interview

"Un nombre limité d'acteurs sape l'innovation", selon la présidente de Mozilla

©Corbis via Getty Images

Pour Mitchell Baker, présidente de Mozilla, la mission du navigateur est d'être "une ressource publique globale, ouverte et accessible à tout un chacun".

Depuis 2012, elle fait partie des lauréats de l’"Internet Hall of Fame", récompensant les contributions significatives au développement d’internet. Depuis lundi, la voici docteur honoris causa de l’université catholique de Louvain, aux côtés d’Anant Agarwal, CEO de la plateforme de cours en ligne edX, et de l’historien des religions Milad Doueihi, titulaire de la chaire d’humanisme numérique (Paris-Sorbonne). Une distinction de plus pour ce profil atypique qu’est Mitchell Baker, présidente de Mozilla, mais qui souligne ô combien sa contribution a été importante dans l’avènement du web tel qu’on le connaît aujourd’hui. Surnommée "The Lizard Wrangler", elle a contribué à démocratiser l’open source face aux écosystèmes fermés des géants en participant au lancement du célèbre navigateur Mozilla à la fin des années 90.

Vous avez bataillé longuement pour un web ouvert, offrant des opportunités égales à tous. Peut-on parler aujourd’hui de défaite suite à la décision aux États-Unis d’enterrer la neutralité du net? S’il s’agit effectivement d’un revers, cela ne veut pas dire pour autant que nous avons renoncé à mener le combat. Chez Mozilla, nous sommes particulièrement impliqués dans tout ce qui touche à la neutralité du net, de par une proximité réelle avec notre mission, à savoir qu’Internet se doit d’être une ressource publique globale, ouverte et accessible à tout un chacun. Et par publique, nous spécifions bien que cette ressource doit être non-privée, c’est-à-dire ni construite, ni entretenue pour le bénéfice financier de quelque actionnaire que ce soit. Petit ou grand.

C’est ce qui explique que vous opérez en tant qu’organisation à but non lucratif? Oui, parce que peu importe comment vous le tournez, un nombre défini d’actionnaires est forcément restrictif par rapport à l’humanité dans son ensemble.

"Internet se doit d’être une ressource publique globale, ouverte et accessible à chacun. Ce qui veut dire non privée."
Mitchell Baker
présidente de Mozilla

Une mission qui n’a rien d’une norme dans le secteur. Comment analysez-vous le contexte actuel? Je dirais que nous sommes dans une situation où des acteurs importants sapent l’innovation, une réalité similaire à ce que l’on a pu connaître par le passé quand Microsoft détenait les clés de quasiment tout. À l’époque, ce contexte a amené à des innovations très ciblées visant à répondre aux besoins de cette seule entreprise, et ce même du côté de la Silicon Valley. Cela a ralenti les avancées technologiques.

Et la suppression de la neutralité du net ne changera rien à cela à vous entendre? En tant que citoyens, nous représentons 99% des utilisateurs du web. Or, ce qui est qualifié d’"Internet Freedom Act" et doit remplacer le principe de neutralité du net, n’est en fait qu’une mesure qui bénéficiera aux décideurs chez les opérateurs de réseau, soit les 0,1 voire 0,01%.

"La data, c’est comme l’oxygène. C’est essentiel, mais cela peut aussi vous exploser à la figure."
Mitchell Baker
présidente de Mozilla

C’est-à-dire? Concrètement, un fournisseur d’accès aux États-Unis peut désormais faire ce qu’il veut au contenu qui vous est accessible. Ce contenu peut simplement ne pas être répertorié, être repris mais être rendu inutilisable pour cause de lenteur, ou encore être proposé à condition de payer une certaine somme d’argent... Tout cela est possible aujourd’hui. Alors, les opérateurs se défendent en disant que nous sommes déjà en février et que rien de tout ça n’est arrivé, mais nous parlons ici du futur. Sur le long terme, force est de constater que la porte est désormais ouverte. Et que les incitants économiques existent.

"En supprimant la neutralité du net, un fournisseur d’accès peut désormais faire ce qu’il veut au contenu qui vous est accessible."
Mitchell Baker
présidente de Mozilla

Un tableau particulièrement noir… Je sais que cela peut sembler mélodramatique. D’ailleurs, j’aimerais pouvoir dire dans cinq ans que j’ai eu tort, que l’écosystème est florissant, qu’il y a une concurrence suffisante… Mais ce n’est pas la voie qui se dessine. En fait, la situation me fait penser à la télévision câblée où l’on vous propose une sélection limitée de packs, en fonction de la maximalisation de revenus possible pour le fournisseur concerné. Ce n’est pas illogique économiquement, certes, mais ce n’est pas positif pour la société pour autant.

À la différence de… Skype par exemple, mis sur pieds par un groupe d’entrepreneurs en Estonie. Ils ont développé (en 2003, NDLR) quelque chose de complètement novateur pour l’époque qui était de mettre de la voix sur le web alors qu’internet était jusque-là principalement textuel et graphique. Or, peu importe le format concerné, vous avez toujours des 0 et des 1 derrière, des "bits". L’équipe a eu l’idée d’utiliser ce système pour tout à fait autre chose, permettant in fine les appels téléphoniques en ligne. Et ce à un moment – les gens l’oublient souvent – où l’on épargnait pour effectuer des appels longue distance, de même que l’on surveillait à la minute ses coups de fil. Skype a changé tout ça, détruisant complètement le business model des entreprises de téléphonie, et étant un bénéfice énorme pour la société. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. La fin de la neutralité du net ne fera que renforcer la domination des géants.

"Économiquement, la situation actuelle n’est pas illogique. Par contre, elle n’est pas bénéfique pour autant pour la société dans son ensemble."
Mitchell Baker
présidente de Mozilla

Ils n’ont pas de concurrence? Si vous regardez les données de la Silicon Valley sur les cinq dernières années par exemple, l’on voit que la tendance est actuellement à la consolidation plutôt qu’à une émergence de nouveaux acteurs.

Consolidation qui mène à des acteurs plus importants dans le secteur… mais détenant plus de données. Un problème? Philosophiquement, la data est comme l’oxygène: absolument nécessaire. Vous ne pouvez pas vivre longtemps sans. Mais dans le même temps, c’est aussi explosif et dangereux de plein de façons. Cela peut vous péter à la figure. C’est devenu incontournable aujourd’hui et ce n’est pas prêt de changer.

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