interview

"Pour beaucoup trop de monde en Belgique, le chef d'entreprise reste un personnage suspect"

©Saskia Vanderstichele

Après 14 mois de dépannage à la tête d’EVS, Pierre De Muelenaere l’avoue: il va… ralentir. Fier de la mission accomplie. Mais ne chassez pas l’esprit d’entreprendre, il n’est jamais très loin. Et l’envie de transmettre du fondateur d’Iris est plus forte que jamais.

Mission accomplie. Quatorze mois après avoir repris les rênes d’EVS en tant que CEO par intérim, Pierre De Muelenaere tourne la page. L’entreprise liégeoise, spécialiste des ralentis télévisuels, s’est enfin trouvé un nouveau capitaine en la personne de Serge Van Herck. Le fondateur d’Iris va donc pouvoir passer le relais. Il le fera complètement. Dans quatre mois, une fois la transition avec son remplaçant terminée, Pierre De Muelenaere quittera également son poste de président du conseil d’administration. En quelques mois, l’entrepreneur, accompagné de son partenaire de toujours Vincent Werbrouck, est parvenu à redresser les chiffres. Le duo, "avec le management de crise", insiste Pierre De Muelenaere, a aussi ramené une ambiance positive dans une entreprise qui doit faire face à une concurrence toujours plus féroce. Place à un agenda un peu moins chargé. Mais certainement pas vide. Pierre de Muelenaere a encore un paquet de projets et l’envie de transmettre son expérience aux jeunes.

Lorsque vous avez rejoint EVS, la compagnie ne se portait pas bien et l’ambiance n’était pas vraiment la meilleure. Pourquoi souhaitiez-vous rejoindre une entreprise dans cette situation?
J’ai une affection particulière pour l’entreprise. EVS est une société sœur d’Iris. Elles avaient toutes les deux à peu près la même taille, le même chiffre d’affaires, des parcours similaires et étaient actives dans des secteurs assez proches. La seconde raison est qu’un de ses deux fondateurs est Pierre Lhoest pour qui j’ai beaucoup d’estime et d’amitié. Du coup, j’ai voulu apporter mon aide à cette belle société. Je suis aussi un ingénieur. Si on vient me chercher en me présentant un problème, cela me démange d’aller voir ce qui se passe. J’aime démonter la machine qui ne marche pas et voir comment la réparer. Ce n’est peut-être pas très malin comme raisonnement car on se met parfois soi-même en difficulté mais cela doit être le syndrome de l’ingénieur. Quand il n’a plus de problèmes à résoudre, il est frustré et en cherche des nouveaux.

Pourquoi ne pas avoir pris le rôle de CEO de façon permanente?
La machine a redémarré. Le travail de l’équipe sur les 14 mois a bien fonctionné. Les défis ne sont jamais constamment réglés et il y aura toujours du travail. Mais la mission qui m’a été donnée est clôturée. C’est un bon moment pour aller chercher d’autres aventures ailleurs. J’ai dirigé Iris durant 33 ans, je suis donc quelqu’un de très long terme, normalement. À l’époque, j’ai décidé de quitter Iris sur un haut avec un bon successeur. Chez EVS, nous sommes désormais aussi sur un haut. L’idée est maintenant d’assurer une bonne période de transition et mettre en selle un successeur qui aura une vision à plus long terme.

©Saskia Vanderstichele

N’est-ce pas frustrant de quitter à chaque fois la direction quand l’entreprise tourne bien?
C’est certainement une question de tempérament. Pour des gens très impliqués émotionnellement dans un projet, c’est difficile, voire impossible, de quitter son entreprise quand il y a des problèmes. Si les choses allaient mal, je me sentirais obligé de rester. La plus grande difficulté est de réussir sa succession. Il n’y a donc pas vraiment d’autre possibilité que de partir sur un haut. Mais ce n’est certainement pas le plus simple de quitter quand les chiffres sont bons et qu’il y a plein d’idées et de projets à développer. Mais si les choses allaient mal, il y aurait d’autres frustrations également.

Présentez-nous Serge Van Herck, votre successeur…
Son profil parle de lui-même. Il vient d’une entreprise un peu plus petite qu’EVS. Comme tout gérant de PME, il a donc une solide expérience du terrain et a connu tous les heurs et malheurs. Il est ingénieur, c’est donc aussi une personne technique. Son profil est très complet.

Il est surtout assez semblable au vôtre. Est-ce volontaire?
Sans doute un peu. Cela permettra d’assurer une bonne continuité, ce qui est important pour EVS. Si on prend l’historique de l’entreprise, on voit que les précédents patrons sont systématiquement des CEO de rupture et qui arrivaient dans une situation où la société n’était pas au mieux. Les dossiers étaient mal transmis et le relais n’était pas bon, puisque chacun venait pour corriger le tir du précédent. Il me semble beaucoup plus logique de faire dans la continuité.

"On se focalise sur les patrons flamboyants. Mais pour un Bezos ou un Musk, il y a plein de gens normaux et abordables qui font du business positif pour leur région."
Pierre De Muelenaere
fondateur d’iris

En quoi un tel parcours dans une petite structure est intéressant?
La PME est un super laboratoire. Surtout lorsque l’on passe par toutes les étapes de développement. À la création d’Iris, nous étions 10 puis 30, 60, 100,… Pour terminer à 600. C’est intéressant car cela donne une image de ce que représente une société de taille différente et cela permet de visualiser à quel moment un changement de culture doit s’opérer. Cela donne aussi un regard différent sur les théories de management. On peut travailler jusqu’à trente avec une gestion "flat". Dans les grandes entreprises, les théories sont déjà en place et il n’est pas possible de les modifier. Mais j’ai aussi une expérience dans des très grandes structures, puisque je suis resté à mon poste quelques années après le rachat d’Iris par Canon et que j’ai dû défendre mes plans stratégiques auprès du CEO. J’ai aussi pu constater que si les grosses boîtes ont beaucoup de points très forts, elles ont aussi des faiblesses, ce qui est rassurant. Par exemple, on se rend compte qu’elles connaissent beaucoup moins bien en détail leur business et la dynamique qui s’y construit. Elles sont parfois aussi moins proches des équipes et des clients.

Aviez-vous prévu que l’intérim dure aussi longtemps?
Le délai me semble assez logique. Lors d’un intérim, soit il n’y a pas de problèmes et on joue juste le concierge pendant quelques mois, soit il y a des difficultés et il faut les régler avant de mettre la nouvelle personne en selle. On ne cherchait pas à se débarrasser du bébé le plus vite possible mais plutôt à comprendre ce qui n’allait pas et trouver une solution. Cela ne pouvait pas se faire en six mois. On ne peut pas mesurer le progrès sur des projets importants si on ne se donne pas suffisamment de temps. 12 à 18 mois représentent une période raisonnable.

Qu’allez-vous faire désormais?
Je vais continuer à travailler dur jusqu’à la fin de l’année pour assurer le relais avec Serge Van Herck et, après, lever le pied. Je suis ouvert à d’autres opportunités sachant aussi que j’ai déjà deux choses exceptionnellement passionnantes qui se profilent. Je vais relancer mes conférences sur la gestion des sociétés et l’entrepreneuriat que je faisais en me basant sur mon bouquin "The Iris Book" qui retrace l’histoire d’Iris. Je vais aussi donner un cours original à l’UCLouvain qui s’intitule "création, croissance et gestion des entreprises" aux étudiants en Bac3 en bio ingénieur. On m’avait demandé de donner ce cours en février 2019, mais c’était avant d’être nommé CEO ad interim chez EVS et j’ai dû mettre ce dossier au frigo en me trouvant un remplaçant.

Pourquoi accorder autant de temps aux jeunes?
Les éveiller sur les possibilités d’entreprendre est extrêmement important. Sinon, ils seront beaucoup à passer à côté de projets passionnants, à cause d’idées reçues du genre "ce n’est pas possible d’entreprendre en Wallonie, il n’y a plus de possibilité d’innovation et elle ne se fait de toute façon plus chez nous mais aux Etats-Unis et en Chine". Mais si on fait un peu pivoter les jeunes, on peut les retrouver super motivés et ultra enthousiastes dans nos incubateurs pour jeunes entreprises. Quand j’ai terminé mon parcours chez Iris, j’ai d’ailleurs également été directement contacté par Sophie Neu, responsable de l’Yncubator à Louvain-la-Neuve, pour l’aider à former une équipe de coachs, des entrepreneurs confirmés qui ont un peu de temps à donner pour conseiller les étudiants entrepreneurs. C’est un peu le rôle du vieux "sage mais fou" qui apporte à la fois la contradiction et l’optimisme et qui aide le jeune à penser "out of the box".

Y a-t-il un problème avec l’entrepreneuriat chez nous?
Oui, il y a effectivement un petit souci. Au niveau géographique, on voit que l’Europe est moins entreprenante que les Etats-Unis ou que de nombreuses régions d’Asie. Elle est plus endormie, a la fâcheuse manie de louper les révolutions technologiques et se faire tailler des croupières par les Américains et les Asiatiques. Tout cela est fort lié à des aspects culturels.

Et chez, nous, en Belgique?
Globalement, la Belgique entreprend aussi assez peu. C’est pour cela que mes activités de promotion de l’entrepreneuriat cherchent à faire passer des messages importants mais finalement assez basiques. "Oui c’est possible d’entreprendre, oui le digital peut être un levier très puissant, non nous ne sommes pas des chiens battus même quand on est wallon, oui il y a moyen d’entrer en contact avec des gens qui ont réussi et qui sont prêts à aider les jeunes, non l’entrepreneuriat et l’entreprise, ce n’est pas mauvais…"
Pour beaucoup trop de monde en Belgique, le chef d’entreprise reste un personnage suspect, alors qu’il devrait bénéficier au minimum d’un certain crédit et peut-être de considération pour son travail, sa créativité et sa prise de risque.

"Dominique Leroy a énormément apporté à Proximus"

Nous reposons la question, alors Pierre De Muelenaere insiste: "il y a une vision négative des patrons. Peut-être parce que ceux dont on parle le plus dans la presse et les autres médias sont ceux qui sont très flamboyants et exagèrent. On met sûrement trop en évidence les dérives du capitalisme en prenant en exemple les extrêmes du système. Mais pour un Bezos ou un Musk, il y a plein de gens tout à fait normaux et abordables et qui font du business tout à fait positif pour leur région."

C’est aussi le propos sur Dominique Leroy, qu’il a côtoyée comme administrateur indépendant de Proximus.

Quand nous parlons avec Pierre De Muelenare, à chaque question, coacher la jeunesse revient en trame de fond.

Quel est votre rôle chez Yncubator qui se centre, à Louvain-la-Neuve, dans l’encadrement des étudiants entrepreneurs?
Avec les autres coachs, nous suivons des groupes de jeunes qui sont encore aux études ou qui ont fini depuis maximum une année leur cursus. Ils viennent en équipe avec leur idée originale de création de société. On leur propose un parcours de deux ans, avec un coaching de deux heures deux fois par mois, en partant du tout début avec parfois simplement une idée qui n’est pas toujours très bonne. L’objectif est ensuite d’évoluer pour atteindre, dans un monde idéal, 50% de création d’entreprise au bout des deux ans. C’est ambitieux mais, cette année, je suis six projets et trois vont passer en société.

Êtes-vous également investisseur?
Cela arrive que j’investisse via un outil créé en collaboration avec Yncubator, le Venture Lab de l’ULg et Star. Lab de l’ULB. Je le fais aussi à titre privé. J’ai par exemple investi dans l’un des projets que je suis cette année. J’ai aussi un intérêt tout particulier pour l’énergie renouvelable, domaine dans lequel j’ai également investi dans plusieurs projets.

Votre agenda s’annonce tout de même moins rempli?
Comparé à cette année, oui. J’ai beaucoup travaillé, y compris les week-ends, ce qui n’a pas vraiment fait plaisir à mon épouse. Si j’avais arrêté chez Iris, c’était aussi pour avoir un peu moins de pression. Je m’y suis remis avec EVS, mais c’est certain que ce n’est plus possible de poursuivre aujourd’hui à un tel rythme.

Et si un autre ami entrepreneur vous recontacte pour l’aider dans une période difficile?
Pourquoi pas (rires), mais il faudra y aller avec précaution. Il faut trouver la bonne balance entre la vie privée et professionnelle. Le déséquilibre a été constaté pour les derniers mois et il faut veiller à ne pas renouveler cette situation.

Allez-vous conserver votre poste d’administrateur chez Proximus?
Absolument. C’est une très belle société que j’ai découverte il y a huit ans mais qui m’intéressait déjà avant. Quand j’ai rejoint le conseil d’administration, j’ai découvert plein d’aspects intéressants. De l’extérieur, avec ses résultats consolidés, on a souvent l’impression d’une entreprise bien stable et qui ne bouge pas tellement. Mais quand on regarde ce qu’il y a derrière, c’est extraordinaire de voir la transformation technologique constante qui s’y produit. Proximus doit sans cesse se réinventer et voit constamment certains de ses business disparaître et être remplacés par d’autres activités innovantes. C’est passionnant.

Qui pourrait succéder à Dominique Leroy, selon vous?
Je ne ferai pas de commentaire. On a un comité de nomination et de rémunération à la manœuvre, qui va définir les critères et la procédure à mettre en place pour trouver la meilleure personne. Dominique a fait un excellent travail et a amené énormément à Proximus. C’était un très bon profil. À nous de trouver la bonne personne pour prendre la succession.

Le poste ne vous intéresse pas?
La société m’intéresse beaucoup. Mais il faut une personne avec de très bonnes compétences et du temps. J’aurais aussi sans doute des problèmes avec ma femme si je postulais (rires).

Vous avez 61 ans. Combien d’années pouvez-vous encore entreprendre?
J’ai encore la vie devant moi. On n’est jamais ni trop jeune ni trop vieux. Entreprendre ne veut pas dire juste faire du commercial. Monter un groupe rock de papys pour reprendre les tubes de Supertramp, c’est aussi de l’entrepreneuriat. C’est pareil pour les projets associatifs. J’ai autant de plaisir à aider trois petits jeunes à lancer un projet au potentiel très limité, mais sympa et intéressant, qu’à aller gérer une multinationale à un niveau peut-être plus administratif et moins directement opérationnel.

 

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