"Coupez internet ou limitez-en l'usage, l'information finit toujours par passer"

Constance Bommelaer de Leusse, directrice des politiques publiques chez Internet Society. ©Internet Society

Coupures nettes sur internet et filtrages de contenus se sont multipliés ces dernières années dans le monde. L’indispensable liberté de cet espace public est-il menacé? Constance Bommelaer de Leusse, directrice de la politique internet internationale de l’Internet Society, estime que les pouvoirs publics, l’industrie et les consommateurs sont à la croisée des chemins.

Qu’est-ce que l’Internet Society et quelles sont ses missions?
L’organisation a été fondée il y a 25 ans par l’un des inventeurs de l’internet, Vint Cerf. Internet Society est la maison mère de l’IETF (Internet Engineering Task Force) qui fabrique la plupart des standards qui soutiennent internet. Notre mission se répartit en deux axes. Le premier concerne l’accès à internet. Si l’on veut que l’internet soit pour tout le monde, il faut qu’il soit accessible. Cela a des implications de coûts, de contenus. Notre deuxième angle de travail, c’est la confiance. Cela englobe toutes les questions de cybersécurité et les normes qui sont développées pour assurer aux utilisateurs un usage d’internet sécurisant.

Constance Bommelaer de Leusse, directrice des politiques publiques chez Internet Society. ©Internet Society

La semaine dernière, s’est tenue à Bruxelles la RightCons. L’occasion de mettre en lumière les menaces qui pèsent sur un internet libre…
Il y a eu beaucoup de discussions autour de la surrégulation, de l’abus de certains gouvernements en termes de coupures d’internet ou de filtrages de contenus. Ce qui paraît dans la presse et qui émeut la société civile en général, c’est quand on assiste à une coupure nette d’internet, comme ce fut le cas récemment au Cameroun. ça fait plusieurs semaines que dans ce pays, l’internet est coupé régulièrement et l’on voit véritablement les dommages que cela peut engendrer. D’un point de vue des libertés, il n’est plus possible de partager des opinions et des informations librement mais en outre, cela représente un coût économique important. Le Brooklyn Institute chiffre à 2,4 milliards de dollars le coût des coupures internet dans le monde l’année dernière. Et ce coût va sans doute augmenter parce qu’en 2015 on a renseigné une quinzaine de coupures internet et qu’en 2016, on en était à 55.

Les entrepreneurs et les usagers qui subissent ces "attaques" ont-ils les moyens de se protéger?
On l’a vu au Cameroun. La presse a appelé ça des "digital refugees". Un certain nombre d’entrepreneurs se sont regroupés physiquement pour trouver des solutions techniques alternatives. Il y a toujours moyen de contourner ces interdictions. Mais il faut bien distinguer les coupures nettes, qui sont franches et visibles, de la pratique pratique plus fine, plus sournoise qui consiste à filtrer le contenu. Ce sont des techniques avérées en Chine et ailleurs. L’usager ne se rend pas compte que son espace de liberté est restreint: il n’aura pas accès à certains sites ou bien des informations vont être exfiltrées d’un certain nombre de plateformes.

"Le tout sécuritaire est un leurre: il vaut mieux faire le pari d'une société de communi-cation où la confi-dentialité existe."

Ce genre de menaces paraît presque impossible à repérer, et donc à éviter…
Même si vous coupez l’internet, même si vous en limitez l’usage, l’information finit toujours par passer. Parce que vous avez des réseaux, et c’est là où le rôle de la société civile et de la presse est si important, qui vont permettre de faire remonter l’information. On l’a vu lors du Printemps arabe, on l’a vu au Cameroun et en Chine, et même dans les pays présentés comme les champions de la démocratie: dès que vous essayez de contrevenir à la liberté individuelle des usagers, ces réseaux trouvent toujours un moyen de contourner l’interdiction.

Donald Trump a promulgué cette semaine l’abrogation des règles de protection des données des utilisateurs sur internet, adoptées sous son prédécesseur Barack Obama. Est-ce inquiétant?
Ce qui se passe aux Etats-Unis est toujours intéressant à suivre parce qu’ils sont un peu en avance sur la technologie et les usages, parfois sur les lois mais l’Europe se défend plutôt bien sur ce point. De manière générale, on observe une évolution de la réflexion chez les grands groupes qui détiennent de plus en plus d’informations sur les usagers. Aujourd’hui, l’industrie elle-même appelle au développement de ces normes. Récemment, Microsoft a formulé l’idée d’une convention de Genève de l’internet. Est-ce applicable? C’est un autre débat.

Les phrases clés

"Le Brooklyn Institute chiffre à 2,4 milliards de dollars le coût des coupures en 2015. Et ce chiffre va augmenter."

"Nous sommes à un moment charnière où les attentes etles intérêts des pouvoirs publics, de l’industrie et des consommateurs se rencontrent."

 

C’est surprenant de la part de l’industrie qui a tendance à attendre d’être obligée de…
En fait, c’est complètement rationnel parce qu’il y a un besoin de sécurité juridique et d’avoir une bonne compréhension de l’interopabilité entre les différents marchés et pays dans lesquels ces multinationales opèrent. Et bien sûr, cela leur coûtera moins cher de développer des applications et des services qui peuvent être directement distribués universellement plutôt que de devoir s’adapter a posteriori.

On serait donc (enfin) à la croisée des chemins?
On est à un moment charnière où les pouvoirs publics semblent prêts à avoir cette discussion, les industriels sont proactifs, parce qu’ils y ont intérêt, et les consommateurs sont mieux renseignés et plus demandeurs de connaître et de comprendre leur périmètre de liberté sur internet.

Au regard du terrorisme, comment pensez-vous que le débat vie privée vs sécurité va évoluer?
Le débat est très actuel et influe pas mal de dialogues publics. La semaine dernière, la ministre de l’Intérieur britannique a remis en question certaines techniques qui permettent d’assurer la confidentialité des communications sur internet. Elle a réclamé que le cryptage des données sur internet ne soit pas absolu en termes de droit et que de manière concrète, on puisse avoir une back door. Autrement dit une porte de service qui permette de demander aux opérateurs les informations de communication de leurs usagers. Notre position est pragmatique: le tout sécuritaire est un leurre. Il y a cette mouvance qui pense que si vous coupez internet, vous allez apaiser la situation. Mais c’est tout à fait faux. ça ne peut pas fonctionner. Il vaut mieux faire le pari d’une société de communication où la confidentialité existe. Sinon les gens arrêteront d’utiliser internet.

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