interview

Mehdi Bayat: "On se bat pour organiser le Mondial féminin de 2027"

Mehdi Bayat, président de l'Union belge de football et administrateur-délégué du Sporting de Charleroi.

Avec un potentiel de croissance "dix fois supérieur" par rapport à celui des hommes, le football féminin est une priorité sur laquelle mise aujourd'hui l'Union belge. Objectif: le professionnaliser et organiser, avec l'Allemagne et les Pays-Bas, la Coupe du monde 2027.

Sport le plus populaire au monde, outil géopolitique et puissance économique, le football est aussi le miroir de nos sociétés. Son histoire, liée à la modernisation; ses enjeux politiques, économiques et identitaires; ainsi que sa déclinaison au féminin dès les premières aurores du XXe siècle, ont fait de la Belgique l'une des nations pionnières du ballon rond en Europe. Nos Diables sont aujourd'hui numéro 1 mondial et nos Red Flames occupent la 17e place, témoignant d'un potentiel de croissance du football des femmes à tous les niveaux et sur lequel mise désormais la Fédération belge.

Le plus grand obstacle étant sans conteste l'ancrage de certaines mentalités à l'égard d'un sport qui rayonne avant tout par les exploits de ses plus grands hommes de légende.

Mais si la création d'un marché porté par une concurrence saine passe par des impératifs de réussite et de succès sur le terrain, son président Mehdi Bayat se dit "conscient des difficultés et des grandes inégalités qui existent entre le monde du football des hommes et celui des femmes". L'avenir appartient donc aux footballeuses, mais cette quête de reconnaissance - séculaire et tous azimuts - doit encore affronter l'épreuve du temps et reste jonchée de nombreux obstacles. Le premier d'entre eux étant sans conteste l'ancrage de certaines mentalités à l'égard d'un sport qui rayonne avant tout par les exploits et le talent de ses plus grands hommes de légende.

"Le potentiel de croissance que nous avons à travers les femmes est dix fois plus important que celui que nous avons aujourd'hui par rapport aux hommes", explique Mehdi Bayat. "Est-ce que cela veut dire que je peux prendre l'engagement de dire que dans deux ou trois ans on aura un niveau d'équilibre entre les mondes du football masculin et féminin, non certainement pas." Sur les 500.000 affiliés que compte actuellement le football belge, plus de 40.000 sont des filles et des femmes. L'objectif de la Fédération est de parvenir à doubler ce nombre d'ici trois ans. Du côté des budgets, les chiffres suivent: en 2021, plus de 4 millions d'euros seront dédiés aux équipes féminines à l'échelon national, à la Super League et au marketing, dont environ 1.230.000 euros pour les Red Flames.

4
millions €
Le budget global prévu pour le football féminin en 2021 (équipes nationales, Super League et marketing, dont environ 1.230.000 euros pour les Red Flames).

"Très égoïstement, si l'on veut considérer que la Fédération est une structure professionnelle comme une entreprise et qu'elle tire ses ressources et ses revenus du nombre des affiliés qu'elle va avoir, on sait très bien qu'il y a un vrai filon au niveau du football féminin", assume Mehdi Bayat. "On doit le développer, il est là. Si on ne prend pas au sérieux le football féminin, je pourrais considérer que nous ne sommes pas de bons gestionnaires." Un travail mené à bout de bras au sein de l'institution fédérale par une ancienne joueuse, Katrien Jans, dont "l'implication exceptionnelle" dans le développement du football féminin est saluée par le président. "Il faut des passionnés pour s'ouvrir et essayer de changer la donne."

Construire un produit attractif

Mais pour créer de nouveaux modèles d'identification, l'argent seul ne suffit pas. Il faut y mêler la volonté et dépasser des vieilles antiennes culturelles qui persistent encore au sein de certains clubs peu enclins à professionnaliser leur section féminine. "On vit dans un monde de perceptions. Quand on regarde le modèle américain, le soccer est un sport de femmes. Le football féminin est une vitrine au niveau des Etats-Unis", souligne Mehdi Bayat. "Chez nous, c'est l'inverse. On doit prendre exemple sur la ligue féminine américaine, ils ont réussi à construire un produit attractif qui fait partie des moeurs. C'est vers ce modèle-là qu'on doit essayer d'aller, mais sans perdre de vue qu'on sera confronté à des limites."

"On doit prendre exemple sur la ligue féminine américaine, ils ont réussi à construire un produit attractif qui fait partie des moeurs."
Mehdi Bayat
Président de l'Union belge de football

Au-delà des barrières mentales, la réalité économique est aussi un frein à l'épanouissement du football des femmes. Dans une interview récente au magazine sportif Eddy, Tessa Wullaert, 27 ans, capitaine des Red Flames et triple soulier d'or s'est exprimée sur la question des inégalités de traitement: "D'ici l'égalité salariale, je serai sans doute morte." Pour le président de l'Union belge, "c'est triste à dire, mais elle a raison". La route est encore longue avant de rejoindre le Brésil, l'Angleterre et la Suède qui viennent de sceller l'égalité des primes et des salaires entre leurs sélections masculine et féminine. "Si on veut dépasser ces paliers, on doit faire en sorte de professionnaliser davantage la Super league féminine (créée en 2015, elle compte aujourd'hui 10 équipes, dont 2 amateures, NDLR). Cela dépendra des moyens que l'on mettra à disposition des clubs mais aussi de ceux qu'ils devront créer eux-mêmes (...) C'est le niveau de la compétition qui permet de susciter l'intérêt du public, des sponsors et générer des investissements."

"C’est une découverte totale, on part d’une page blanche (...) Les autres clubs, même les deux amateurs, ont plus d’expérience que nous."
Mehdi Bayat

Mehdi Bayat est aussi le patron du Sporting de Charleroi. Le terrain de jeu est idéal pour passer de la théorie à la pratique. "Si je ne donne pas l’exemple, ce n’est pas cohérent avec le discours que j’exprime en tant que président de l’Union belge". Depuis septembre, le Sporting dispose donc de sa propre équipe en Super League. "C’est une découverte totale, on part d’une page blanche (...) Les autres clubs, même les deux amateurs, ont plus d’expérience que nous", confirme-t-il. Avec 1 point sur 24 et une dernière place au classement, il y a effectivement une belle marge de progression. 

"Je n’investis pas dans le football féminin avec comme volonté d’obtenir un retour sur investissement rapide."
Mehdi Bayat

Pour ses débuts, Mehdi Bayat n’y est pourtant pas allé de main morte. "Nous avions prévu un budget initial que nous avons dépassé. On tourne autour des 250.000 euros par an, ce qui n’est pas rien. Nous avons quatre contrats pros ce qui est, à ma connaissance, le plus du championnat." L’équipe bénéficie ainsi d’un encadrement professionnel avec coachs, suivi physique, nutritif et tout le nécessaire. "On a de l’ambition. J’espère que dans trois ou quatre ans, nous jouerons le top du championnat (...) C’est cette saine concurrence avec les autres clubs qui permettra de faire du foot féminin un produit  de qualité qui va attirer les télévisions, les sponsors et qui permettra d’augmenter les budgets."

En attendant l’évolution, le club travaille donc à perte sur ce projet. "Je n’investis pas dans le football féminin avec comme volonté d’obtenir un retour sur investissement rapide. Je sais que cela va nous coûter de l’argent à court terme. Mais si nous parvenons à rendre le projet autosuffisant à moyen terme, je serai déjà très content."

Horizon 2027

Il y a quelques mois, à l’heure de présenter son projet 2020-2024, censé baliser la trajectoire du Sporting, on n’a pas trouvé un seul mot sur le foot féminin. "Ce n’était effectivement pas la priorité quand on a imprimé le projet", reconnaît-il. "C’est tout neuf pour nous. C’est la Fédération qui m’a ouvert les yeux. Je fais désormais en sorte de communiquer intelligemment sur ce dossier. Je donne l’exemple avec mon club mais il faut que cette volonté soit partagée par les autres. Zulte-Waregem a aussi passé ce cap en même temps que nous. Car Mieke De Clercq est la seule représente femme dans le CA de la Pro League ? Il y a peut-être un parallèle. Mais l’équipe féminine fait désormais partie des projets-cadres du Sporting."

"D'ici là, le niveau de la Super League aura progressé et les infrastructures seront différentes, c'est indéniable."
Mehdi Bayat

La promotion tonitruante de la Coupe du monde 2019 en France a permis de "mettre en avant ce qu'est le football féminin". La Belgique pourrait-elle faire partie des pays hôtes de la Coupe du monde 2027? De concert avec les Pays-Bas et l'Allemagne, "on veut absolument l'organiser. On va se battre pour l'avoir", affirme Mehdi Bayat. "D'ici là, le niveau de la Super League aura progressé et les infrastructures seront différentes, c'est indéniable." Un projet qui nécessite cependant l'existence d'un stade national..."Il faut une excuse. Bruxelles doit avoir un stade, ça doit faire partie d'un projet fédéral, d'une volonté nationale. J'espère qu'elle l'aura avant 2027."

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