interview

Mehdi Bayat: "Aujourd'hui, notre stade est le plus gros handicap à notre développement"

Mehdi Bayat a de grandes ambitions pour son nouveau stade. ©Debby Termonia

Le Sporting de Charleroi est le seul club de football wallon à être dans le vert financièrement. Mehdi Bayat, le patron du club n’est pas étranger au renouveau du club zébré, à l’agonie financière au début du siècle. Rencontre avec le dirigeant qui revient sur le regain de santé du Sporting et qui verrait bien Céline Dion dans son nouveau stade.

Le chiffre est piquant. Pour l’année dernière, la perte cumulée des clubs de football belges de D1A et D1B s’élève à 87,8 millions d’euros. Sur les 23 clubs repris dans le calcul, seulement cinq d’entre eux affichent un bilan financier dans le vert. Le seul wallon est zébré. Du coup, quand on propose à Monsieur Bayat, qui dirige le club de Charleroi, de parler gros sous, le sujet n’est pas vraiment du genre à l’effrayer. Le rendez-vous est pris dans le bâtiment à côté de l’enceinte, où sont installés les bureaux de la petite entreprise de 25 travailleurs. Si le stade n’est plus vraiment de première fraicheur, les bureaux, eux, sentent bon la rénovation. L’accueil est classique avec la déco attendue, à base de kicker et de déco en noir et blanc, imprimante du secrétariat incluse. Mehdi Bayat a son traditionnel sourire et son tout aussi traditionnel costume parfaitement ajusté.

"Je n’ai pas de directeur sportif car je considère que la vision stratégique et la vision sportive sont liées."
Mehdi Bayat
Administrateur-délégué du Sporting de Charleroi

Tout va bien pour lui. Pour son club aussi. Sportivement, Charleroi joue des coudes avec le haut du classement et fera partie des playoffs 1. Financièrement, le club est aussi à ranger du côté des meilleurs élèves. Le Sporting a publié il y a quelques semaines un bilan affichant un chiffre d’affaires de plus de 25 millions d’euros pour un bénéfice de cinq millions d’euros. "Si on fait la moyenne du bénéfice avant impôt du Sporting sur les cinq dernières années, on est autour de 4 millions d’euros annuels. C’est assez exceptionnel pour n’importe quelle entreprise qui dégage un chiffre d’affaires comparable au nôtre", assure le dirigeant.

Ce qui doit faire surtout plaisir au comptable de l’entreprise, c’est l’évolution sur les huit dernières années. "Lorsque j’ai repris la direction en 2012, le premier bilan que j’ai présenté était une perte de 4,8 millions d’euros et des fonds propres négatifs. J’ai dû vendre trois joueurs durant un mercato d’hiver car je n’avais pas d’autres choix financièrement", détaille le patron. "Nous sortions de D2 mais même l’année d’après, le chiffre d’affaires n’était pas comparable et tournait autour des 7-8 millions d’euros", annonce le patron des lieux.

En conflit avec toute la Belgique

Comment a-t-il fait? Il a d’abord fallu mettre un peu d’ordre dans la gestion de l’entreprise. "En reprenant la direction, j’ai hérité de 29 litiges. Mon oncle qui était à la tête du Sporting depuis 2002 était en conflit avec à peu près toute la Belgique", explique le patron, arrivé à Charleroi à la même époque. "J’ai complètement été catapulté par mon oncle, il n’y a pas d’autre façon de le présenter", avoue sans détour Mehdi Bayat. "En dix ans, j’ai fait à peu près tout au Sporting, ce qui m’a permis d’apprendre le métier et ce qu’il ne fallait pas faire."

"En reprenant la direction, j’ai hérité de 29 litiges. Mon oncle qui était à la tête du Sporting depuis 2002 était en conflit avec à peu près toute la Belgique."
Mehdi Bayat

Il a principalement retenu comment faire rentrer l’argent. "C’est assez simple. Un club de foot n’a que quatre sources de revenus: les droits télés, le ticketing, le sponsoring et la vente de joueurs. On ne sait pas faire autre chose. Il faut donc toujours essayer d’obtenir un bon équilibre entre ces rentrées et la gestion de la masse salariale." Cela parait facile sur papier. Surtout si cela fonctionne bien sur le terrain et que les résultats suivent. Cette réussite, au final, ne s’explique-t-elle d’ailleurs pas essentiellement par la prestation des joueurs sur la pelouse et donc le facteur chance? "Je ne suis pas d’accord. Il faut mettre le meilleur environnement autour. On mise sur la stabilité, je n’ai d’ailleurs pas de directeur sportif car je considère que la vision stratégique et la vision sportive sont liées."

De 30 à 500 places VIP

©Debby Termonia

Pour faire rentrer l’argent dans les caisses, le patron n’a d’ailleurs pas attendu les bonnes  performances de ses footballeurs. Il a d’abord repensé le principe du sponsoring. "À l’époque, nous avons été les premiers à créer un écosystème où les sponsors deviennent des partenaires dans un vrai réseau. Cela a permis de remplir nos sièges business. Au premier match après ma reprise, on avait 30 places business occupées. Aujourd’hui, on est à 500 et on pourrait faire plus si les infrastructures le permettaient." Le reste de la tribune s’est remplie progressivement. Pour ce qui est des transferts, Mehdi Bayat a une politique simple: chercher des joueurs peu connus ou revanchards à bas coût, les mettre en avant et ensuite essayer de les revendre à un prix très intéressant. Cela tourne pas mal de ce côté. Le dernier exemple en date est la vente du prometteur Victor Osimhen à Lille pour 12 millions d’euros. "Il y a quelques années, j’étais heureux quand je vendais un joueur à un million d’euros", sourit Bayat.

"Il y a quelques années, j’étais heureux quand je vendais un joueur à un million d’euros."
Mehdi Bayat

Le patron a des idées. Comme celle de s’ouvrir à l’expertise externe. "Nous avons fait appel à Deloitte pour faire un audit externe afin de nous challenger. On veut aussi ouvrir le conseil d’administration et s’appuyer sur des top managers de sociétés reconnues. Avec les récentes actualités dans le football belge, c’est difficile de les attirer. Il faut donc prouver à tout le monde que notre gestion est saine. Le patron a également à son actif quelques choix stratégiques tranchés. Comme celui de ne pas verser de dividendes à ses actionnaires. "Depuis que je suis là, l’ensemble des bénéfices sont réinjectés dans le développement. Ce n’était certainement pas la politique avant moi à Charleroi et c’est plutôt rare ailleurs. Mais on doit continuer dans ce sens."

Aux portes du G5

Les chiffres carolos sont bons, mais pas encore assez pour Mehdi Bayat. "Aujourd’hui, nous sommes aux portes du G5. Si on veut désormais enter dans cette catégorie, on a encore des paliers à passer. Et pour ça, on a besoin d’un stade. Aujourd’hui, l’actuel est notre plus gros handicap à notre développement".

"Certaines zones de notre stade sont honteuses, c’est pourri, il n’y a pas d’autres mots."
Mehdi Bayat

Au moment de décrire son "écrin" vieillissant, le patron n’y va pas vraiment avec des pincettes. "Certaines zones de notre stade sont honteuses, c’est pourri, il n’y a pas d’autres mots. On a massivement investi, ce qui a permis d’avoir cette croissance en refaisant notamment les espaces VIP et notre 'kop' qui est aujourd’hui plein. Mais pour ce qui est des tribunes familiales, ça ne va pas et ça n’a plus de sens de remettre de l’argent. Il faut donc investir dans un nouvel outil."

Stade couvert et multifonction d'ici 2024

©Debby Termonia

Le projet est connu et est plein d’ambitions. Le nouveau stade coûtera 60 millions d’euros et sera entièrement financé sur fonds propres. Côté construction, le projet sera confié à Christophe Mariotti, un architecte français derrière les nouveaux stades de Calais et Sedan. Le directeur est également en discussion très avancée avec le groupe Besix. L’inauguration est prévue pour 2024, au plus tard. "Il sera constamment couvert avec une pelouse naturelle. Aujourd’hui il n’y a qu’une seule infrastructure comparable dans le monde en Nouvelle-Zélande où jouent les All Blacks." Installée à Marchienne-au-Pont, la nouvelle enceinte devrait disposer de 20.000 places assises. Dans le rapport présentant le fameux projet, on peut pourtant lire que l’affluence moyenne se situe aujourd’hui plutôt autour des 10.000 supporters.

Aucun problème d’équation pourtant, selon lui. "Gand était exactement dans la même situation que Charleroi avant son nouveau stade. Certaines parties sont saturées et les zones qui ne sont pas remplies sont obsolètes", assure le patron qui n’estime pas son rêve trop grand. De toute façon, il ne sera plus question uniquement de football dans le stade.

"Je compare souvent un stade à un avion de ligne. Cela coûte très cher, et pour être rentable, il doit être constamment dans les airs."
Mehdi Bayat

Le projet sera multifonctionnel et accueillera des spectacles et des concerts. Une  diversification indispensable pour le directeur. "Je compare souvent un stade à un avion de ligne. Cela coûte très cher, et pour être rentable, il doit être constamment dans les airs. C’est le même principe pour un stade de foot. Il faut y faire du spectacle. On ne fait pas vivre un stade en y mettant un restaurant, une salle de sport et des commerces de proximité. S’il l’on reprend nos quatre types de financement, le siège vendu est le produit le plus rentable. Nous allons créer un maximum de confort pour ça. Il n’y aura donc pas de salle de sport mais une crèche, par exemple, pour permettre aux parents de venir à un match ou un concert."

Plutôt spécialiste du ballon rond que du micro, Mehdi Bayat a déjà prévu de faire sous-traiter cette nouvelle diversification. "À terme, il n’est pas impossible que le chiffre d’affaires issu du divertissement soit plus important que celui du foot. Mais il faut travailler avec des gens dont c’est le métier. Mon objectif est de faire de ce stade une référence dans le monde de la culture. Cela fait souvent rire quand je dis ça mais après Las Vegas, pourquoi Céline Dion ne viendrait-elle pas chanter à Marchienne-au-Pont?"

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés