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Du smartphone au réseau de demain, la vague Huawei prend de l'ampleur

En un an, l’entreprise basée à Shenzhen s’est hissée au rang de sixième plus gros investisseur en R&D au monde. ©Bloomberg

Troisième fabricant de smartphones et premier équipementier télécoms au monde, le géant chinois met le paquet pour peser dans la 5G et l’innovation.

Neuf heures. Après un contrôle de sécurité de rigueur, Wang Yufeng arrive sur le campus de deux kilomètres carrés qu’occupe Huawei dans la ville de Shenzhen, au sud-est de la Chine. Tout comme un employé sur deux, ce directeur de recherche a été recruté à la sortie de ses études. "Une fierté", témoigne-t-il lors de notre rencontre, car "en ces murs, nous nous activons à accomplir quelque chose de plus grand que du simple travail. Les projets que développons ici apportent une réelle valeur à la communauté dans son ensemble".

Et de fait, rien que dans son labo lancé il y a de cela un an à peine, le "X Labs", spécialisé dans les applications innovantes en matière de technologie sans fil, se côtoient du matériel dernier cri dans des domaines de pointe tels que les objets connectés, l’intelligence artificielle, la 5G ou encore les smart cities. Au total, une centaine de chercheurs cogitent et s’activent chaque jour avec l’objectif de voir émerger les technologies de demain.

Dernière réalisation en date, l’élaboration d’un drone de transport de personnes en partenariat avec l’opérateur télécoms néerlandais KPN, présenté en avril dernier. Un développement qui "a le pouvoir de changer la distribution des ressources dans les villes", explique Wang Yufeng, d’autant que l’entreprise travaille en parallèle à l’automatisation de ce type d’engin. "D’après nos calculs, là où une livraison classique en moto coûte 2 dollars à une entreprise, elle ne coûtera plus que 0,3 dollar" à l’avenir pour une PME.

Un prototype du Ehang 216 AAV, le drone de transport de personnes développé par Huawei et l'opérateur télécom néerlandais KPN. ©AFP

Low cost au placard

Face à tant de nouveautés, force est de constater que l’on est loin ici de l’image low cost longtemps accolée aux produits issus de l’Empire du Milieu. En ces murs, c’est une ère nouvelle qui se prépare, et pour laquelle Huawei est aujourd’hui particulièrement bien positionnée de par un poids important dans l’électronique grand public avec ses smartphones, tablettes et autres smartwatches, mais aussi et surtout grâce à son rôle de partenaire reconnu dans l’infrastructure réseau pour les opérateurs télécoms du monde entier et l’aide à la digitalisation des entreprises de bon nombre de secteurs. Autant de cordes à un arc dont le nom est aujourd’hui relativement bien connu de manière générale en Europe, mais dont la puissance n’est, elle, pas toujours bien saisie.

150 emplois En Belgique

Présent dans le pays depuis 2007, Huawei y emploie désormais 150 personnes. Elles s’activent en partie à de l’opérationnel et de la vente au bureau de Woluwe-Saint-Pierre, au lobbying et aux questions régulatoires à proximité des institutions européennes, mais aussi à la recherche, via deux centres installés à Gand et à Louvain. Le premier s’occupe de photonique sur silicium, permettant un transfert plus rapide des données sur des distances plus longues; le second de microprocesseurs en partenariat avec le leader mondial qu’est l’entreprise belge imec.

Concernant cette présence louvaniste, elle est d’autant plus importante pour Huawei qu’elle est secondée par son European Research Institute, structure chargée de coordonner les projets en R&D de toutes les antennes du groupe au niveau européen.

Pourtant, il en va ici d’un mastodonte. Le fleuron asiatique a en effet généré un chiffre d’affaires de 75,8 milliards d’euros rien que l’an passé, en croissance de plus de 15% par rapport à la période précédente, pour un bénéfice net de 6 milliards d’euros. Résultat, l’entreprise se positionne désormais comme leader mondial dans la vente d’équipements télécoms, coiffant au poteau l’autre géant du secteur qu’est le suédois Ericsson, ou encore comme le troisième plus gros fabricant de smartphones (153 millions d’unités écoulées en 2017), talonnant ainsi le duo de tête Apple-Samsung.

Pour arriver à de telles performances, l’entreprise peut compter sur la force de travail de quelque 180.000 personnes de par le globe, dont près de 50.000 rien que sur son campus de Shenzhen où est installé le QG de l’entreprise, à l’image d’autres sociétés chinoises tech en plein boom comme Tencent Holdings, OnePlus, ZTE, ou encore DJI. Une donne qui amène la métropole à parfois être surnommée "Silicon Valley du hardware". En effet, la légende veut que d’un village de pêcheurs dans les années 70, la ville se soit muée, sous l’impulsion d’une politique d’ouverture aux investissements étrangers, en capitale économique forte de 12,5 millions d’habitants. À présent, prochains défis obligent, la ville incube la révolution technologique qui prend forme dans le pays.

Le centre de Recherche et Développement de Huawei à Shenzhen, la "Silicon Valley du hardware". 50.000 personnes y sont employés. ©Huawei

Budget R&D de taille

Un signe, s’il en est, que le pays n’a désormais plus à rougir face à son rival, les Etats-Unis, tout comme Huawei, entreprise fondée en 1987, n’a aujourd’hui plus rien à envier aux grands noms de ce monde. Et pour continuer sur cette voie, son équipe de direction n’entend pas se reposer sur ses lauriers. Elle a réalisé un vaste coup de sonde en début d’année en vue d’établir ce que demain sera en 2025. Pourquoi cette date? Parce qu'"à plus longue échéance, la prédiction devient extrêmement difficile", explique William Xu, directeur de la stratégie et du marketing de Huawei, avant de blaguer: "N’est-ce pas Bill Gates qui a dit (en 1994 lors d’un important salon informatique, NDLR) qu’internet n’aurait que peu de potentiel commercial dans les dix ans à venir."

"À l’avenir, nous allons diminuer la proportion que représente notre marché intérieur à 30% du chiffre d’affaires, contre 50,5% aujourd’hui."
Heng Qiu
directeur marketing de la division entreprise chez Huawei

Dans sept ans à peine, l’utilisateur moyen fera usage de 4 Gb de data quotidiennement, 40 milliards d’appareils seront connectés à internet, 86% des entreprises auront recours à une forme ou à une autre d’intelligence artificielle et 12% des foyers disposeront de robots assistants, pour ne citer que ces exemples. Autant d’opportunités que l’entreprise ne compte pas laisser passer et qui seront dès lors abordées par d’importantes dépenses en R&D.

Rien que sur 2017, le géant chinois a investi 11,7 milliards d’euros (près de 15% de son chiffre d’affaires) dans l’innovation, selon ses chiffres, ce qui le place de facto au rang de sixième plus gros acteur en la matière, d’après une récente étude du Centre commun de recherche de la Commission européenne, soit juste derrière des poids lourds comme Volkswagen, Google, Microsoft, Samsung et Intel. A l’avenir, Huawei continuera à allouer la même proportion de ses revenus à cette fin, avec en ligne de mire l’avènement de la 5G, que ce soit côté opérateurs, qui cherchent toujours la meilleure manière de déployer l’internet mobile ultra-rapide, ou côté consommateur, avec l’arrivée potentielle d’un smartphone compatible d’ici 2019.

Rien que sur 2017, Huawei a investi 11,7 milliards d'euros dans l'innovation, soit près de 15% de son chiffre d'affaires. ©Bloomberg

Europe et Pacifique visés

Du reste, pour ce qui est des marchés sur lesquels l’entreprise est active, si la Chine est évidemment le terreau le plus fertile, "parce que c’est là que chaque business démarre, il y a énormément de potentiel en Europe et en région Pacifique", souligne Heng Qiu, directeur marketing de la division entreprise de Huawei. D’ailleurs, "nous souhaiterions à l’avenir diminuer la proportion que représente notre marché intérieur à 30% du chiffre d’affaires contre 50,5% aujourd’hui".

Une mission qui sera enclenchée dès lors que l’Empire du Milieu sera saturé? Non, le fleuron asiatique tire déjà plus d’une trentaine de pourcents de ses revenus des deux régions en question. Par ailleurs, "la taille du marché chinois et le fait qu’il se développe toujours aussi rapidement font que nous ne sommes toujours pas près de voir un plafond de sitôt", conclut Liu Limin, en charge des services à destination du secteur financier.

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