Mais la fête pourrait tourner au cauchemar. Alors que l’Inde voulait présenter au monde une capitale, Delhi, digne du Pékin des JO de 2008, la presse indienne titrait hier "Commonwealth Games India’s shame" (Les Jeux du Commonwealth, honte de l’Inde)…

Chaque jour qui passe apporte son lot de mauvaises nouvelles pour cet événement qui devrait en principe attirer 7.000 athlètes et officiels de plus de 70 nations et territoires, ainsi que des centaines de milliers de touristes. Dimanche: deux touristes taïwanais ont été victimes de coups de feu au cœur du Vieux Delhi, rappelant la réalité du risque terroriste. Lundi: les premières délégations arrivées au Village des Jeux flambant neuf ont déclaré qu’il était impossible d’y habiter, tant les installations étaient dégoûtantes et défaillantes. Mardi: une passerelle en cours d’achèvement menant au stade principal s’est effondrée. Hier enfin, nouvelle alerte sur la qualité des travaux, avec la chute d’un bout de faux plafond dans le stade d’haltérophilie.

Ces péripéties sont venues s’ajouter à des problèmes comme une mousson nettement plus forte que d’habitude qui complique l’achèvement des travaux, et une épidémie de fièvre dengue qui inquiète fort athlètes et touristes. Résultat: alors qu’un certain nombre de vedettes ont décidé à titre individuel de ne pas venir, l’Ecosse a retardé l’arrivée à Delhi de ses athlètes, la Nouvelle-Zélande s’est donnée quelques jours de réflexion…

Qualité lamentable

Comment en est-on arrivé là, alors que depuis plusieurs années l’Inde présente les Jeux du Commonwealth comme le symbole de son accession au statut de grande puissance économique et politique? En dépit de l’importance accordée officiellement à cette rencontre sportive, les préparatifs ont été menés avec beaucoup de laisser-aller. Des travaux qui auraient dû être terminés voici des mois ont été repoussés aux toutes dernières semaines, devenant vulnérables à la mousson. En dépit des multiples mises en garde émanant de la presse, des experts étrangers ou des comités des autres pays du Commonwealth, "les ministres ont continué à proclamer ‘tout va très bien madame la marquise’, comptant que ça s’arrangerait au dernier moment", explique Balveer Arora, professeur de Sciences politiques à l’Université Nehru. Et le politologue d’ajouter qu’il y eu "sûrement une dimension de corruption qui va refaire surface après les Jeux". Pendant l’été, de fait, un organisme de contrôle a fait état de soupçons d’irrégularités sur certains contrats, et plusieurs responsables de l’organisation de l’événement ont dû s’en aller.

Des efforts désespérés sont actuellement déployés pour tenter de mener à leur terme la finition des stades, la réfection des chaussées, l’embellissement des rues, avec des conséquences potentiellement dramatiques sur la qualité des travaux, comme le montre l’effondrement de la passerelle pour piétons, posée en catastrophe. "Les Jeux ne dureront que quinze jours, mais les infrastructures mises en place sont là pour toujours!" déclarait sans rire la semaine dernière Lalit Bhanot, secrétaire général du Comité d’Organisation des Jeux, devant la presse internationale. Un optimisme qui n’est guère partagé: "la qualité est lamentable, affirme Shivani Chaudhry de l’ONG Housing and Land Rights Network, les chaussées (refaites à neuf) s’effondrent déjà!".

Il ne faudrait pas pour autant oublier quelques réalisations de premier plan qui semblent être de vrais succès: plusieurs nouvelles lignes de métro ont été mises en service ces dernières semaines, donnant à la mégapole de plus de douze millions d’habitants un vrai réseau de transports en commun; un vaste terminal de standing international a ouvert pendant l’été à l’aéroport de Delhi; certains des stades édifiés ou rénovés sont, selon les experts, d’excellente facture.

Sommes colossales

Pour l’heure, la priorité est de sauver les Jeux. La capacité hors pair des Indiens à réaliser des miracles sous la contrainte va être testée à son maximum. Avec l’espoir d’assurer un spectacle sportif de qualité acceptable, en dépit de tout. Mais ensuite, de vraies questions devraient être posées. Sur la corruption: les autorités ont affirmé que personne ne serait épargné. Sur les budgets: "personne ne sait combien coûtent ces Jeux, affirme Shivani Chaudhry, les dépenses ont été engagées par une multitude d’agences, sans aucun contrôle central". Selon Suresh Kalmadi, président du Comité d’Organisation, près de 7 milliards d’euros auraient été dépensés sans compter le métro et l’aéroport. Des sommes colossales à l’échelle de l’Inde. Sur la gouvernance, la maîtrise de gros projets, enfin. Un sujet douloureux au vu du contraste entre la redoutable efficacité chinoise et le chaos indien. "Les responsables indiens n’ont aucune vision sur la façon de réaliser leurs investissements, affirme un professionnel français des infrastructures, ils vont au moins cher, sans exigence de qualité". Pour l’architecte Gautam Bhatia, "ces Jeux auraient pu servir à planifier sérieusement le développement de Delhi, c’est une grande occasion perdue". L

Alexandre Beauchamp à New Delhi

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