interview

Olivier Guez: "Le football est un milieu terrible et très choquant. Et pourtant, on replonge. C’est une drogue"

©©FAURE/Leextra via Leemage

Prix Renaudot en 2017 avec son roman "La disparation de Josef Mengele", l'écrivain Olivier Guez est un passionné de football. Dans son dernier livre*, qui rassemble une série d'articles, il évoque ce sport qui le fascine depuis son enfance et qui représente, selon lui, un "miroir de nos sociétés."

Pourquoi le football est-il, selon vous, une passion "absurde" et "dévorante"?

Au départ, le football est un jeu simplissime : n'importe qui peut jouer, avec une sphère quelconque, n'importe où dans le monde. Le fait que ce jeu si simple soit devenu porteur de tels enjeux économiques, financiers et géopolitiques, a une dimension absurde.

"Le football peut apparaître, le temps d’une compétition, comme un sparadrap dans des pays où il y a de grandes tensions"

Le football est le trait d’union de la planète mondialisé. Il est le miroir de nos sociétés. Il imprègne la mémoire des pays et des villes, la culture populaire des nations. D’autre part, le football met les gens en état de transe : ils pleurent, ils sont joyeux, parfois violents. Je reste fasciné de voir que, lorsqu’il y a une grande compétition comme l’Euro ou la Coupe du monde, on ne parle que de çà, on ne voit que ça partout ! Mais il y a quelque chose de bon enfant, là-dedans. C’est un peu similaire à la période de Noël.

Et cette passion n’a pas d’âge…

Oui, et d’ailleurs, cette passion relie les âges et les gens dans le monde entier. Le football peut créer de la cohésion sociale. Il peut apparaître, le temps d’une compétition, comme un sparadrap dans des pays où il y a de grandes tensions. Le football est une pause métaphysique, une sorte d’union sacrée, durant un temps limité. Mais heureusement que ce sport existe. À mes yeux, c’est le seul sport qui est accable de nous relier de cette manière.

"Les pouvoirs totalitaires se sont toujours méfiés du football."

Le football a donc une dimension politique?

Oui, avec le football, il y a toujours eu un effet de récupération politique. Cependant, le football n'est pas une science exacte. Quand on y regarde bien, les pouvoirs totalitaires s'en sont toujours méfiés. Ils ont toujours préféré investir dans l’haltérophilie, la natation ou l’athlétisme car, dans le cadre de ces sports, il était possible de construire des champions. Dans le football, on ne peut pas miser uniquement sur une individualité : c’est un jeu d’équipe. Il n’y a aucune garantie politique. C’est pourquoi les dictateurs, comme Staline par exemple, ont toujours eu peur du football. Actuellement, il est intéressant de remarquer que la Chine n’a, jusqu'ici, pas réussi à monter une équipe compétitive. En termes de soft power le football est pourtant très important.

"Dans les milieux plus populaires, le football est toujours perçu comme un vecteur d’émancipation sociale."

Vous dites aussi que le football est "égalitaire" et "méritocratique". En quel sens?

Il n’ y a pas de « fils de » ou « fille de » dans le football. Le football est non seulement égalitaire, mais très méritocratique. Dans les milieux plus populaires, le football est toujours perçu comme un vecteur d’émancipation sociale. D'ailleurs, il y a très peu de jeunes issus de la classe moyenne supérieure qui deviennent joueurs de foot.

"Les joueurs actuels sont devenus surhumains. Il suffit de regarder leur apparence physique et de la comparer aux joueurs d’avant. Dans les années 70/80, les joueurs ressemblaient, en gros, à votre voisin."

La place des femmes a aussi considérablement évolué au sein du monde du football...

C’est très bien, évidemment. Mais il ne faut pas s’ébahir de voir des femmes jouer au football simplement parce que ce sont des femmes. Le football c’est aussi une dimension mythologique, ce sont des légendes. Pour l’instant, le foot féminin n’a pas encore produit de légendes. Mais peut-être n’y aura-t-il tout simplement plus de légendes dans le football…

Pourquoi??

Parce que le football est devenu très aseptisé. Ce n’est plus le même sport, plus le même niveau d’exigence. On ne plaisante plus aujourd’hui car les enjeux sont énormes. Les joueurs sont devenus presque surhumains. Il suffit de regarder leur apparence physique et de la comparer aux joueurs d’avant. Dans les années 70/80, les joueurs ressemblaient, en gros, à votre voisin.

"Le stade est un échantillon de la société, il représente ce qu'elle a de mieux et ce qu'elle a de pire. Mais je ne suis pas certain qu’il y ait plus racisme dans le football que dans la société en général."

Le racisme est un problème structurel dans les stades. Est-ce qu'on s'y attaque suffisamment selon vous?

Je pense que dans un stade les supporters perdent la raison. Une saison, on applaudit un joueur et, s’il change d’équipe la saison suivante, on se met à le détester. S’il est noir, par exemple, cette détestation va se traduire par des insultes racistes. Le stade est un échantillon de la société, il représente ce qu'elle a de mieux et ce qu'elle a de pire. Mais je ne suis pas certain qu’il y ait plus racisme dans le football que dans la société en général. Ne vanter que les bienfaits du football est ridicule, mais s’attarder uniquement sur ses aspects négatifs est tout aussi ridicule.

"Les joueurs de football n’ont pas l’intelligence de Winston Churchill, ce ne sont pas des intellectuels. Mais pour avoir les carrières qu'ils ont, il faut cependant une intelligence supérieure."

N'avons-nous pas tendance à faire des joueurs de football des porte-parole ou des modèles?

On attend trop des joueurs de football : ce sont des gamins, ils n’ont pas de recul. Il faut se rendre compte qu’ils ont des parcours de vie tout à fait extraordinaires. Les joueurs de football n’ont pas l’intelligence de  Winston Churchill, ce ne sont pas des intellectuels. Mais pour avoir les carrières qu’ils ont, il faut cependant une intelligence supérieure. Il y a tellement de pièges : la pression, les fans, les attentes, l’argent, etc.

"Si on s'intéresse à la mondialisation et au fonctionnement du capitalisme actuel, il faut s'intéresser au football."

Vous êtes très critique envers la FIFA. Est-il possible de réguler le marché du foot qui semble le reflet d'un capitalisme sans limites?

Si on s'intéresse à la mondialisation et au fonctionnement du capitalisme actuel, il faut s'intéresser au football. Le football est un marché comme un autre. Qu’est-ce qui peut empêcher un club d’acheter un joueur pour un montant indécent ? Au nom de quoi ferions-nous une exception pour le football en lui imposant une régulation ? Une régulation interne est encore plus impensable. La FIFA fait beaucoup de déclarations de façade, elle a constitué des comités d'éthique, etc. Mais les arrière-cuisines ne sont pas très nettes : il subsiste énormément de corruption. Le football est une industrie qui véhicule des quantités astronomiques d'argent.

"Économiquement, les clubs sont sur le fil du rasoir. Ils sont très endettés et ont besoin d’argent, et donc de nouveaux marchés."

Cette crise va laisser des traces sur le monde du foot?

Économiquement, les clubs sont sur le fil du rasoir. Les droits télés sont en chute libre. Ils sont très endettés et ont besoin d’argent, et donc de nouveaux marchés. Lorsque certains grands clubs ont récemment annoncé vouloir créer une nouvelle ligue, ils voulaient tâter le terrain. Ils réessayeront, et réussiront probablement à mettre cela en place. Comme dans toute entreprise, il faut être avant tout efficace. Les clubs de foot n'échappent pas à cette logique.

"Le monde entier va se coucher devant le Qatar car le football, au-delà des énormes enjeux financiers, c'est aussi de la géopolitique, des rapports de force."

Les critiques au sujet de la Coupe du monde au Qatar en 2022 s'amplifient. Pourrait-on voir des pays refuser de participer?

Ils ne seront pas nombreux. Tout le monde ira au Qatar en 2022. Peut-être pas la Norvège, car ils ont leur propre pétrole. Mais, à part eux, le monde entier va se coucher devant le Qatar car le football, au-delà des questions financières, c’est aussi de la géopolitique, des rapports de force. La Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan ont des enjeux dans cet Euro, par exemple. Toutes les tensions internationales se retrouvent sur un terrain de foot. 

"Il faut être réaliste : les plus gros l’emportent sur les plus petits. Ce serait très surprenant que la Macédoine du Nord remporte cet Euro !"

Vous êtes nostalgique?

Le football avait sans doute une dimension plus poétique auparavant. Bien sûr, il y a encore des surprises. Mais il faut être réaliste: les plus gros l’emportent sur les plus petits. Ce serait très surprenant que la Macédoine du Nord remporte cet Euro! Bien sûr, depuis toujours, ce sont généralement les grandes nations de football qui gagnent les grandes compétitions, mais aujourd’hui ce phénomène s’accentue. Là où la situation est sans doute la pire, c’est au niveau des championnats nationaux. Il y a une différence énorme entre les clubs ultra-riches, qui semblent avoir des ressources illimitées, et les autres. Certains bons clubs, souvent prestigieux d’ailleurs, dominent leur championnat, mais n’ont plus de poids sur la scène européenne. Anderlecht, par exemple, ne gagnera jamais la Ligue des Champions. C’est pourquoi on peut ressentir une forme de lassitude. C’est le caractère exceptionnel des rencontres qui est perdu.

Vous avez l'impression que nous ne voulons pas voir la vraie réalité du football?

On sait que c’est un milieu terrible et très choquant. Et pourtant, on replonge. C’est une drogue. 

"Le football est une utopie. On continue d’y croire, alors que l’on sait qu'il est biaisé."

Pourquoi?

Parce qu’il y a une légende, un décorum. Le football me fait penser au communisme. On connaissait la situation et pourtant, certains continuaient d' y croire: ils s’accrochaient à leur utopie. Le football est une utopie. On continue d’y croire, alors que l’on sait qu'il est biaisé. 

*Une Passion absurde et dévorante. Ecrits sur le football, Olivier Guez, Éditions de l’Observatoire, 192 p., 19€

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