interview

Mehdi Bayat (Sporting de Charleroi): "Peut-être qu'un jour, on ouvrira le capital"

©Anthony Dehez

Le Sporting de Charleroi s’est refait un nom en Belgique et plus vite que prévu dans son plan stratégique. Grand artisan de la redynamisation des Zèbres, Mehdi Bayat insiste sur la réussite collective et sur le renouveau de toute une région. Les choses ont été vite et il s’agit déjà de penser au prochain chapitre. 

Ce vendredi soir a eu lieu le choc d’ouverture des playoffs entre les deux frères ennemis wallons du championnat belge de football. Le Standard de Liège affrontait le Sporting de Charleroi, un match fermé qui s'est décanté dans les derniers instants grâce à une belle frappe lointaine de Junior Edmilson, ailier gauche du Standard.

Ce match était tout un symbole, celui de la confrontation entre le club qui monte et celui à la recherche d’un glorieux passé quelque peu retrouvé grâce à sa victoire en Coupe de Belgique. Mehdi Bayat, l’administrateur du Sporting nous a reçus dans ses bureaux entre les piles de papiers avec son directeur commercial, Walter Chardon, qui s’affairait derrière lui. Pas de trêve pour les dirigeants carolos qui sont en pleine discussion sur les prolongations de contrat des joueurs et l’organisation de la fin du championnat. 

Une chose est sûre, Charleroi a réussi son pari du renouveau. Grand artisan de la bonne forme retrouvée des Zèbres, Mehdi Bayat tempère les déceptions qui pourraient naître chez les supporters suite à une fin de phase classique plus compliquée. 

"J'ai appris à éteindre les incendies tout en insufflant une vision de long terme."
Mehdi Bayat
administrateur du Sporting de Charleroi

Dans son plan stratégique, presque tout a été plus vite que prévu. "Sur quatre saisons, on a été trois fois dans les Playoffs 1 et l’année où l’on n’y était pas, on a gagné les Playoffs 2. La régularité sportive se met en place. Il faut la travailler pour la pérenniser afin d’avoir des résultats réguliers sur 10 ans au moins. Ce qui permettrait d’aller chercher plusieurs générations de supporters. Ce qu’on avait perdu par le passé", dit celui qui voit dans la résurrection des Zèbres un symbole du renouveau de toute une ville. 

"Avant le Sporting de Charleroi n’existait pas aux yeux des supporters du Standard. Maintenant, sur mon compte Twitter, il y a une déferlante de supporters du Standard qui viennent me charrier en disant ‘tu voulais gagner la Coupe et c’est nous qui l’avons’. Avant, ils ne l’auraient jamais fait. Je suis fier d’avoir fait en sorte que le Sporting de Charleroi soit replacé sur la carte. C’est un club qui compte de nouveau." 

Votre président Fabien Debecq nous disait que dans le football, il faut se remettre en question toutes les semaines. La saison de Charleroi semble prouver qu’il a raison… Ça reste un problème positif. Quand on reprend le club en septembre 2012, il est malade, sans âme, en situation de faillite virtuelle.

Les semaines plus difficiles sur le plan sportif sont un problème de luxe? Oui, car on a réussi à refaire de Charleroi un club qui compte. C’est un club en très bonne situation financière. Ce qui nous permet de réaliser des investissements dans les infrastructures, dans la revalorisation salariale des joueurs et d’avoir pu garder notre entraîneur.

©Anthony Dehez

Votre projet s’inscrit sur le long terme. Vous progressez à votre rythme avec un business model clair. Parallèlement, on a les très grands clubs européens financés à coups de pétrodollars. Quelle est votre opinion sur ce grand écart entre des clubs comme le vôtre et des clubs comme le PSG? C’est une vision et un choix. J’ai appris mon métier pendant 10 ans. Je suis arrivé au club en 2003 et j’y ai quasiment exercé toutes les fonctions avant de devenir administrateur délégué en 2012. Une de mes priorités est que le club ne dépende que de l’argent qu’il génère. Dépendre de l’argent de quelqu’un d’autre peut s’avérer très dangereux. Notre ambition doit être liée à ce statut-là. Je reste un être humain et je vous avoue que parfois, je me dis que ma tâche serait beaucoup plus simple si j’avais un apport de quelques millions d’euros de temps en temps. Cela me permettrait d’avoir une vision différente au niveau des transferts ou constituerait un coup d’accélérateur pour la mise en place d’un projet.

Le danger est de créer des coûts récurrents? Exactement. Tout le monde me dit que le modèle appliqué à Charleroi est un exemple et que ce que l’on arrive à faire est exceptionnel.

Ce n’est pas un peu frustrant de se dire que l’on essaye d’avoir une gestion saine alors que le football de très haut niveau prend une tout autre direction? Il faut l’accepter. Sera-t-on capable un jour d’ouvrir le capital du club? Peut-être. Ce n’est pas prévu aujourd’hui, mais la réflexion peut être ouverte. Le potentiel du Sporting de Charleroi est exceptionnel. La zone de chalandise dans laquelle nous nous situons nous permet de faire en sorte que le Sporting soit un jour un grand club.

C’est quoi un grand club? Cela fait plusieurs années que les résultats sportifs se suivent. Un grand club a déjà un stade digne de ce nom, rempli d’abonnés, capable d’aller drainer des trophées régulièrement et de participer à des compétitions européennes avec une visibilité nationale.

"Notre business model est bon mais il faut encore consolider les bases."
Mehdi Bayat
administrateur du Sporting de Charleroi

Beaucoup d’autres clubs ont aussi de beaux projets. Qu’est-ce qui fait la réussite de Charleroi? À l’époque, je me suis répété 100.000 fois: "Que ferais-je si j’étais à la place de mon oncle Abbas à la tête de Charleroi?" Une fois que j’ai été aux commandes, le projet 3-6-9 s’est mis en route naturellement et rapidement. J’ai bien appris la gestion de crise pendant les 10 ans où j’occupais d’autres fonctions dans le club et que je devais systématiquement aller éteindre les incendies souvent allumés par mon oncle. Je suis capable de gérer des crises et j’essaye d’insuffler une vision à long terme. C’est ce qui nous permet de grandir.

En tant que troisième (avant le match de vendredi soir, NDLR), vous êtes à une position européenne. Vous êtes passé d’une position où vous aviez tout à gagner à celle où vous avez tout à perdre. N’est-ce pas un peu moins confortable? C’est probablement une des raisons pour lesquelles nous avons raté la fin de la phase classique. Nous nous sommes qualifiés trop tôt pour les Playoffs 1, même si mathématiquement ce n’était pas le cas, on le savait déjà. De cette situation de perpétuel outsider, on s’est retrouvé avec un nouveau statut à gérer. Peut-être que l’on n’était pas prêts.

Troisième, c’est au-dessus de la taille du club? On ne va pas se plaindre parce que l’on a bien travaillé, parce notre entraîneur et nos joueurs sont bons ou parce que notre scouting (la recherche des talents, NDLR)  est bon et que l’on arrive à aller chercher des joueurs que d’autres ne voient pas et qu’ils viennent ensuite payer quelques millions pour récupérer. Notre business model est bon mais il faut encore en consolider les bases.

"J’essaie d’amener un esprit Mannschaft à Charleroi. La star c’est l’équipe, de la femme d’ouvrage en passant par les joueurs jusqu’à la direction."
Mehdi Bayat
administrateur du Sporting de Charleroi

Les autres clubs ont-ils laissé tomber le scouting depuis quelques années, surtout dans les championnats exotiques? Je ne crois pas. Le scouting peut exister au coin de la rue. Ma cellule travaille essentiellement la Belgique, la France et les marchés proches des nôtres. On a une certaine réussite à ce niveau-là. Le scouting exotique peut aussi fonctionner, mais il faut des moyens pour le faire intelligemment et proprement. Nous, on veut surtout avoir une ligne de conduite par rapport à notre vestiaire. On a voulu construire un projet sportif autour de Felice Mazzu, notre entraîneur, et on essaye d’aller chercher des joueurs qui correspondent à cette ligne de conduite. On travaille de manière de plus en plus ciblée. Avant, on mettait zéro euro pour nos transferts. Maintenant, on met un peu plus d’argent.

Évidemment, il y a beaucoup de facteurs qui rentrent en compte pour que cela fonctionne: la langue, l’intégration, etc. Notre attaquant iranien, Kaveh Rezaei, en est le meilleur exemple. Pendant tout un temps, j’avais dit que je n’irais pas chercher de joueurs étrangers. Il est le meilleur exemple d’intégration. Il ne connaissait ni la langue ni le championnat et avait un statut de star dans son pays. Il s’est complètement intégré au système du Sporting de Charleroi.

En ayant des origines iraniennes, je suis extrêmement sollicité par des agents iraniens. Mon oncle aussi à l’époque. Il avait pris quelques joueurs iraniens, ça ne s’était pas bien passé. J’étais réticent. Mais Kaveh m’a convaincu lui-même en comprenant complètement la philosophie que l’on essaye d’appliquer à Charleroi aujourd’hui. Mes scouts m’ont dit que s’il était capable de reproduire ce qu’il faisait en Iran, il serait parfait pour l’équipe de Felice Mazzu. Notre philosophie, c’est que notre équipe est bonne et douée parce qu’on n’a pas de stars. On travaille tous. Tout le personnel et les joueurs ont une responsabilité importante.

©Anthony Dehez

Une philosophie que vous voulez conserver évidemment même si vous grandissez? Bien sûr, ça fera partie intégrante du projet du club. On a pris beaucoup d’avance sur notre plan stratégique 3-6-9. Je vais devoir revenir avec un nouveau projet stratégique cet été. Il faut redonner une vision avec de l’ambition. J’irai réexpliquer notre nouveau plan sur le terrain comme à l’époque dans les repères des clubs de supporters, dans leurs tavernes et leurs bistrots.

Il faut remobiliser la famille zébrée? Le travail que je dois faire avec les joueurs et le staff pour assumer le nouveau statut du club, je dois aussi le faire avec nos supporters. Le club évolue et grandit. L’appétit vient en mangeant, mais il faut rester les pieds sur terre, car le chemin sera encore long. On écrit un tout nouveau chapitre de l’histoire de Charleroi.

Ils doivent comprendre que cela a peut-être été un peu trop vite? On a beaucoup d’avance, mais il faut consolider les bases et ça prend le temps que ça prend.

Vous dites que Charleroi est une équipe sans star, c’est une leçon pour nos Diables Rouges? C’est la force de la somme des individualités en plus d’une mentalité de gagneur qui donneront des résultats. Ça passe par la cohésion de groupe. Si l’Allemagne a une équipe aussi forte, c’est pour cette raison. Ils ont cette faculté de tout donner pour leur équipe. La star c’est l’équipe, c’est la Mannschaft.

Vous avez amené un esprit Mannschaft à Charleroi? C’est ce que j’essaye de faire constamment. Le Sporting de Charleroi c’est nous, ce sont tous les gens qui travaillent ici, de la femme d’ouvrage au magasinier, le staff, la direction, les joueurs. On est tous au service des uns des autres. On a l’avantage d’avoir moins de monde que dans un grand club. On a une équipe extrêmement réduite et les messages passent vite.

Un parcours européen serait un accélérateur dans le projet du club? On a déjà eu deux tours préliminaires il y a deux ans…

Ce n’est pas ça qui change un budget… Pas du tout. Nous avons fait les efforts pour que le stade du Pays de Charleroi soit aux normes pour accueillir des matchs européens d’ici l’été.

"Peut-être qu’un jour, on ouvrira le capital du club."
Mehdi Bayat
administrateur du Sporting de Charleroi

C’est beaucoup d’argent? En fonds propres, on a dépassé les 2,5 millions d’euros. Sans compter l’argent investi dans l’école des jeunes et l’évolution de la masse salariale du club qui sont aussi des investissements importants. Pendant des années, Charleroi n’était pas le club qui payait le mieux, on a réussi à passer ce palier-là. On arrive à garder des joueurs.

N’y a-t-il pas un risque en termes de recettes avec ces gros salaires, si par exemple l’année prochaine vous avez une saison plus compliquée sportivement? Si, et c’est pour cela que l’on a une obligation de résultat même si on ne se doit pas d’être champion ou même troisième chaque année.

Qu’est-ce que vous pensez du niveau de la Pro League? Aucun club belge n’a vraiment performé cette année en Europe. Quand on regarde les résultats des équipes belges, ils ont été très bons les dernières années à notre niveau. Quand on voit que le PSG avec ses moyens n’y arrive pas face aux équipes espagnoles ou anglaises, il faut se poser des questions. Ce n’est fatalement pas nos équipes belges qui seront capables de faire ça. Par contre, en Europa League l’année passée, on avait presque trois équipes en quart de finale, c’était extraordinaire. Cette année, on est passé à travers, ça arrive.

C’est le sport? Oui, je reste persuadé que notre niveau est bon.

"Le projet pour la mégalopole Charleroi est unique en Europe"

Mehdi Bayat insiste, un club de foot est bien plus qu’un lieu de divertissement, c'est un outil économique pour toute une région. Et ça tombe bien, le club est plutôt seul dans sa région qui, elle, est en plein boom.

Vous en êtes où dans le développement du stade? On avance de notre côté. Le projet avec la ville de Charleroi (pour rhabiller l’extérieur et réaménager les alentours NDLR) a pris plus de temps que prévu. On travaille tous les jours pour que les gens sentent le changement. Il est évident qu’à long terme, on devra avoir un nouveau stade pour le Sporting.

Un discours un peu compliqué pour les autorités, non? On leur dit à la fois qu’il faut rénover ce stade et qu’on aura besoin d’un autre stade ailleurs d’ici quelques années… C’est une réflexion qu’on doit avoir. On vient de dépenser 2,5 millions d’euros dans le stade actuel et on devra encore dépenser de l’argent dans celui-ci. Quand vous avez un vieux stade, il faut dépenser perpétuellement. On dépense d’autant plus dans un vieux stade que dans un neuf.

Vous mettez en avant le rayonnement économique du club. Qu’allez-vous en faire commercialement? Je suis persuadé que le Sporting de Charleroi est devenu une porte d’entrée économique dans la région. Au départ, le Sporting a constitué un alibi pour que des hommes d’affaires se rencontrent et travaillent ensemble. Ça a plu et on a créé un écosystème dans la sphère du Sporting.

C’est important pour la région? Quand on a repris le club, on n’avait pas de partenaire. On en recense maintenant plus de 300. Il y a de tout. Des grands sponsors et des PME. Il y a de la place pour tout le monde dans cet écosystème et on fait en sorte que tous les partenaires y trouvent leur compte.

La région de Charleroi est en plein boom actuellement, avec l’Aéropôle, le Biopark, les rénovations dans le centre de la ville. 40% du centre-ville sera reconstruit d’ici quelques années. Ce type de projet dans une mégalopole comme Charleroi est quasiment unique en Europe aujourd’hui.

 Le complexe du Carolo est oublié? Non loin de là. Ce complexe a été présent pendant des années. Les choses se redessinent. Je pense que même les Carolos ne se rendent pas compte de ce qui se passe. Quand Rive Gauche est sorti de terre, les gens ont pris conscience que pour faire une omelette, il faut casser des œufs. Les gens reprennent confiance dans les projets politiques à Charleroi. Pendant des années, tout le monde a souffert de cette carence politique et du déclin de la ville.

 

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