reportage

Un touchdown belge et féminin chez l'oncle Sam

©saskia vanderstichele

À 25 ans, Sarah Viola sera d'ici quelques semaines la première joueuse professionnelle belge de football américain. Elle signera prochainement son premier contrat, qui lui permettra de vivre d'un sport qui n'est pas reconnu en Belgique.

C'est le moment. Celui où, pendant une poignée de jours, le monde entier parle football américain. L'apogée du sport le plus typique d'outre-Atlantique aura lieu dans la nuit de dimanche à lundi. Le Super Bowl verra cette année les Chiefs de Kansas City remettre en jeu leur titre face aux Buccaneers d'un certain Tom Brady. La légende vivante du football américain tentera de décrocher son septième titre NFL, le premier avec une autre équipe que les Patriots. Première depuis 55 ans, la finale se fera chez l'un des deux adversaires, dans le stade Tampa Bay de Brady et ses copains.

La démesure habituelle aura bien lieu. Elle sera un peu bridée, cette année, par la pandémie. Cela se verra dès l'entrée dans le stade. Seulement 22.000 spectateurs assisteront à la finale, dans une enceinte qui peut en accueillir trois fois plus en temps normal. Joli geste: parmi les supporters, un bon tiers sera composé de professionnels du monde médical, invités en remerciement pour leur travail durant ces mois compliqués.

5,5
millions de dollars
Les trente secondes de spot publicitaire à la mi-temps du Super Bowl coûtent cette année 5,5 millions de dollars. C'est 100.000 de moins que l'an dernier.

Les dollars couleront (un peu) moins à flots que d'habitude. Cette année, le spot publicitaire de 30 secondes, diffusé à la mi-temps, s'est vendu à 5,5 millions de dollars. 100.000 euros de moins que l'année dernière. Plusieurs habitués, comme Audi ou la marque de bière Budweiser ont passé leur tour. Coca-Cola a aussi poliment décliné. La marque, qui a dû licencier des milliers de collaborateurs, ne se voyait pas allonger les millions cette année. Le Super Bowl y survivra. Comme toutes les précédentes éditions, l'événement devrait d'ailleurs être le plus regardé de l'année aux États-Unis, avec des audiences qui ont pris l'habitude de s'installer au-dessus des 100 millions de spectateurs.

Si l'évènement attire aussi un public féminin, à première vue, le sport made in US sent tout de même fort la testostérone. Pourtant, l'art du bon plaquage et du touchdown parfait peut aussi se décliner au féminin. Bien moins connue, la version pratiquée par les dames se développe au fil des années. Et dès la saison prochaine, elle aura même une petite touche belge, du nom de Sarah Viola. À 25 ans, cette Bruxelloise enchaîne les longues passes et réceptions comme peu de Belges.

"À mon retour en Belgique, j'ai voulu continuer à jouer avec des filles pour connaître vraiment mon potentiel."
Sarah Viola
Première joueuse belge professionnelle de football américain

Cinq ans à Vegas

Passionnée par le ballon ovale et les contacts, la joueuse vient de s'engager avec les Devils de Vegas pour les cinq prochaines saisons. Elle y est engagée comme receveuse, mais peut également assurer le lancer en tant que quarterback. Si la période n'était pas à la pandémie, la joueuse serait déjà sur place. "Le début de la saison, prévu normalement en février, a été décalé. Ils espèrent pouvoir débuter en mars ou avril", explique l'athlète qui a déjà plus de quinze ans de football dans les mains. "J'ai commencé à l'âge de dix ans, un peu par hasard. Je cherchais un sport collectif et en passant devant une journée porte ouverte, ma maman m'a proposé d'essayer le flag football (la version sans contact du sport, NDLR). J'ai directement accroché", se souvient la joueuse qui ne jurait pourtant à l'époque que par le judo.

La suite de sa formation se fera au Brussels Tigers, jusqu'à ses 19 ans. Elle y gagnera trois titres. Le sport est des plus confidentiels chez nous. Il l'est encore davantage côté féminin. En l'absence d'équipes de son sexe, Sarah Viola se bat pour gagner des yards, entourée de garçons. "J'ai notamment joué contre Sylvain Yondjouen (jeune Belge prometteur qui évolue actuellement avec Georgia Tech en College League et dont le portait dans L'Echo date d'il y a un an, NDLR)."

Malgré la différence physique, la joueuse ne démérite pas et lorsqu'elle est invitée à un camp d'été aux États-Unis, elle réalise, qu'à armes égales face à d'autres filles, elle se débrouille plutôt très bien. "J'ai été élue MVP (Most Valuable Player) du camp et j'ai eu plusieurs contacts avec des clubs de la ligue féminine." Elle choisira finalement de s'engager avec Boston. Elle jouera en tant que joueuse semi-pro durant une saison, avant de revenir en Belgique. "À mon retour, j'ai voulu continuer à jouer avec des filles, pour connaître vraiment mon potentiel." Ce sera d'abord la France, puis l'Allemagne.

"Il y a pas mal de contrats en négociation. Notamment avec Netflix pour faire un reportage sur la création de la compétition. Il y a également des discussions avec ESPN."
Sarah Viola
Première joueuse belge professionnelle de football américain

L'expérience américaine a marqué la joueuse. Mais la fédération la plus connue, dans laquelle évolue Boston, manque un peu d'ambition pour Sarah. "Le football féminin est un peu bloqué dans son développement. La WFLA, une nouvelle ligue, est donc actuellement en construction, et débutera cette année. Les dirigeants veulent recommencer sur de bonnes bases, en professionnalisant toutes les joueuses dès le début." Sarah Viola en fera partie. Son contrat présigné, elle débarquera prochainement à Vegas, où tout sera pris en charge. "Je serai nourrie, logée, blanchie et j'aurai un salaire en plus. Je ne sais pas encore exactement combien je toucherai. Le système est le même qu'en NFL. Notre contrat dépendra de notre rôle dans l'équipe et notre temps de jeu. Les primes joueront aussi. Dans tous les cas, je sais que j'aurai de quoi vivre", explique-t-elle.

Sponsors et droits télés attendus

Le flou s'explique aussi par d'autres facteurs, comme le montant des droits télévisés et le sponsoring, encore à finaliser. "Comme la ligue se lance, ils ne veulent pas s'exprimer trop vite, mais il y a pas mal de contrats en négociation. Notamment avec Netflix, pour faire un reportage sur la création de la compétition dans le même style que la série 'Last Chance U'. Il y a également des discussions avec plusieurs chaînes pour la retransmission, dont ESPN. Ce qui est en tout cas certain, c'est que tous nos matchs seront filmés", assure la jeune joueuse, qui devrait également afficher ses prouesses devant des milliers de supporters dans un stade uniquement dédié à son équipe.

"Le football féminin a encore de la marge pour se développer. Il a longtemps été stéréotypé. Mais on sent les mentalités évoluer."
Sarah Viola
Première joueuse belge professionnelle de football américain

Sarah ne s'attend évidemment pas à la même notoriété ni le même compte en banque que ses équivalents de la NFL.  À titre de comparaison incomparable, le quarterback des Chiefs, Patrick Mahomes, a signé l'année dernière le plus gros contrat de l'histoire du sport, à 503 millions de dollars pour cinq ans. "La première année, nous serons seulement payés durant la saison, donc huit mois environ. La suite dépendra de l'évolution de ligue et de ses moyens." Sarah Viola s'attend toutefois à une bonne progression. "Le football féminin a encore de la marge pour se développer. Il a longtemps été stéréotypé, notamment avec la ligue où les filles jouent en sous-vêtements. Mais on sent les mentalités évoluer." Cela se verra dans la nuit de dimanche à lundi prochain. L'un des arbitres de la finale sera pour la première fois une femme. Les staffs des équipes se féminisent également. Les Buccaneers comptent ainsi deux femmes dans leur encadrement, la coach de la ligne défensive et la coach physique assistante.

503
millions de dollars
L'été dernier, le quarterback des Chiefs, Patrick Mahomes a signé le plus gros contrat dans l'histoire du sport.

Manque de reconnaissance

Avec son contrat pro, Sarah fera donc partie des trop rares sportives belges à vivre de leur passion. Un exploit d'autant plus remarquable que le chemin ne fut pas des plus simples. "L'Adeps ne reconnaît pas le football américain. Malgré mes résultats, et le fait que je m'entraîne jusqu'à cinq fois par semaine, je n'ai jamais pas pu obtenir le titre de sportive de haut niveau. Cela m'aurait pourtant permis d'avoir des avantages, notamment pour l'organisation de mes études", regrette-t-elle. Sans le soutien de son pays, la joueuse devrait néanmoins décrocher cette année son diplôme de kiné. Durant les cinq prochaines années, elle profitera de l'intersaison pour rentrer en Belgique afin d'exercer et ne pas perdre la main. "On verra ensuite. Mon contrat peut être renouvelé, je peux changer de club, être prêtée…", explique-t-elle. Elle ne se voit en tout cas pas déposer le casque à trente ans. Son idole Tom Brady, dont elle partage régulièrement la position sur le terrain, est toujours aussi brillant au lancer. Il a 43 ans.

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