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BeCode, une fabrique sociale de codeurs en mode start-up

©Kristof Vadino

Ils ont entre 18 et 55 ans. Ils sont à la recherche d’un emploi, salariés, au CPAS ou encore étudiants. Les participants de BeCode vont apprendre à programmer et à créer leur métier.

Énoncé du premier exercice de la journée. "Sur Github, fork le projet ‘learning-environment’ sur un repo d’un membre de ton groupe". Mon immersion débute bien: je ne comprends pas un mot sur quatre. "On a dû chercher aussi", me rassure Philippe (prénom d’emprunt), 28 ans. Juriste de formation, ce Tournaisien a exercé ses talents dans le milieu financier au Luxembourg avant d’embrasser une carrière de fonctionnaire à Bruxelles. À l’instar d’Habib (45 ans), ex-professeur infirmier, ou Estelle (25 ans), ancienne étudiante de l’Inraci, il fait partie de la première promotion de BeCode, une formation gratuite de six mois pour maîtriser la programmation web. Philippe veut apprendre "à coder" pour rajouter une compétence qui pourrait lui servir dans son métier actuel. Sûr de sa plus-value future, il est même parvenu à convaincre son employeur de faire rentrer la formation dans ses heures de travail.

Autodidactes? Pas toujours

Comme une poignée d’autres candidats, Philippe est un autodidacte. "Je suis capable de créer des petits outils, de mettre sur pied des sites internet simples mais il y a un moment où l’auto-formation atteint un peu ses limites. Il faut un encadrement, du temps, de la motivation", explique-t-il. Pour d’autres comme Santiago (49 ans), le chemin de la compréhension sera probablement plus long. "Je n’ai aucune notion de codage. Je viens du Pérou. Je suis en Belgique depuis 5 ans", sourit-il. Il partage sa table avec Habib et Geoffrey (26 ans), originaire de Schaerbeek et qui a travaillé dans le secteur du déménagement.

©Kristof Vadino

À l’opposé de la salle, Salvatore, lui, a 15 ans d’expérience dans l’informatique. "Je suis Sicilien, je fais de la musculation et je mange sainement", rigole-t-il. À 38 ans, il a déjà roulé sa bosse en tant qu’administrateur de système et au sein d’un helpdesk. Il a même géré la sécurité informatique d’une société active dans les finances. "Ce n’était pas vraiment ma passion mais j’ai essayé d’évoluer au sein de la boîte. Puis, j’ai décidé de démissionner et d’apprendre par moi-même pour devenir développeur", explique-t-il.

En face de lui, Kreshnik est arrivé du Kosovo à l’âge de deux ans. À 31 ans, celui qui se sent "plus belge qu’albanais" a travaillé dans la vente de télécoms et plus récemment dans un call center. "Je n’ai pas envie de perdre mon expérience sur le terrain. Avec cette formation, je veux la transformer", explique-t-il. "Je rêve de voyager mais il faut d’abord que j’acquière une stabilité professionnelle."

Estelle, elle, est Française. Elle est venue en Belgique pour intégrer l’Insas. Faute d’avoir réussi le concours d’entrée, elle a fait l’Inraci. C’est son frère, lui-même développeur, qui lui a suggéré de suivre la formation de BeCode. "Le codage m’intéresse parce que je ne le vois pas comme une matière scientifique, ce ne sont pas des maths. C’est un langage, un peu comme la musique ou le montage vidéo", estime-t-elle.

"Nous n'avons aucune religion. Nous n'avons certainement pas envie qu'ils soient des linux-freaks ou des anti-windows".

Des femmes, il n’y en a pas beaucoup parmi les participants ce matin. J’en compte trois. C’est peu. En plus d’Estelle, il y a Safia qui dégage une énergie folle. Elle a étudié la communication à l’ULB et a notamment travaillé pour la radio Arabel. "Avec des amis, j’ai lancé un média alternatif", explique la jeune femme qui a visiblement l’habitude de s’investir dans différents projets. Peu de femmes donc mais BeCode affiche clairement sa volonté de rééquilibrer la place des femmes et se donne pour objectif d’augmenter ce ratio à chaque promotion.

Structure et marshmallow

Quelques heures auparavant, les participants ont été accueillis dans un écrin un peu singulier. Nous sommes dans les bureaux situés directement au-dessus de la gare centrale à Bruxelles. "Peu de gens le savent mais c’est un bâtiment de Victor Horta", fait remarquer Cedric Swaelens, COO de BeCode. L’ensemble a vécu, il n’a pas été rénové depuis les années 70. "Nous avons investi les lieux de manière temporaire. Nous avons une surface d’à peu près 150 m². Nous avons fait venir une artiste pour décorer. Nous avons aménagé une salle des profs qui deviendra plus tard un espace de co-working. Il y aura donc dès le départ des interactions avec le monde de l’entrepreneuriat."

©Kristof Vadino

Les participants ont été retenus à l’issue d’une sélection plutôt fouillée et assez structurée. "C’est une formation gratuite, il faut que les personnes qui y participent le fassent à fond. C’est essentiel pour la cohésion de groupe, pour que les gens puissent travailler ensemble. Et c’est aussi important parce que la plupart d’entre eux sont en contrat avec Bruxelles Formation. Si jamais ils rompent leur contrat, ils risquent d’avoir à payer des indemnités", explique Cédric Swaelens.

Le processus de sélection commence en ligne. Pour cette première rentrée, il a attiré 130 candidatures. Le questionnaire comprend des questions personnelles destinées à évaluer la motivation et le profil du candidat: quel super-héros rêvez-vous d’être? Avec ce que vous allez apprendre, que souhaiteriez-vous réaliser? Ensuite, les candidats doivent se rendre sur Code Academy, un site qui permet d’apprendre à coder en ligne, pour prouver qu’ils sont prêts à apprendre par eux-mêmes. À l’issue de ce test, 80 personnes ont été sélectionnées.

BeCode a ensuite organisé deux jours pour toutes les rencontrer. Chaque demi-journée, 20 candidats étaient accueillis et répartis par table de 4 ou 5. "Ils reçoivent une grande feuille de papier et doivent créer le blason de leur formation", détaille Cédric Swaelens. "Ils doivent trouver le slogan, les trois valeurs qu’ils voudraient mettre en avant et les trois projets qu’ils voudraient réaliser. On passe à travers les groupes pour voir un peu qui est un leader, qui est un peu en retrait, qui écrase".

Parallèlement, les candidats sont invités à passer devant trois jurys différents pendant 5 minutes: un jury administratif qui examine si le candidat a les moyens pratiques de suivre la formation, un jury motivation et un jury technique. "Ce n’est pas disqualifiant, c’est simplement pour avoir une idée des compétences du candidat", ajoute Cédric Swaelens.

©Kristof Vadino

La dernière étape du processus consiste à mélanger à nouveau tous les groupes et à leur donner une poignée de pailles et du papier collant. L’exercice est simple: ils doivent construire la tour la plus haute possible et pouvoir poser un marshmallow à son sommet pendant dix secondes. "Bien évidemment, le but du jeu n’est pas de construire la tour la plus haute mais d’observer comment ils s’organisent entre eux pour y arriver", conclut Cédric Swaelens.

L’artiste, qui a sorti de la grisaille BeCentral, s’appelle Poppy Mili (@poppymili). "Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre une école gratuite, à vocation sociale, tournée vers l’humain", me dit-elle alors qu’accroupie, elle peaufine l’immense fresque sur laquelle elle travaille depuis une semaine. BeCode lui a transmis les valeurs que l’école voulait mettre en avant, elle a imaginé et créé le reste. "Ce sont des valeurs comme l’optimisme car nous travaillons avec des personnes qui ont parfois très peu d’estime d’elles-mêmes. Nous voulons aussi qu’ils soient débrouillards, qu’ils ne posent plus de questions mais qu’ils arrivent avec des propositions, qu’ils fassent des recherches par eux-mêmes, qu’ils réalisent qu’avec le code, ils peuvent faire beaucoup de choses", commente Cédric Swaelens.

Un joyeux bordel

Dans le même esprit de liberté d’apprentissage, les participants vont travailler sur Ubuntu. "Nous n’avons aucune religion", assure Cédric Swaelens. "Nous n’avons certainement pas envie qu’ils soient des linux-free ou des anti-windows. Et c’est le même principe pour le langage. Toute l’équipe pédagogique est alignée là-dessus. Pas question de dire que PHP est mieux qu’un autre. Ils doivent être capables d’apprendre et de développer dans n’importe quel langage."

Chez BeCode, pas question non plus d’être trop scolaire. Dès le départ, les participants ont été invités à investir et se réapproprier leur environnement en déplaçant les tables de travail et en formant des petits groupes. "Ça va être un joyeux bordel. On les met en mode start-up: c’est un groupe de vingt personnes qui doivent travailler ensemble pour résoudre des problèmes, trouver des solutions. L’idée c’est que cela devienne une sorte de ruche, d’espace de co-working. La seule chose qu’on leur demande, c’est de respecter le groupe, le formateur, les lieux", assure Cédric Swaelens.

Après Bruxelles, le reste de la Belgique

BeCode a des ambitions qui dépassent le seul territoire de la capitale. L’organisation, chapeautée par Karen Boers de Startups.be, veut implanter ses écoles de codage en Flandre et en Wallonie. Et pourquoi pas le reste de l’Europe ensuite?

Cela faisait un an que l’idée trottait dans la tête de quelques particuliers en Belgique. Celle de créer une école de codage, une école pour former aux métiers liés au développement internet. Avec ses relais, Karen Boers, CEO de Startups.be, est parvenue à lever des fonds pour monter ce projet. Tout est ensuite allé très vite. Le travail opérationnel a débuté en décembre et quatre mois plus tard, BeCode lançait sa première formation à Bruxelles.

La deuxième école ouvrira ses portes le 18 avril à Anderlecht. Deux nouvelles classes ont déjà été annoncées pour le mois de septembre. Mais d’ici trois ans, BeCode a l’ambition d’ouvrir au moins 10 écoles. "Le plan initial est d’ouvrir deux écoles en Wallonie et deux en Flandre en 2018. Puis de répéter ce schéma l’année suivante", explique Cédric Swaelens, COO de BeCode.

Et récemment BeCode a été approché par des gestionnaires de logements sociaux (20.000 familles) et de missions locales de plusieurs communes pour collaborer sur la mise en place d’écoles supplémentaires. Preuve, s’il en faut, que le projet suscite beaucoup d’intérêt.

De bons partenaires

BeCode s’est allié à différents partenaires comme l’ONG internationale Close the Gap, qui a fourni les ordinateurs portables des participants. Parmi les partenaires, on retrouve également quelques grands noms du secteur télécoms, Orange et Telenet, mais également la fondation FourWings ou encore la fondation Degroof Petercam.

Mais là où BeCode fait, selon nous, toute la différence, c’est en offrant aux participants un cadre de formation qui allie perspectives d’emplois et cadre sécurisant. "Bruxelles Formation s’est rapidement rallié au projet. C’était important d’avoir ce partenaire-là parce qu’on voulait que la formation soit reconnue et que les participants ne perdent pas leurs droits", explique Cédric Swaelens.

De vrais enjeux

Former davantage de développeurs web en Belgique n’est pas seulement un projet innovant, c’est aussi une nécessité. L’on sait qu’il est de plus en plus difficile de trouver des profils qualifiés chez nous. "Il y a entre 23 et 26% de chômage chez les jeunes dans les grandes villes en Belgique", rappelle Cédric Swaelens, soulignant par là l’existence d’un gap. D’ici 2020, l’institut Gartner a calculé qu’il manquera 30.000 personnes supplémentaires dans les métiers liés au web et au numérique.


Pour les préinscritpions pour septembre, cliquez ici.

 

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