carte blanche

Laissons le compliqué au numérique et le complexe à l’humain

Ecrivain, philosophe et physicien

Dans tous les métiers, des pans entiers de l'activité tomberont dans le domaine numérique. Mais tout ce qui est complexe restera dans le champ de l’humain. Il nous reste à empêcher le monde technique de devenir hégémonique.

Le physicien nobélisé, Dennis Gabor, disait que tout ce que la technique permet, l'humain le fera, bon ou mauvais. Ainsi, dans l'état actuel des technologies numériques, tout ce qui est robotisable sera robotisé et tout ce qui est algorithmisable sera algorithmisé, que cela plaise ou pas, que cela soit mieux ou pire.

Marc Halévy, physicien, philosophe et prospectiviste

Cela signifie que, dans tous les secteurs, dans tous les métiers, des pans entiers de l'activité tomberont dans le domaine numérique, ce qui libèrera (libère déjà) des humains pour les tâches et projets qui, eux, ne seront jamais ni robotisables, ni algorithmisables.

L’intelligence artificielle n’existe pas

Quels sont ces tâches et ces projets? Il y en a énormément. En tous cas, tous ceux qui ne relèvent pas de traitements séquentiels, quantitatifs, analytiques, programmatiques, etc. N'oublions jamais qu'une machine numérique ne sait rien, ne pense rien, n'est consciente de rien, n'invente rien, ne crée rien: elle exécute un programme conçu et encodé par de l'intelligence humaine. L'intelligence artificielle, cela n'existe pas. Au mieux, avec l'acronyme IA, peut-on signifier "Intelligence (humaine) Amplifiée" ou "Intelligence (humaine) Augmentée" ; tout ce que l'on voudra, mais surtout pas "Intelligence Artificielle" qui est un mythe de BD tout juste bon pour des journalistes en quête de sensationnel.

Les humains, enfin débarrassés des tâches rébarbatives, répétitives, mécaniques, inintelligentes, inintéressantes, fastidieuses, éreintantes, dangereuses, répugnantes, etc. pourront, enfin, se consacrer mieux à ce pour quoi ils sont mieux doués.

Un système algorithmique ne fait qu'exécuter, simuler et amplifier grâce à une puissance de calcul (parfois monstrueuse) qui revient à additionner très, très vite d'énormes quantités de "zéros" et de "uns" en suivant un programme très strict et très précis, pensé et réalisé par des humains.

Le centre de gravité des activités humaines ne s'affaiblit pas (au contraire), mais se déplace. Les humains, enfin débarrassés des tâches rébarbatives, répétitives, mécaniques, routinières, inintelligentes, inintéressantes, fastidieuses, éreintantes, dangereuses, dégoûtantes, répugnantes, etc. pourront, enfin, se consacrer mieux à ce pour quoi ils sont mieux doués.

Au cœur de l’humain

Quelles sont ces fonctions non robotisables et non algorithmisables qui forment déjà les champs de l'activité proprement humaine ?

En gros: tout ce qui est complexe sans être compliqué, c'est-à-dire:

  • tout ce en quoi tout interagit avec tout de façon au moins partiellement imprévisible,
  • tout ce qui demande une vision et une compréhension globale (plus qu'analytique),
  • tout ce qui appelle de la créativité et de l'improvisation,
  • tout ce qui est lié à la relation et à l'émotion,
  • tout ce qui relève du qualitatif et de l'affectif,
  • tout ce qui requiert de l'intuition et de l'imagination,
  • etc.

On le comprend vite: ce champ d'activités typiquement humaines est non seulement immense, mais ne requiert pas de compétences scientifique ou technique de haut vol, contrairement à ce que l'on dit souvent.

Au fond, les activités humaines se répartiront sur trois mondes avec des interfaces fascinantes entre eux :

  • le monde technique et, notamment et surtout, tout ce qui concerne les systèmes et machines numériques: leur conception, leur programmation, leur réalisation, leurs réglages, leur entretien, leur maintenance, leurs dépannages, etc.;
  • le monde noétique qui est le monde de la recherche et de la connaissance, de l'intelligence et des laboratoires, de l'enseignement et de la science;
  • le monde humanique (si l'on me permet ce néologisme) qui est celui des activités non numérisables où l'on doit maîtriser, répétons-le, "tout ce qui est complexe sans être compliqué" et ce, au quotidien, dans la vie de tous les jours… On pourrait parler d'intelligence créative et émotionnelle au quotidien.

Métiers nouveaux insoupçonnables

Ces trois mondes ne sont nullement antinomiques entre eux. Ceux qui prétendent en faire des ennemis jurés se trompent. Ces mondes sont complémentaires. Comment un astronome (le monde noétique) pourrait-il faire ses observations avec un radiotélescope numériquement piloté (le monde technique) sans un manager d'équipe (le monde humanique)?

Les interfaçages entre ces trois mondes engendreront les métiers nouveaux encore insoupçonnables…

Le seul vrai grand danger de notre époque est de voir un de ces trois mondes devenir hégémonique et imposer aux deux autres son paradigme spécifique.

Or, aujourd'hui encore, le monde technique vise cette hégémonie et ce réductionnisme. Car c'est bien de réductionnisme qu'il s'agit: réduire l'humain à n'être qu'un objet manipulable (big-data) et jetable (la «cancel culture» des réseaux sociaux)… et réduire la science (le monde noétique) à n'être plus qu'un fatras d'algorithmes de simulation sans le moindre génie.

Comme toujours, un univers monopolaire n'engendre que du totalitarisme, alors qu'un univers tripolaire est indispensable pour engendrer de la complexité et, partant, du sens et de la valeur.

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