interview

Chris Anderson: "C'est l'âge d'or pour qui veut vivre sa passion"

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"La personne que vous êtes, vos diplômes et vos origines n’ont aucune importance. Ce qui compte, c’est ce que vous faites." Cette profession de foi, c’est celle de Chris Anderson. Ex-journaliste de "The Economist", considéré comme le père des drones domestiques, l’entrepreneur a lancé une nouvelle tendance, celle du "Maker movement".

La vue sur la baie de San Francisco — comme souvent, enveloppée de brouillard — est à couper le souffle. Mais ce n’est pas pour l’admirer que nous nous trouvons sur la terrasse du toit de 3D Robotics, l’entreprise de fabrication de drones de Chris Anderson, à Berkeley, Californie. Nous sommes ici parce qu’à la fin de notre interview, Anderson s’est tout à coup levé en disant: "Vous savez quoi? Let’s go. Let’s go fly!"

Anderson emporte l’un de ses prototypes personnels: l’"Iris +". Clin d’œil: il a baptisé cet appareil volant — sans pilote, avec quatre pieds et autant d’hélices — son "Modèle T", par analogie avec la voiture emblématique de Ford, qui a déclenché une véritable révolution dans le secteur automobile et ouvert la voie à la production de masse. Anderson souhaite nous montrer la facilité avec laquelle on peut manœuvrer un drone. "C’est aussi astucieux que simple." Il sélectionne l’app de 3D Robotics sur son smartphone et nous montre, sur une petite carte, un entrepôt situé derrière le bâtiment où nous nous trouvons. "Allons voir ce qui s’y passe!" Sur son écran, il dessine, avec son index, la zone qu’il veut cartographier, et pousse sur le bouton "upload mission". Immédiatement, les quatre hélices vrombissent, le drone s’élève à la verticale, et disparaît de notre vue pour remplir sa mission de manière totalement autonome. Deux minutes plus tard, le petit appareil est de retour et passe au-dessus de nos têtes avant d’atterrir gentiment à nos pieds. "Vous voyez, c’est de la pure routine. Rien d’extraordinaire."

3D Robotics est le plus important producteur américain de drones pour applications domestiques. Les connotations négatives liées aux drones s’expliquent surtout par la fréquence avec laquelle ces appareils se sont retrouvés cités dans la presse, après que l’armée américaine les eut utilisés dans la chasse aux terroristes, dans des pays comme le Pakistan et le Yémen. Mais ces appareils militaires sans pilote sont beaucoup plus puissants. Ils peuvent parcourir de grandes distances et transporter des bombes. Les drones fabriqués par l’entreprise d’Anderson sont destinés à des usages privés ou professionnels, comme le "Solo", le dernier modèle avec caméra GoPro incorporée, qui sera bientôt disponible dans les magasins. "Après la voiture, c’est certainement le produit de grande consommation le plus sophistiqué jamais fabriqué. Vraiment ‘state of the art’. "

"À notre époque, tout le monde peut faire ce qu'il veut"

Le fait que l’entreprise soit née du hobby du quinquagénaire Anderson, illustre parfaitement la philosophie dont il est l’un des plus ardents défenseurs: le "Maker Movement", à savoir, l’idée qu’en chacun de nous sommeille un artisan, un fabricant, un producteur.

Il y a trois ans, Anderson était encore journaliste. Après avoir travaillé pour "The Economist", il a été pendant 11 ans le rédacteur en chef du célèbre et influent mensuel Wired, spécialisé en technologies. Après son travail, il dirigeait déjà DIY Drones, une société en ligne pour les fanatiques d’avions sans pilote — devenue une sous-culture — et faisait voler des drones de plus en plus souvent durant ses week-ends. Anderson s’est alors donné comme objectif d’initier le plus possible ses cinq enfants aux sciences et aux technologies. Fin 2012, il met fin à sa carrière de journaliste pour fonder, avec le Mexicain Jordi Munoz – alors âgé de 19 ans –, la société 3D Robotics. Aujourd’hui, Anderson est le CEO d’une entreprise de 300 personnes dont les investissements se montent à plus de 100 millions de dollars. Comme il le dit lui-même: "It’s just crazy!"

En d’autres mots, Anderson est lui-même le prototype du "maker". Il y a deux ans et demi, il annonçait, dans son livre "Makers", l’arrivée d’une nouvelle révolution industrielle: avec les progrès technologiques rapides que nous connaissons, il est devenu beaucoup plus simple et plus facile de fabriquer soi-même ce qu’on veut. Pas seulement des applications et des logiciels, mais aussi des biens physiques du monde réel. Les ordinateurs personnels et ensuite internet nous ont offert une quantité infinie de ressources et on constate qu’aujourd’hui la production est en voie de démocratisation. Vous n’avez plus besoin d’une usine. Vous pouvez produire vous-même, en combinant un appareil comme une imprimante 3D, un logiciel de design simple, et une culture de partage et de collaboration en ligne, où l’information est disponible pour tous. Après la publication de "Makers", l’hebdomadaire "Time" a repris Anderson sur la liste des personnes les plus influentes dans le monde de la technologie.

"Moi-même, je suis le CEO, mais en plus de cela, je travaille avec un fer à souder. C’est là que les idées naissent. Notre proximité avec les fers à souder est le cœur de notre culture."

Deux ans après la publication de votre livre, pouvez-vous dire que le Maker Movement a eu un impact économique et social?

Bien entendu! Etsy, le marché en ligne qui permet de vendre ses propres créations, vient juste de réussir son entrée en Bourse. Makerbot, le producteur d’imprimantes 3D, a été repris pour plus de 400 millions de dollars. Kickstarter, le site de crowdfunding de projets divers, est un succès énorme. Tesla en est un exemple. Idem pour le producteur de montres intelligentes Pebble (il montre son poignet qui en arbore un exemplaire). Et nous, bien entendu. Ce sont de gros succès financiers.

Mais beaucoup de choses sont imaginées et créées dans des garages et des salons de Monsieur Tout-le-Monde, grâce à des outils qui étaient encore considérés comme exotiques il n’y a pas si longtemps. Imprimantes 3D, machines CNC, découpe au laser, scanners 3D, etc. Les écoles disposent aujourd’hui d’imprimantes 3D, ce qui est assez normal. Du moins, c’est le cas de l’école de mes enfants. Le design numérique est en train d’entrer dans les mœurs. De plus en plus d’enfants sont impliqués.

Cela va donc plus loin que du bricolage sur un petit projet personnel?

Pour beaucoup, c’est comme cela que les choses commencent. Mais ça ne doit pas nécessairement finir de cette manière. Il est très difficile de trouver une entreprise florissante qui n’a pas démarré sur base d’un hobby, d’un projet connexe ou d’une activité secondaire. L’industrie du PC a commencé avec deux types qui ont bricolé dans leur garage – Steve Jobs et Steve Wozniak – et ont présenté leur invention au Homebrew Computer Club. Et aujourd’hui, c’est plus facile qu’hier. Le matériel est simplement devenu plus accessible.

Est-ce que cela peut être un remède contre le chômage? Ceux qui perdent leur emploi peuvent-ils tous devenir des fabricants?

Cela ne fait aucun doute. Regardez notre société. Le cofondateur de notre société était un adolescent de Mexico! Tout le monde peut tout faire. Grâce à internet, chacun d’entre nous a accès aux informations les plus extraordinaires. Les communautés en ligne ne veulent pas savoir qui vous êtes, quelle langue vous parlez ni quel diplôme vous avez obtenu. La seule chose qui compte, c’est ce que vous faites. Nous appelons cela la "do-cracy". C’est la méritocratie au carré. Nos développeurs peuvent être des gens avec un doctorat qui travaillent pour Apple ou Google, ou des ados, voire même des retraités. Ils viennent de Suisse ou d’Australie, mais peuvent tout aussi bien habiter au Brésil ou dans d’autres coins du monde. C’est beau à voir. C’est un âge d’or pour ceux qui veulent vivre de leur passion.

Comment les entreprises peuvent-elles créer cette mentalité chez leurs collaborateurs?

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C’est possible. General Electric est un bon exemple. Lego aussi. Lego l’a fait en grande partie à l’extérieur, en organisant les communautés autour de sa marque et en les impliquant dans le développement de sa nouvelle génération de produits. GE le fait via des ‘maker fairs’ internes. Mais aussi en donnant accès, pour ses collaborateurs, à toutes sortes d’outils. Regardez les bureaux ici, ils ressemblent à un fatras, mais c’est parce que nous donnons à tout le monde l’occasion de jouer avec toutes sortes d’objets. Si les gens veulent une imprimante 3D, ils en reçoivent une. Ou un scanner 3D. Ils ne doivent pas demander l’autorisation ni rendre des comptes. L’enjeu, c’est de libérer les esprits et de comprendre que les bonnes idées peuvent venir de partout. Ce n’est pas parce que cela ne se trouve pas dans votre job description que vous ne pouvez pas le faire. Il faut donner aux gens "la permission de jouer". Moi-même, je suis le CEO, mais en plus de cela, je travaille avec un fer à souder. C’est là que les idées naissent. Notre proximité avec les fers à souder est le cœur de notre culture (rires).

Si je résume bien: des imprimantes 3D pour tout le monde alors?

Oui, c’est un bon exemple. Et qu’est-ce que ça coûte? En réalité, pas tellement. Imaginez que vous ayez 1.000 collaborateurs et que vous achetiez 100 imprimantes 3D. Elles coûtent en moyenne 1.000 dollars pièce, soit un total de 100.000 dollars. Et qu’obtenez-vous à la place? Eh bien, tout d’abord des employés heureux, qui travailleront beaucoup plus longtemps et qui ensuite continueront à bidouiller parce qu’ils trouvent cela super amusant. Ils vont acquérir de nouvelles compétences parce qu’ils sont motivés. Et qui sait? Ils viendront peut-être avec votre prochain produit vedette! C’est précisément le type d’investissement que tout le monde veut faire. Au lieu d’envoyer vos collaborateurs à des formations, donnez-leur les outils avec lesquels ils peuvent se former eux-mêmes.

Revenons aux drones. Qu’est-ce qui vous fascine autant dans ces appareils volants?

En réalité, je ne suis pas réellement fasciné par les objets volants en soi, mais par ce qu’ils sont capables de faire. Les drones sont des appareils qui ont un objectif, et cet objectif, c’est la collecte de données. Notre ciel est rempli de capteurs. Nous numérisons le monde. C’est de cela qu’il s’agit. Tout ce que vous voyez ici, tout ce qui se trouve à l’intérieur, tout le monde s’en fiche. Votre téléphone est truffé d’électronique très sophistiquée, mais cela n’intéresse personne. Les consommateurs veulent simplement que cela fonctionne. Nous voulons faire la même chose avec les drones: des véhicules volants automatisés. Nous voulons qu’ils soient faciles à utiliser. Leur mission, c’est de prendre des mesures, des photos, des vidéos, de collecter des données. Cela fait partie d’une plus grande ambition: élargir internet au monde "physique", et exploiter au mieux ces résultats. Aujourd’hui, nous n’en sommes encore qu’aux fondations. Mais nous nous rapprochons chaque jour de notre objectif. Notre pilote automatique est entre-temps devenu une petite boîte noire qui contient 2,5 millions de lignes de codes, 3 processeurs et 40 capteurs. Très sophistiqué. Mais ce n’est pas ça qui compte. Cela fonctionne, et cela donne un cerveau à l’appareil.

Quelles sont vos applications préférées?

Nous avons des outils fantastiques qui nous permettent de raconter des histoires: des smartphones, les réseaux sociaux, etc. Mais nous sommes encore toujours limités par la longueur de nos bras. Nous n’avons pas de perspective, comme les réalisateurs d’Hollywood. C’est possible avec les drones. Et nous pouvons non seulement envoyer des caméras dans le ciel, mais aussi réaliser des vidéos selon les règles de l’art. Nous disposons des logiciels pour le faire. En ce moment, c’est la principale application pour les consommateurs. Du côté commercial, à mon avis, c’est l’agriculture qui est la plus intéressante. Nous gaspillons beaucoup d’eau et de produits chimiques. C’est un problème "open loop": vous faites quelque chose parce que vous ne savez pas ce qui se passe réellement. Nous arrosons parce que nous n’avons pas les moyens d’inspecter nos récoltes. C’est possible avec les drones, et de manière entièrement automatique.

J’ai l’impression que beaucoup de gens ont peur et se méfient des drones. Qu’en est-il de la sécurité de l’espace aérien et du respect de la vie privée?

Le problème, c’est que ces personnes n’ont pas encore vraiment vu des drones. Les nouvelles technologies font peur, entre autres parce que beaucoup sont issues d’applications militaires: GSP, internet et aujourd’hui les drones. En ce qui concerne le respect de la vie privée, il y a partout des smartphones, il y a "Google Streetview" et des caméras de surveillance à tous les coins de rues, mais rien dans le ciel. Les drones volent trop haut pour distinguer quoi que ce soit: ils volent à la hauteur des infrastructures, pas des individus. Bien plus bas que les satellites, mais plus haut que la hauteur des yeux. Vraiment, le ciel est vide. Est-ce que c’est si bizarre? Nous sommes brillants dans la numérisation du monde en deux dimensions, pourquoi pas dans la troisième? C’est d’ailleurs ce qui explique notre nom.

Vous préoccupez-vous du fait que les drones, tout comme les autres technologies modernes, peuvent aussi être utilisés dans un but malveillant?

Nous faisons tout pour encourager une utilisation sûre et responsable de notre technologie, et nous décourageons les utilisations malveillantes. Nous y avons intégré du "geofencing" dans nos appareils, en d’autres mots, des espèces de barrières: même si les utilisateurs essaient de faire voler l’appareil hors de leur vue ou à trop haute altitude, cela ne marche pas. Mais malgré tout, vous ne pouvez jamais être certain à 100% que personne ne l’utilisera à des fins douteuses. C’est la même chose avec les ordinateurs. Apple ne peut rien contre le fait que certaines personnes développent des virus sur ses ordinateurs. C’est malheureusement le cas avec toutes les technologies destinées à un usage grand public. Les technologies sont généralement utilisées pour des objectifs positifs, mais dans certains cas, elles sont détournées. Vous pouvez encourager les objectifs positifs et décourager les mauvais comportements, c’est ce que fait la Silicon Valley depuis sa création.

Mais vous savez quoi? "Let’s go fly!"

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