Hakon Wium Lie, pionnier du web: "Le web actuel pose de nombreuses questions. Il faut en débattre"

©REUTERS

Rencontre avec le Norvégien Hakon Wium Lie, véritable légende de la communauté geek. Il fait partie des pionniers de la révolution à naître dans les années 90.

CSS, ces trois lettres ne vous diront peut-être rien. Pourtant, elles constituent le fondement même de l’ensemble des sites que vous consultez quotidiennement, permettant d’afficher tel lien en gras ou tel bouton en rouge pour ne citer que ces exemples. À l’origine de ce développement, l’on retrouve un homme: le Norvégien Hakon Wium Lie, véritable légende de la communauté geek certes, mais bien méconnu de nombre d’utilisateurs d’un navigateur web. Pourtant, il fait partie des pionniers de la révolution à naître dans les années 90. En effet, il travaille à l’époque dans les labos du Cern, à Genève, aux côtés de deux autres géants, le Britannique Tim Berners-Lee et le Belge Robert Cailliau, pères incontestables du "World Wide Web" (ou "Toile" en français).

CV express

Né en 1965 en Norvège, Hakon Wium Lie étudie au Ostfold College, puis au Massachusetts Institute of Technology.

Il commence sa carrière dans les télécoms, avant de débarquer au CERN où il rejoint l’équipe travaillant sur le web.

Avec un collègue, il propose le concept de feuilles de style en cascade (CSS), responsable de l’habillage des sites internet du monde entier.

De 1999 à 2016, il dirige les développements du navigateur Opera au poste de CTO.

Il est aussi connu pour ses combats juridiques et une tentative de traversée du Pacifique en radeau en 2016.

"Je n’étais pas là lors du Big Bang (soit l’invention à proprement parler du concept de Web, NDLR), mais je suis arrivé bien assez tôt que pour en vivre les développements", se souvient l’intéressé, rencontré lors d’un événement organisé par un important cabinet d’avocats de la place bruxelloise. "Nous avons partagé un bureau avant d’être chassés à Sophia Antipolis (la plus importante technopole de France et d’Europe, NDLR)". Et pour cause, à l’époque, lorsque les équipes du laboratoire européen pour la physique des particules venaient à se présenter quelque part, on leur demandait si c’étaient eux les "web guys", de par l’engouement que suscitait la petite équipe dans la communauté des chercheurs.

Et en dehors? L’accueil n’a pas toujours été des plus chaleureux pour ce projet dont on connaît tous l’ampleur aujourd’hui… Dans un journal norvégien contemporain aux protagonistes, une petite phrase sibylline décrit même les têtes informatiques du Cern d’alors comme "un groupe anarchiste d’une vingtaine de personnes", après que ceux-ci aient publié la Constitution norvégienne sur internet, dans un souci de transparence. Et de test. Hakon en est le responsable, alors qu’il était censé s’occuper des standards techniques. "Je ne sais pas à quel point nous étions anarchistes, se remémore l’intéressé, visiblement amusé par l’anecdote, mais quand Tim a découvert que j’avais publié ce texte en ligne, sa première réaction a été de me demander si j’avais besoin de plus d’espace de stockage pour continuer. Il était très curieux de l’utilisation qui était faite de cette technologie nouvelle", dont rien ne laissait présager à cette heure un avenir aussi retentissant. À l’époque, le slogan était même presque risible: "World Wide Web, you click, we do the rest". Aujourd’hui, "il est clair que si l’on a réussi, ce n’est pas grâce à nos talents en marketing", plaisante Hakon Wium Lie.

Opposé au tracking permanent

Un autre temps, un autre monde… Mais que pense ce diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT) de ce qu’est devenu le bébé de l’équipe du Cern, dans un contexte de prolifération des fake news et autres scandales d’ingérence supposée?

"World Wide Web, you click, we do the rest, disait-on. Si le web s’est développé, ce n’est clairement pas grâce à nos talents marketing."

"Le plus gros problème auquel nous devons faire face aujourd’hui est celui des cookies tiers, au centre des business models des Facebook et autres Google, par exemple, pour tracer les utilisateurs à des fins publicitaires", évoque-t-il d’emblée. "C’est ce qui m’irrite le plus. Il faut s’y attaquer et, si possible, sans ennuyer les utilisateurs comme on le fait maintenant (en leur demandant systématiquement de consentir à leur utilisation via un court message, NDLR). On pourrait purement et simplement les supprimer, voire les bloquer pour certains services ou carrément créer des free-zones".

Du reste, ces fameux termes et conditions d’utilisation sont aussi sur la liste des choses à changer. "Personne ne les lit, et pour cause, cela prend en moyenne une heure. Or, si l’on prend un smartphone classique en Occident, il contient pas moins de 33 applications installées en mémoire dont les termes et conditions sont plus longues, mises ensemble, que le Nouveau Testament, analyse le spécialiste. Quelqu’un en a même fait l’expérience".

Enfin, l’on pourrait aussi parler du fait qu’un utilisateur ne sait pas toujours facilement où ses données sont stockées – et donc de quelle juridiction elles dépendent et quel gouvernement y a accès – ou quel procédé de cryptage est utilisé.

Défait Microsoft à une époque

Autant de sujets pour lesquels il faudra "continuer à débattre", mais aussi qui lui tiennent particulièrement à cœur, lui qui a dirigé, de 1999 à 2016, les développements technologiques d’Opera, célèbre navigateur concurrent d’Internet Explorer, jusqu’à ce que la solution norvégienne soit vendue à un consortium chinois pour 600 millions de dollars il y a deux ans de cela.

Les phrases clés

"Le plus gros problème aujourd’hui est celui des cookies tiersutilisés par des Facebook et Google, pour tracer les utilisateurs."

"À une époqueInternet Explorer avait 90% de parts de marchéUn monopole qui ne pouvait être résolu par la technologie seuleIl a fallu passer par les tribunaux."

"Aujourd’hui500 ans après Gutenbergonsait toujours comment lire un livreSelon moi, internet vivra donc encore au moins 500 ans."

Le symbole de l’échec d’une percée, à la différence des succès de Google Chrome et, plus modestement, de Mozilla Firefox? Peut-être, mais qui cache une victoire plus fondamentale: Hakon Wium Lie a mené pendant longtemps un combat féroce contre le célèbre logiciel de Microsoft qui ne respectait pas les standards du web (amenant à de nombreux bugs d’affichage par exemple), fort de sa part de marché d’environ 90% à un moment donné. "Un monopole qui ne pouvait être résolu que par la technologie seule", raconte-t-il. Un meilleur logiciel ne pouvait rivaliser. Le Norvégien le comprend assez vite et décide de saisir la justice européenne. Et fait face, accusant le géant d’abus de position dominante, son navigateur étant alors installé par défaut sur tous les ordinateurs tournant sous Windows, élément favorisant logiquement son hégémonie. On est en 2007.

Après divers rebondissements, il parvient finalement à une victoire de taille en 2009: l’affichage d’un écran de choix du navigateur (dit "ballot screen" en anglais) au lancement d’Internet Explorer, obligation ayant couru sur une durée de cinq ans à compter de la prise de décision.

Un signe d’espoir face aux défis actuels? Le web d’aujourd’hui pourrait donc éviter de crouler sous le poids des géants et de leurs excès? "Aujourd’hui, 500 ans après Gutenberg, on sait toujours comment lire un livre. Selon moi, internet vivra donc encore au moins 500 ans à compter d’aujourd’hui". Le pari est pris. En attendant, ce passionné de navigation, au sens, cette fois, d’aventure maritime (il tente en 2016 une traversée du Pacifique sur un radeau de bois, à l’image de l’anthropologue norvégien Thor Heyerdahl en 1947), continuera à œuvrer pour l’avènement d’un web plus en phase avec les idées de ses débuts.

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