Après les télécoms, Sébastien Deletaille se lance dans l'e-santé

©saskia vanderstichele

Lorsque, d’un jour à l’autre, 1.000 médecins généralistes ont vu leur logiciel de gestion de dossier médical menacé suite à une fusion dans le secteur, il leur a fallu relever les manches. Et opérer un sauvetage in extremis. Pour ce faire, la coopérative née de ce trauma a décidé d’aller chercher un expert de la tech, cofondateur de la scale-up Riaktr.

Lundi 24 décembre, veille de Noël. Sébastien Deletaille reçoit un coup de téléphone tardif entre le foie gras et la dinde de rigueur en cette période de l’année. Au bout du fil, Antoine Pairet, responsable des développements technologiques de Medispring, cette coopérative derrière un tout récent logiciel de gestion de dossiers médicaux utilisé par 1.000 médecins généralistes du pays. L’homme lui demande ce qu’il fait demain. Réponse: "C’est Noël." Mais face à l’urgence palpable de la situation, le cofondateur de la scale-up bruxelloise Riaktr (qu’il a quittée deux mois plus tôt) comprend qu’il s’agit-là d’un appel à l’aide réel. Il décide donc de répondre présent en situation de crise, fort de ses compétences dans le monde de la technologie.

"On démarre ici avec une part de marché de 10% des généralistes du pays."
Sébastien Deletaille
CEO de MediSpring

"De là, tous les soirs à partir du jour de Noël, on a travaillé avec les équipes jusqu’à 4h du matin", se souvient-il. Et pour cause, à compter du 31 décembre, Epicure, le logiciel wallon employé par 10% des généralistes de Belgique allait être désactivé, suite au rachat, en mars dernier, par son concurrent belgo-néerlandais Corilus – mouvement s’inscrivant dans "une vraie tendance de consolidation où, sur dix ans, on est passé d’une vingtaine de logiciels labellisés à, aujourd’hui, trois gros acteurs dont un dominant". "C’était comme si on vous disait que votre compte bancaire allait être bloqué à telle date. On a donc dû développer une nouvelle solution depuis zéro. En cinq mois seulement. Sans beaucoup de possibilité de tests, là où ce genre de développement se fait d’habitude en deux ans environ", raconte-t-il aujourd’hui amusé, même si l’intensité du travail livré se lit encore dans ses yeux. "Heureusement, le produit était bon malgré l’utopie de départ, les bugs rencontrés et les critiques qui en ont découlé."

D’une crise à la réalité

L’expérience est révélatrice pour l’entrepreneur qui confie avoir découvert "des hommes et des femmes avec une volonté, un dévouement et une passion sans bornes". Et qui ont permis le basculement de la totalité des généralistes concernés par l’arrêt du service dans les temps. "D’une crise, on est arrivé à une réalité." Ce qui était loin d’être gagné d’avance. Résultat, lui qui s’était donné jusqu’à la nouvelle année pour trouver son prochain défi – après avoir remis les clés de l’entreprise qu’il avait cofondée en 2009 aux côtés de Loïc Jacobs van Merlen suite à une divergence de vue avec ses actionnaires – décide d’embarquer sur un nouveau navire, en route vers de nouvelles aventures. Il prend les rênes de Medispring, dont il devient CEO, en janvier. Avec, en ligne de mire, l’idée de changer les codes dans le créneau des logiciels de gestion de dossier médical informatisé, soit DMI dans le jargon. Pour faire simple, ces outils permettent aux médecins de retrouver directement le dossier complet d’un patient et de suivre, par exemple, ses valeurs biologiques ou biométriques. "En un clic, il a les hémoglobines des trois dernières années, là où avant, il fallait chercher parmi les feuilles de classeurs", glisse Sébastien Deletaille. Tout comme le médecin ne donne plus d’attestation de soin au patient, grâce à ce type de solution. "Pourtant, dans les 24 à 48h, l’argent est sur son compte." Et à partir de janvier, la prescription physique disparaîtra elle aussi.

Un challenge pour le moins nouveau pour ce solvaysien qui a travaillé jusque-là principalement pour le monde des grandes entreprises. D’abord chez McKinsey, où il a été consultant pour les télécoms et la pharma notamment. Chez Riaktr ensuite, où il a mis sur pied une solution permettant à Proximus & Co d’optimiser leurs décisions d’investissement réseau, soit de déterminer de manière automatisée où il fait sens de placer telle antenne dans telle région du pays.

D’ailleurs, ce bagage a même suscité quelques haussements de sourcils au début du voyage. "Quand il est arrivé, on s’est tous un peu demandé ce qu’il venait faire dans notre secteur", se souvient Tanguy de Thier, spécialiste de la médecine du sport et cofondateur de la première heure de Medispring, constituée en mai dernier par 13 médecins. "Mais il nous a vite convaincus. On a alors vu que la greffe se passerait plutôt bien."

Moment propice

Et puis, du côté de Sébastien Deletaille, il convient de souligner que le projet arrivait à un moment particulièrement propice à un changement d’industrie, peut-être plus orientée vers l’humain pour l’entrepreneur (et avec une mission sociétale forte). En effet, sur le plan personnel, il a vu son père, âgé, passer par une crise importante quand on lui a transfusé le mauvais groupe sanguin lors d’une intervention. "ça m’a ouvert les yeux, dit-il aujourd’hui. Dans les hôpitaux, 15 morts sur 1.000 sont liées à des actes iatrogènes (soit des troubles ou maladies provoqués par un acte médical ou les médicaments eux-mêmes, NDLR). Toute une série de morts qui n’ont pas lieu d’être. De plus, en tant qu’entrepreneur, tous les signaux s’allumaient quand j’entrais à l’hôpital, sur ce qui peut être mieux fait. On avait à chaque fois des médecins traitants différents qui, sur base des mêmes paramètres, venaient avec des recommandations différentes. Le matin, on nous disait: ‘Vous pouvez lui dire au revoir’. Et le soir: ‘Non, il va très bien, de quoi parlez-vous?’ Mon père s’est aussi fait voler son iPad en salle d’opération." Ce qui a donc forcément joué dans la balance quant à la direction de sa réflexion. Et qui lui a fait prendre du recul et rencontrer quelque 600 personnes. Au final, il aura retenu des soins de santé, leur portée et leur aspect fondamental dans la vie de chacun. C’est dans la même optique que le Bruxellois est d’ailleurs monté au conseil d’administration de Partenamut, dans le courant du mois de janvier.

LE CV de Sébastien deletaille

Né en 1984, il fait Solvay avant de passer par McKinsey.

En 2009, il cofonde Riaktr.

En 2015, il est sélectionné parmi les Innovators under 35 du MIT.

L’année suivante, Riaktr est sacrée "entreprise prometteuse" de l’année et lève 12 millions d’euros.

En octobre 2018, il quitte son poste de CEO de la scale-up spécialisée dans le big data à destination des télécoms.

En janvier 2019, il prend la tête de la coopérative de 1.000 médecins, Medispring.

Mais la coopérative Medispring n’a rien d’une entreprise classique. On parle ici d’une disruption profonde "permettant aux médecins de prendre en main leur destin technologique en devenant utilisateur et propriétaire du logiciel dont ils ont besoin pour fonctionner", explique-t-il. Mais aussi et surtout d’une réappropriation rendue nécessaire par la force des choses. En effet, "il y a près d’un an, le 21 mars 2018, nous avons été mis devant le fait accompli quant à la fin de vie d’Epicure, ses fondateurs ayant décidé de vendre, se souvient Tanguy de Thier. On s’est alors retrouvé à une vingtaine lors d’une réunion à Louvain-la-Neuve l’après-midi, puis chez un confrère le soir même, à se dire qu’on ne pouvait pas accepter ça. D’autant que certains médecins avaient déjà vécu des rachats préalables et tout ce qui les a accompagnés. En fait, à ce moment-là, on s’est vraiment senti balloté au gré des investisseurs, sans outils informatiques à notre service."

Bref, pour s’en sortir, il fallait réagir, mais "sans pour autant savoir ce qu’on allait pouvoir faire pour remédier à la situation, ni vers quoi aller". Les médecins autour de la table décident donc de frapper à la porte du Dr Frédéric Dujardin, fortement impliqué dans le projet Epicure à l’époque. Celui-ci décide alors de partager son expertise dans cette nouvelle aventure, avec le concours d’Antoine Pairet – fils de médecin qui avait déjà mis sur pied un logiciel à destination des dentistes par défi personnel – afin de permettre à tout ce petit monde de s’émanciper. Ce qu’il a fait. Et force est de constater que "la sauce a très vite pris" entre les différentes parties, explique Tanguy de Thier. "C’est à ce moment-là que nous avons eu notre premier contact avec le monde de l’IT, à une époque où on en ignorait même les initiales", sourit-il. Puis, le reste appartient à l’histoire.

Un début, mais tout est à faire

Aujourd’hui, si toute cette période de brutaux changements semble désormais bien lointaine, il n’empêche que Medispring n’en est qu’aux prémisses de sa mission. Tout est encore à faire...ou presque. "Quand on lance une première mouture, elle n’a pas la maturité d’un logiciel qui a été développé pendant vingt ans, explique Sébastien Deletaille. On va donc, avant de s’ouvrir à de nouveaux utilisateurs, reprendre un peu notre souffle et travailler à une version 1.1, 1.2,… jusqu’à une version 2, puis 3 pour lesquelles on espère que les observateurs se diront: ‘Waouw, on a jamais vu une telle agilité sur le marché’."

"J’ai l’impression de revenir dans le temps, au début de Riaktr", évoque le nouveau patron. Avec la différence, ici, qu’"on est face à un mouvement ‘grass roots’ (qui vient de la base, NDLR) et qui nous donne directement 10% de parts de marché, et ce, dans un monde où, quand un médecin choisit un logiciel, c’est pour 30 ans", poursuit-il. "Cette position forte sur ce marché nous donne beaucoup d’espoir quant au potentiel de changer les dynamiques à l’œuvre. Nous voulons permettre au médecin de choisir un logiciel pour ses mérites, pour son innovation, pour sa qualité – et non parce qu’il est contraint contractuellement ou par difficulté de migrer ses données." Alors, pour l’heure, plutôt côté wallon, de par la base historique des clients d’Epicure. Mais demain, pourquoi pas en Flandre et en Europe.

Avec, pour toile de fond, le fait que, grâce à la concurrence nouvelle qui risque d’être observée dans le monde des logiciels de gestions de dossier médicaux, "la Belgique dans son ensemble pourrait rattraper son retard dans l’e-santé, elle qui est le deuxième pays en Europe en termes de dépenses par habitant dans les soins de santé, mais dans le top 5 seulement en termes de qualité. Et ce, alors même qu’elle dispose de biotechs de pointe et des sièges de grands acteurs de la pharma en son sein. Les médecins prenent leur destin technologique en main et formulent ici eux-mêmes leur vision de la santé digitale et des outils dont ils ont besoin pour fournir leurs soins, c’est intéressant. ça a du potentiel de disruption dans l’industrie, de faire que notre pays change, que le Belge vive plus longtemps et mieux." Et, à terme, l’ensemble de la première ligne dans le monde des soins de santé – des infirmières aux kinés en passant par les pharmaciens – pourront se joindre à l’aventure. La porte est ouverte. "Maintenant, il n’y plus qu’à..." Reste à voir si la fièvre Medispring sera contagieuse. "C’est là notre défi le plus critique."

CONSOLIDATION DE 20 À 3

Dans les logiciels de gestion de dossiers médicaux

Nous l’écrivions à l’époque déjà. En 2017 et 2018, un mouvement de concentration a pu être observé au sein du secteur des logiciels de gestion de dossiers médicaux. La firme belgo-néerlandaise de logiciels médicaux Corilus, contrôlée par la société d’investissement hollandaise AAC Capital, a peu à peu absorbé ses concurrents pour devenir un incontournable du marché. Le groupe contrôle en effet déjà de facto le segment stratégique des messageries et des connecteurs (interfaces pour accéder à la plateforme eHealth) notamment. Un renforcement de position jugée dominante qui a culminé, aux alentours du mois de mars dernier, lors du rachat du DMI Epicure (de MedicalSoft), solution utilisée par 1.500 médecins. "Bref, sur dix ans, on est passé d’une vingtaine de logiciels labellisés à, aujourd’hui, trois gros acteurs", analyse Sébastien Deletaille. Suite à cette "crise", telle que la qualifient certains praticiens – malgré l’obligation légale, "théorique", de permettre, à chaque fois, la migration entre les logiciels pour les éditeurs –, 13 médecins ont décidé de constituer une coopérative, du nom de MediSpring, destinée à leur développer un outil propre, dont ils maîtriseraient le destin. Une aventure qui compte aujourd’hui 1.000 utilisateurs "payants", soit 10% des généralistes du pays.

 

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