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Le Web Summit, terre d'inspiration et d'évolution pour les start-ups

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Pendant trois jours, des centaines de start-ups issues du monde entier ont échangé leurs visions du monde au Web Summit de Lisbonne, aux côtés de leaders mondiaux. Elles cherchaient des partenaires ou des investisseurs. Elles voulaient tester leurs idées. L’investissement valait-il le coup?

De l’aéroport de Lisbonne au centre-ville, en passant par le métro, impossible de ne pas savoir que la capitale portugaise accueille pour la seconde année consécutive le Web Summit, la crème de la crème en matière de sommet international consacré à la technologie et à l’innovation. "Le soutien du Portugal est assez exceptionnel", reconnaît Paddy Cosgrave, CEO du Web Summit, au petit matin du dernier jour. "L’engagement ne vient pas seulement du maire de Lisbonne ou du gouvernement, il se situe à tous les niveaux en passant par différentes organisations."

Policiers, pompiers, aéroport, transports publics. Pendant trois jours, toute la ville tourne au rythme du Web Summit. "C’est parfois difficile de saisir le niveau de coordination que requiert l’exécution d’un événement de cette taille, explique Paddy Cosgrave. D’autant plus que la venue de CEO et de leaders mondiaux pousse ce niveau toujours plus haut". Parmi ceux-ci, on épinglera Stephen Hawking, qui a ouvert le bal lundi soir, une flopée de patrons internationaux, l’ex-président François Hollande, quelques acteurs, et pour clôturer en beauté, l’ancien vice-président des Etats-Unis, Al Gore.

59.000
Au total, l’événement a mobilisé un peu plus de 59.000 participants venus de plus de 170 pays différents

Flambée du tourisme

Au total, l’événement a mobilisé un peu plus de 59.000 participants venus de plus de 170 pays différents, et plus de 2.000 volontaires. Autant de gens qui doivent trouver un logement et se nourrir pendant trois jours. Conséquence: l’événement profite bien au secteur hôtelier (et à Airbnb!) et à la restauration, et donc plus globalement au tourisme. Une bonne chose pour le Portugal, puisque c’est précisément ce secteur qui lui a permis d’engranger des bénéfices importants ces 8 dernières années. En 2016, Ils représentent un excédent de 8,8 milliards d’euros de la balance portugaise des biens et services. Ça pèse lourd donc.

"Le ratio de femmes présentes, participantes et speakers, est l’un des plus élevés jamais atteints."
paddy cosgrave
ceo du web summit

Dans un autre registre, la présence accrue des femmes, tant du côté des participantes que des speakers, a été largement saluée dans cette édition. Il y a deux ans, le Web Summit a lancé son initiative Women in Tech pour augmenter le nombre de femmes participant à ses événements à travers le monde – le Web Summit organise également les conférences Collision à New Orleans, Rise à Hong Kong, MoneyConf à Dublin et Surge à Bengaluru. Cette année, près de la moitié des participants et plus d’un tiers des intervenants au Web Summit sont des femmes. "C’est l’un des ratios les plus élevés parmi toutes les conférences technologiques dans le monde", assure Paddy Cosgrave.

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Des milliards levés

Si le Web Summit est une véritable vitrine pour le Portugal et affiche clairement sa volonté d’entamer la discussion sur notre futur, il ne faut pas oublier que l’événement doit avant tout permettre aux start-ups présentes de trouver des partenaires ou des investisseurs, à tester leur produit ou à trouver de nouveaux profils. "Sur ces quatre dernières années, on a calculé qu’environ 15 milliards d’euros ont été investis dans des start-ups qui ont participé à notre programme. C’est un chiffre fantastique mais il faut le relativiser parce que même parmi les start-ups qui sont déjà soutenues par des VC (venture capitalists) ou qui ont déjà levé des fonds, le taux de faillite est exceptionnellement élevé. La majorité d’entre elles vont échouer", explique Paddy Cosgrave.

15 milliards €
Sur ces quatre dernières années, 15 milliards d’euros environ ont été investis dans des start-ups qui ont participé au Web Summit

Si ce chiffre fait clairement rêver, dans les faits, la réalité est plus complexe. Comme toujours. "On n’a pas encore trouvé la parfaite adéquation entre produit et marché, mais ce sera bientôt le cas", nous explique Joren De Wachter, qui a investi à titre personnel 40.000 euros dans Eventify Life, une plateforme belge qui permet aux particuliers de trouver des offres de cours en matière de développement personnel. À moyen terme, la start-up aura besoin d’un à deux millions pour passer à la deuxième phase de développement. "Il y a beaucoup trop de monde pour trouver les bons investisseurs", regrette toutefois Joren.

800 euros le package "Start-up"

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Pour bénéficier d’un mini-stand (sans chaise) pendant un jour et de trois entrées pour tout l’événement, les start-ups belges (ou alphas) qui ont été retenues à l’issue d’un petit concours/test organisé par le Web Summit ont déboursé 800 euros auxquels il faut rajouter les frais de transport, de logement et de nourriture. "En soi, ce n’est pas encore trop cher", juge Amaury Gérard, cofondateur de Pootsy, qui a opté pour Airbnb.

En soi, ce n’est pas encore trop cher
Amaury Gérard
cofondateur de Pootsy

Pootsy est une plateforme de réservation de services de proximité via les titres-services. Les clients de Pootsy sont les sociétés de services qui n’ont, pour la plupart, pas encore entamé leur mue technologique. La start-up travaille déjà avec 15 d’entre elles à Bruxelles et dans Brabant wallon, ce qui représente tout de même quelque 500 aides ménagères. "D’ici la fin 2019, on aimerait attirer au moins 300 sociétés", commente Amaury Gérard.

Soutenue par le fonds W.IN.G et un business angel, Pootsy aimerait à terme lever 450.000 euros pour atteindre ses objectifs opérationnels. "Nous avons des rencontres prévues avec des investisseurs, ça fait partie du pack mais on est aussi là pour networker avec les autres start-ups et faire un peu de veille", sourit Amaury Gérard.

Un peu plus loin, Aztrix.me propose un carnet d’adresses dynamique, entièrement contrôlé par l’utilisateur, qui décide avec qui il partage ses données. Son fondateur, Karel Ribens, surfe sur la vague des nouvelles réglementations en matière de protection des données privées (GDPR). Son modèle économique? Ce n’est pas l’utilisateur qui paie, mais les entreprises qui veulent utiliser les données – à condition que l’utilisateur donne son accord.

Karel Ribens est venu au Web Summit pour trouver des partenaires (éthiques, de préférence) et pourquoi pas, des investisseurs. Mais comme pour d’autres start-ups belges, le Web Summit est aussi un voyage d’inspiration et un moyen de tester ses idées et leur faisabilité. Et cela vaut bien quelques centaines d’euros, estime-t-il.

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Interview

Ludovic Le Moan: "Je veux faire de Sigfox un réseau patrimoine de l'humanité"

On le traite d’illuminé, il s’en amuse. Le patron de Sigfox, Ludovic Le Moan, célèbre pour ses envolées lyriques et philosophiques, rêve d’un monde ultra-connecté et bourré de sens. Entretien avec le père du futur réseau mondial de l’internet des objets (IoT).

Qu’êtes-vous venu faire au Web Summit?
Je n’ai pas d’objectif particulier. Je viens surtout pour rencontrer les start-ups qui bossent avec nous dans le domaine de l’IoT, écouter leurs remarques, voir comment on peut éventuellement les aider. Le réseau de Sigfox, c’est une toile qu’on déploie autour du monde pour que se développent des applications et des nouveaux usages.

Vous visez donc le monde entier?
En Europe, il est temps qu’on regarde le monde en face. Il faut arrêter de se dire que quoi qu’il arrive, on possède une résilience grâce à notre industrie, notre passé. La donne est en train de changer. Il ne faut pas en avoir peur mais il faut réagir vite. Aujourd’hui, il y a deux forces majeures dans le monde: l’Asie et les Etats-Unis. En Europe, on n’a rien. Or si je peux reprendre l’analogie d’un trépied, il faut trois pieds pour qu’il tienne debout. Moi, ce que je veux créer, c’est une infrastructure européenne de data.

Où en est le développement de ce réseau?
L’Europe est pratiquement couverte. Mais nous devons être des précurseurs et faire venir le monde entier à nous de la même manière que les marchés asiatiques et américains amènent les Européens à poster leurs photos et commentaires sur Facebook, Instagram… Il faut qu’on ait des choses équivalentes dans le monde de l’IoT parce que c’est là que se trouve notre opportunité. Aller combattre pour des causes perdues d’avance, ça ne vaut pas le coup. On ne va pas refaire un Facebook ou un Twitter. Et c’est d’autant plus vrai qu’on arriverait avec un retard énorme et quelques pièces jaunes… C’est maintenant que ça se passe, il faut y aller avec de l’ambition et des moyens. Et il faut aussi changer un peu les principes de précaution. Il faut être des pirates.

Vous voulez dire qu’il faut y aller comme des cow-boys?
Oui, clairement. Si on ne joue pas de la même manière que les autres, on n’y arrivera pas.

On joue quand même avec les données privées des gens et des entreprises…
La vie privée, la sécurité, c’est fondamental bien sûr, le sens de la vie aussi (rires). Mais si on inverse les combats, on va perdre à tous les coups. Faut-il d’abord passer du temps à sécuriser ces données ou bien commencer par prendre des parts de marché pour devenir le leader mondial? Ma vision de demain, c’est de faire de Sigfox un réseau patrimoine de l’humanité pour arriver à un monde plus équilibré. La toile que l’on est en train de tisser, c’est pour la donner à tout le monde. Les données qui vont être collectées par cette toile appartiendront à tout le monde et pourront être utilisées pour des choses, si possibles, bénéfiques pour l’humanité. C’est ça, l’enjeu.

Quelles sont les opportunités qu’offre réellement l’IoT?
Aujourd’hui, on en est au début. L’IoT reste flou pour beaucoup de gens. Tout est smart (les villes, les voitures, etc.) mais qu’est-ce qui, dans les faits, va vraiment apporter suffisamment de retour sur investissement aux différents acteurs pour que cela s’inscrive dans la durée? C’est ça, la vraie question. Nous, on se moque de la technologie. On a voulu faire quelque chose de simple, de mondial qui réponde aux besoins de transformation digitale et d’amélioration des process des industriels. Comment fait-on en sorte que lorsque l’on connecte un objet, le coût de production de la donnée produite soit inférieur au bénéfice?

Mais a-t-on vraiment besoin d’un réseau spécifique pour les objets connectés?
Si les seuls réseaux existants suffisaient, on aurait déjà des milliers d’objets connectés. Si en l’espace d’à peine 5 à 6 ans, on est parvenu à avoir une couverture aussi grande que celle d’opérateurs qui existent depuis 15 ou 20 ans, c’est qu’on amène vraiment quelque chose. C’est une connectivité qui tend vers 0. Ce sont des petits messages mais on le fait à des coûts drastiquement bas, en utilisant des énergies très faibles et c’est d’une simplicité redoutable. Il n’y a pas d’appairage à faire, pas de carte SIM. Il fallait le faire pour atteindre un monde ultra-connecté mais par contre, il y aura toujours des besoins qui nécessiteront les réseaux des opérateurs télécoms.

Vous pensez donc que les deux peuvent coexister?
Je le dis depuis le début. Le problème, c’est qu’on est face à des groupes avec des ego démesurés. Ils nous prennent pour des rebelles. On les dérange parce qu’on vient de nulle part, qu’on a l’ambition de faire un réseau mondial alors qu’ils ont atteint un plateau après avoir mis des milliards sur la table et qu’ils voyaient dans l’IoT un nouveau relais de croissance. Du coup, le bashing bat son plein. Ils y vont chacun de leurs menaces et leurs désinformations mais aujourd’hui, on embarque de plus en plus d’industriels dont certains sont précisément ceux qui prédisent la mort de Sigfox. C’est un monde d’hypocrisie énorme.

Vous définiriez vous comme un entrepreneur social?
Mon but, c’est d’aider les autres. Le réseau Sigfox c’est aussi une manière de montrer que ce qu’on fait, ce n’est pas par nécessité au sens opérationnel ou commercial du terme. Quand on parle de rendement de l’argent investi, il peut être négatif ou positif. Faut-il chercher à maximiser les profits au détriment des hommes ou faut-il chercher une marge correcte et qu’on redistribue tout ce qui se situe au-dessus de cette marge? L’enjeu pour les actionnaires aujourd’hui, c’est de mettre du sens dans les investissements qu’ils font.

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