interview

Ibrahim Ouassari, cofondateur de Molengeek: "Avec un ordinateur et une connexion, on peut être le roi du monde"

Depuis une semaine, le responsable de Molengeek est administrateur de Proximus. ©Valentin Bianchi

Ibrahim Ouassari, le cofondateur de Molengeek, a rejoint la semaine dernière le CA de Proximus. Retour avec le nouvel administrateur sur son parcours, qui a séduit le plus gros opérateur du pays. Et un paquet de monde avant lui.

L'image a dû faire sourire plus d'un actionnaire de Proximus. Il y a une grosse semaine, l'opérateur tient son annuelle assemblée générale. L'occasion de se féliciter de l'année écoulée, de donner les bons points et de régler les points à l'ordre du jour les plus importants par vote. Cette année, deux mandataires sont notamment à la recherche d'une réélection. Une formalité remplie sans aucun souci pour Pierre de Muelenaere et Karel De Gucht, qui rempilent pour deux et quatre ans. Dans la foulée de ces réélections, le président Stefaan De Clerck annonce un vote pour la nomination d'un nouvel administrateur, avant de laisser la scène au candidat. Ibrahim Ouassari prend la parole. Baskets blanches aux pieds et pull à capuche ouvert sur un polo blanc, lui aussi, le candidat se présente rapidement et n'hésite pas à évoquer son style légèrement différent, qui ne devrait pas faire de mal à l'institution télécom du pays. Pas faux. Il récolte plus de 98% de voix favorables. Ibrahim Ouassari est donc administrateur du plus gros opérateur du pays.

On le connaissait déjà un peu. La nouvelle nomination était toutefois une bien belle occasion pour refaire le point avec l'entrepreneur à la tête de Molengeek, une ASBL qui se charge de rendre l'informatique accessible à tous. Cinq jours après la nomination, rendez-vous est donc pris à Molenbeek pour retracer le parcours du nouvel administrateur. Cela commence par une heure de retard de l'interviewé du jour qui se confond en excuses en évoquant un train capricieux qui le ramenait de Charlewood, l'implantation carolo de Molengeek. Histoire de ravir le photographe, Ibrahim Ouassari se lance dans une visite express de ses locaux. Les graffs se succèdent sur les murs blancs. Magritte est là, mais on retrouve surtout des références au monde des mangas, des super-héros et autres rois de la science-fiction.  

Ibrahim Ouassari est issu d'une fratrie de huit. "Tous avec un parcours admirable." ©Valentin Bianchi

Présentiel exceptionnel

Malgré le virus, le bâtiment n'est pas tout à fait vide. "On a 220 personnes à distance tous les jours, mais on permet à ceux qui n'ont pas l'environnement adapté chez eux de venir travailler ici." Çà et là quelques jeunes se rassemblent autour des ordinateurs qu'a reçus l'ASBL. Certains locaux ressemblent bien à des classes mais impossible de cerner qui est le 'coach', le terme qui a été préféré à 'professeur', trop pompeux. Le tour du propriétaire se termine à l'extérieur.  Ibrahim Ouassari a un bonjour sincère à chaque croisement de regard et envoie du "comment tu vas?" à tout le monde. À l'heure du cliché sous le soleil, un groupe de quelques étudiants s'écarte pour laisser le champ au fondateur des lieux.

"Je me suis arrêté après la première secondaire. Je ne suis jamais parvenu à aller plus loin. J'ai tout essayé, mécanique, coiffure, horticulture... Rien ne fonctionnait."
Ibrahim Ouassari
Cofondateut de Molengeek

Le Bruxellois est dans son élément, a la plaisanterie facile et malgré le temps prévu pour l'interview déjà écoulé, prend le temps pour retracer en long et en large son histoire. À 42 ans, il est aujourd'hui l'un des visages reconnus de cette tech bruxelloise qu'on aime citer en exemple de réussite. Son  histoire est effectivement assez vendeuse. Elle débute au même endroit qu'elle en est aujourd'hui. À Molenbeek. Ibrahim Ouassari est un pur produit local et visiblement assez fier de l'être. Mais si, aujourd'hui, le président de Proximus lui déroule le tapis rouge, la route jusqu'aux deux tours de l'opérateur, installées pourtant de l'autre côté du canal, fut assez longue. Bien que le fondateur de Molengeek ait commencé  son histoire dans l'une des communes les plus pauvres du pays, Ibrahim Ouassari n'est pas du genre à se plaindre. Il peut d'ailleurs se reposer sur un cadre familial solide. "Je suis le septième d'une fratrie de huit. Mon père a beau avoir travaillé comme ouvrier, tous mes frères et sœurs ont des parcours admirables. Ils m'ont toujours dit en rigolant que j'allais avoir le même. Ils disaient tout le temps qu'ils avaient déjà la plaque "Docteur Ouassari" à mettre devant chez moi. Dans mes frères et sœurs, il y a des universitaires, un juge, des ingénieurs...", décrit Ibrahim Ouassari.

Malgré les chemins tracés par les plus grands de la famille, Ibrahim n'aura jamais la même jolie trajectoire scolaire. "Je me suis arrêté après la première secondaire. Je ne suis jamais parvenu à aller plus loin. J'ai tout essayé, mécanique, coiffure, horticulture... Rien ne fonctionnait", explique-t-il dans ce qui sert de réfectoire à Molengeek quand le monde tourne un peu plus rond.

Déception sociale

Après la succession de faux départs, ce sera finalement une formation d'éducateur. "À 16 ans, je travaillais pendant les vacances. J'encadrais des jeunes. En gros, mes potes. J'étais payé et recevais un budget pour les occuper", sourit-il. Le Bruxellois aime ce qu'il fait, mais le sentiment de frustration s'installe assez vite. Malgré ses efforts, les résultats sont trop souvent visibles uniquement au moment où les jeunes sont sous sa responsabilité. "Je partais parfois pendant un mois avec des jeunes du quartier en Ardennes pour gérer un centre de vacances. Sur place, ils étaient pleins de volonté et se levaient à 6 heures du matin pour travailler. Tout fonctionnait à merveille. Puis, deux semaines après être revenus, j'en retrouvais en prison."

"J'ai donc posé ma question dans un anglais horrible sur un forum. Le lendemain, j'avais une réponse d'un Japonais. J'ai alors compris qu'avec un ordinateur et une connexion, on peut être le roi du monde."
Ibrahim Ouassari

Le manège l'attriste, l'énerve et lui donne une vilaine impression d'impuissance. Au point de le pousser à renoncer. Retour à la case départ pour Ibrahim, qui se lance dans une formation pour travailler à la Stib. Visiblement pas un as de la conduite de bus, il est renvoyé au bout de trois semaines. "Je suis donc reparti à la recherche d'un travail intérim." Ce sera dans l'informatique. Version année 2000, à tirer des câbles en attendant l'apparition du wifi. Ce n'est que le début, mais la révélation pointe peu à peu. "Un de mes collègues m'a montré comment télécharger de la musique. J'ai essayé le soir-même mais je n'y suis pas parvenu. Il était tard et je ne voulais pas le déranger. J'ai donc posé ma question dans un anglais horrible sur un forum. Le lendemain, j'avais une réponse d'un Japonais. J'ai essayé. Cela a fonctionné. J'ai alors compris qu'avec un ordinateur et une connexion, on peut être le roi du monde", se marre Ibrahim Ouassari.

Ibrahim Ouassari a installé son projet à Molenbeek. Une évidence pour lui. ©Valentin Bianchi

De dernier à premier de classe

C'est parti pour la nouvelle vie professionnelle. Le Bruxellois sait enfin ce qu'il veut faire. Il se lance alors dans une formation en gestion pour pouvoir se lancer à son compte dans l'informatique. "Et là, comme par magie, je passe du bon à rien au premier de classe. C'est le seul diplôme que j'ai aujourd'hui avec mon permis de conduire", sourit-il. Il commence petit. Ses clients sont des gens du quartier, qui veulent une nouvelle carte pour leur snack ou revoir le graphisme d'une affiche. En devenant consultant, son business grandit pour atteindre jusqu'à une vingtaine d'employés répartis dans quatre entreprises. Il a alors 27 ans.

Très vite, la success story intéresse dans le quartier et on lui demande de parler de son parcours. Cela a commencé dans les écoles, où on lui demande d'aller prêcher l'importance de la scolarité. À lui, Ibrahim, qui a tout abandonné à 14 ans. "Je suis un influenceur", rigole-t-il. "Mais disons que je croyais à 70% à ce que je disais. Pour l'informatique, on peut s'en sortir sans diplôme. Mais ce n'est clairement pas le chemin le plus simple et certainement pas celui adapté à toutes les professions. Et j'espère bien que mon médecin et mon avocat ont un diplôme", explique celui qui aime les propos illustrés qu'il accompagne de réguliers 'tu vois'.

"Quand les jeunes ont tout raté, s'ils ne font plus rien à un moment, c'est qu'ils ont peur de l'échec. De se prendre une nouvelle fois le mur."
Ibrahim Ouassari

Outre les écoles, son discours intéresse aussi les associations de quartier. "Il m'arrivait de parler là à des jeunes qui avaient déjà décroché et pour qui le discours sur l'importance de la scolarité n'était déjà plus audible." L'expérience le marque et le pousse à trouver une solution pour ces jeunes pour qui il veut un espace "safe", comme il dit. "Quand les jeunes ont tout raté, s'ils ne font plus rien à un moment, c'est qu'ils ont peur de l'échec. De se prendre une nouvelle fois le mur. Ils ont donc besoin d'un espace safe où ils peuvent se planter. C'est sur cette base que j'avais envie de travailler." Molengeek se dessine.

Six ans plus tard, le tableau est particulièrement alléchant. Aujourd'hui, Molengeek propose des formations aux jeunes durant six mois, en marketing numérique et en codage. À chaque nouvelle formation, il doit faire une sélection parmi la centaine de candidats pour n'en retenir que 15. "On prend les plus motivés. J'en veux 15 formés à la fin." C'est à chaque fois le cas, assure-t-il, avec 85% de 'sorties positives'. Autrement dit, des jeunes qui sont repartis sur une formation plus poussée, ont trouvé un emploi ou ont lancé leur propre projet.  La formation est gratuite. Il le doit à Actiris et Bruxelles Formation, qui prennent en charge une partie des frais, mais surtout aux soutiens privés. Au fil du temps, ces partenaires financiers qui allongent les billets pour les jeunes du quartier sont devenus des pointures. Proximus donc, mais aussi des Amazon, Facebook et Google. Ce dernier est d'ailleurs particulièrement enthousiaste par ce qui se fait au nord de Bruxelles.

Le CEO de Google sous le charme

L'entreprise de San Francisco a déjà sorti le chéquier à hauteur de 400.000 euros, dont la moitié l'an dernier. Sundar Pichai, le CEO, est d'ailleurs visiblement assez fan. Lors d'une de ses très rares visites en Belgique, il est passé ici, rencontrer Ibrahim. "C'était incroyable, il a préféré venir nous voir plutôt que le Roi ou d'autres dirigeants. Il a été particulièrement intéressé, car cela lui rappelait son histoire personnelle." L'intérêt est tangible. Huit mois après, quand le magazine Wired lui demande de citer une personne "qui œuvre pour un meilleur futur", Sundar Pichai pointe Ibrahim Ouassari. Rien que ça. "Google donne chaque année 100 millions d'euros. Il pouvait choisir n'importe quel porteur de projet dans les 99,8 millions d'euros qu'il a donnés ailleurs et il a parlé de nous. C'est juste incroyable".

Malgré la reconnaissance, l'entrepreneur n'a toutefois pas beaucoup changé  dans sa façon d'être avec les jeunes du quartier. Et certainement pas son apparence ou la manière de parler aux gens. Le style est direct, mais toujours amical. Le tutoiement systématique est mêlé à une extrême politesse. Pour le look, l'homme ne compte pas troquer son pull capuche et ses Adidas contre un costume. "Ce n'est pas moi. Si j'avais été chez Proximus en costume cravate, les gens d'ici ne m'auraient pas reconnu. Je ne vais pas me travestir. Si Proximus veut travailler avec Ibrahim Ouassari, c'est avec celui-ci. Certainement pas un autre et je n'en joue pas pour autant."

"Les responsables en profitent pour améliorer l'image de Proximus? Tant mieux pour eux."
Ibrahim Ouassari

Et Proximus dans tout ça? Il n'en profiterait pas un peu pour faire de la communication pour embellir le tableau? " Je suis effectivement le seul Belge d'origine marocaine, issu de Molenbeek, et qui ne vient pas en costume. Ils en profitent pour améliorer leur image? Tant mieux pour eux. En attendant, ce serait incompréhensible que je refuse le poste pour ça puis que je critique le manque de mixité dans leur CA." Les mois à venir permettront de voir quelle influence il pourra réellement avoir. En attendant il a plusieurs autres projets dans les cartons, comme "devenir le roi du monde", éclate-t-il de rire au moment d'évoquer la suite. "Je souhaite continuer ce qu'on a entrepris avec d'autres projets et une ouverture prochaine à Laeken", détaille Ibrahim Ouassari.

On conclut sur une dernière question qui semblait pourtant simple. Est-il fier de son parcours? Elle ne l'est visiblement pas. Particulièrement détendu depuis le début, la question le gêne soudain. Loin de la fausse modestie, le fondateur hésite et se cache derrière un énième rire en recommençant plusieurs fois sa phrase. "Disons que je suis content d'avoir rendu fier mon papa et de l'avoir rassuré. Mais je ne sais pas s'il y a de quoi être fier personnellement. J'associe très fort le travail à la pénibilité. Ici, j'adore ce que je fais et je suis payé pour le faire. J'ai surtout l'impression d'avoir eu beaucoup de chance, ce qui m'a permis de faire quelques 'trucs' bien. On est très loin de ce que mon père a dû faire en allant travailler aux forges de Clabecq. Tu vois?" On voit.

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