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L'e-santé, nouvel eldorado ou marché piège?

Proximus et AXA préparent leur arrivée sur le marché de l'e-santé en Belgique. Un marché qui aiguise les appétits malgré la difficulté à s'y faire une place au soleil.

Trois, deux, un... Partez! La course est lancée. Une course effrénée pour devenir la porte d’entrée principale des Belges en matière de santé. Cette fameuse porte d’entrée sera dans le futur un réflexe logique et quasi pavlovien comme peut l’être Google pour la recherche en ligne. Un rendez-vous chez le médecin, une question de santé ou envie de consulter son dossier médical? Tout s’y trouvera. En principe en tous cas, car on en est encore loin, très loin, en Belgique. Un stade peu avancé qui aiguise les appétits des petits et grands pour un marché promis à une croissance vertigineuse. La santé digitale est perçue comme l’un des secteurs au plus haut potentiel de croissance. Pour comprendre ce potentiel, il faut prendre un peu de recul. Il est intimement lié à la tendance sociodémographique qui veut que les ados qui téléchargeaient de la musique aux débuts d’internet ont aujourd’hui quarante ans et veulent prendre rendez-vous sur leur smartphone et plus en appelant une secrétaire médicale.

Proximus veut se diversifier pour gagner la bataille du premier écran – être dans les applications que l’on consulte tous les jours – avec son application MyProximus.

Attiré par une potentielle diversification fructueuse, plusieurs grandes entreprises historiques tentent l’aventure. Nous révélions dans ce sens les velléités de Proximus la semaine dernière. L’opérateur télécom historique se verrait bien faire le lien entre les patients et les médecins belges. Proximus veut se diversifier pour gagner la bataille du premier écran – être dans les applications que l’on consulte tous les jours – avec son application MyProximus. Après un partenariat inédit avec Belfius, Proximus va bientôt lancer une offre e-santé avec notamment de la télémédecine. Autre poids lourd à entrer dans la danse: AXA. L’assureur a annoncé, en collaboration avec Microsoft, le déploiement d'une plateforme numérique de soins de santé l’année prochaine en Belgique. La plateforme comprendra notamment un outil d'autoévaluation, une conciergerie médicale pour faciliter la prise de rendez-vous, une interface de téléconsultation, un coffre-fort numérique, des services de soins à domicile (par exemple, la livraison de médicaments) ou un annuaire des professionnels de santé.

Un secteur cadenassé

Il n’est pas étonnant de voir ces acteurs s’agiter tous dans le même timing. Jusqu’il y a peu, la santé digitale a toujours été pensée par silo en Belgique. "En vingt ans, le secteur est passé de centaines à seulement une poignée d’entreprises qui limitent autant que possible l’interopérabilité et l’émergence de nouveaux acteurs", souligne une source proche des professionnels de la santé. Du côté francophone, les acteurs dominants sont Zorgi (anciennement Xperthys), Corilus et l’allemand CompuGroup Medical. Le marché a tout de même commencé à s’ouvrir il y a quelques années avec l’arrivée de plusieurs petits acteurs technologiques qui ont vu une formidable opportunité de venir bousculer un marché historique. Parmi eux on trouve Andaman7, Doctoranytime et le dernier-né Rosa, qui ambitionne de devenir l’app de santé de référence en Belgique.

"En 20 ans, le secteur est passé de centaines à seulement une poignée d’entreprises qui limitent autant que possible l’interopérabilité et l’émergence de nouveaux acteurs"
Une source proche des professionnels de la santé

"Nous avons en commun avec les Proximus et AXA, d’être des nouveaux entrants sur le marché; on veut tous faire bouger les lignes, on veut tous de l’interopérabilité. Là où il y a divergence avec ces grands corporates, c’est sur l’agilité et le focus. Nous jouons notre survie et ça se reflète dans notre motivation", explique le CEO de Rosa, Sébastien Deletaille. Des acteurs étrangers comme la super-app de santé Alan s’invitent aussi chez nous depuis peu, flairant la bonne affaire d’un marché à défricher tant du côté professionnel que patientèle.

Convaincre le patient et le professionnel

Car sur le marché de l’e-santé, il y a deux grandes batailles: convaincre le professionnel de la santé et convaincre le patient. Deux batailles bien distinctes et qui demandent des investissements conséquents, mais bien différents. Ne pouvant tout faire en une fois, les différents protagonistes choisissent généralement de commencer par une entrée très précise comme la télémédecine ou un agenda médical.

"Tout le monde veut devenir la plateforme de référence, mais il manque une répartition claire des rôles."
Sébastien Deletaille
CEO de Rosa

S’il est difficile de se faire un nom pour une jeune start-up dans le secteur, il est encore plus dur de s’inventer une crédibilité pour des acteurs comme Proximus ou AXA. Les relations clients de ces deux acteurs dans leurs activités respectives ne plaident pas forcément en leur faveur, encore moins lorsqu’il s’agit de leur confier nos données de santé comme en témoigne une enquête de Partenamut qui place en queue de peloton les banques, les opérateurs télécom et les assureurs en matière de confiance et de données santé. Certains se sont d'ailleurs étonnés de voir un opérateur télécom vouloir se jeter dans l’arène, mais rien ne lui interdit de le faire. Pas de barrière régulatrice à l’entrée du secteur en Belgique, mais ce n’est pas pour autant si simple de se faire une place au soleil.

Un simple pari?

L’incursion de Proximus ressemble d’ailleurs plus à un pari au vu du montant engagé – 30 millions sur les trois prochaines années selon nos informations – qu’à un véritable pivot d’un opérateur télécom vers un acteur de la santé digitale. Le groupe dirigé par Guillaume Boutin est dans une stratégie de diversification prudente qui consiste à tester plusieurs choses avant de décider sur quel cheval réellement miser. Preuve de son avancée à tâtons, l’opérateur va miser sur une technologie suédoise et non un développement interne plus coûteux et risqué. C’est seulement assuré d’un futur succès rentable que Proximus devrait réellement y mettre les gros moyens.

Il ne sera certainement pas le dernier à tenter l’aventure de la santé numérique parmi les grandes entreprises belges attirées par le potentiel d’un secteur ou tout reste à faire. Les mutuelles évidemment sont très bien positionnées pour finir en tête. Loin des effets d’annonces, elles travaillent d’arrache-pied en coulisses pour ne pas se faire distancer. Elles possèdent plusieurs avantages non-négligeables: ce ne sont pas des nouvelles venues dans le secteur, elles ont la confiance et les données des patients. Il ne leur manque souvent que la technologie. Elles financent donc chacune plusieurs projets technologiques, souvent indirectement via leurs fonds d’investissement, sans trop se dévoiler.

"Si on veut éviter des situations monopolistiques, il faut une interopérabilité sérieuse et le régulateur à son rôle à jouer."
Justin Barthelemy
CEO de Doctoranytime

L’interopérabilité, clé du succès

Le nombre d’acteurs se multiplie, il y en aurait peut-être déjà trop. Le grand risque est de perdre le patient en route à cause de la démultiplication des plateformes. "Tout le monde veut devenir la plateforme de référence, mais il manque une répartition claire des rôles. Un arbitrage de la part du régulateur pourrait s’avérer nécessaire pour y voir plus clair", clame Sébastien Deletaille. Pour que les Belges puissent un jour bénéficier de la jeune concurrence dans le secteur, l’interopérabilité serait la clé pour permettre l’émergence d’un véritable secteur libéralisé. "Si on veut éviter des situations monopolistique, il faut une l’interopérabilité sérieuse et le régulateur à son rôle à jouer", explique de son côté Justin Barthelemy, le CEO de Doctoranytime. Longtemps tenues entre les mains de quelques acteurs, les incursions de grands acteurs comme Proximus et Axa et les idées fraîches des start-ups pourraient enfin faire entrer la santé dans l’ère numérique en Belgique avec comme bénéficiaires les professionnels de la santé et bien sûr les patients... pour autant qu’ils le veuillent bien.

Le résumé

  • Les incursions des grands acteurs économiques dans le secteur de l'e-santé se multiplient.
  • Le marché a longtemps été entre les mains de quelques acteurs. Aujourd'hui, éditeurs de logiciels, start-ups technologiques, mutuelles, assureurs et opérateurs télécoms tentent de tirer leur épingle du jeu.
  • À terme, il y a un risque d'avoir un trop plein de plateformes, ce qui pourrait semer la confusion chez le patient et les professionnels de la santé en demande de simplification.

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