"Nous vendons des cerveaux et des mains"

©Wouter Van Vooren

Électricien industriel au départ, Technord étend aujourd'hui ses activités jusqu'à la gestion de données pour améliorer le processus de production. Une évolution par étapes qui suit celle de l'industrie jusqu'au 4.0.

 

Quand on lui demande quelle est la richesse de son entreprise, Philippe Foucart est catégorique: son caractère familial et son personnel. "Malgré beaucoup de sirènes et de nombreuses propositions, nous ne sommes pas à vendre. Des offres, j’en reçois tous les six mois. Certains de mes confrères se sont vendus à de grands groupes internationaux. Ils ont aujourd’hui complètement disparu. Que peut-on acheter dans nos métiers, sinon des parts de marchés. Notre principale force, ce sont nos collaborateurs. Nous n’avons pas de produit magique. Ce que nous vendons, ce sont des cerveaux et des mains!"

Actif dans l’installation électrique industrielle et l’électromécanique au départ, Technord remonte à 1945. La société a trouvé sa forme actuelle dans les années 80 après son rachat par Michel Foucart qui la dirigeait déjà. Elle a depuis suivi une évolution constante vers des métiers de plus en plus technologiques et pointus. "On est progressivement passé de l’installation électrique industrielle à l’automation, puis à l’informatisation des processus et maintenant à l’industrie 4.0 avec notamment la gestion des données", explique Philippe Foucart, représentant de la deuxième génération, à la tête de l’entreprise depuis une dizaine d’années.

10% à pourvoir

Nous avons une trentaine de postes à pourvoir, ce qui représente près de 10% des effectifs.

Des cerveaux, c’est ce que Technord recherche le plus. Du technicien à l’ingénieur pour le bureau d’études. "Ce n’est pas propre à notre entreprise, mais cela touche l’ensemble du secteur. Nous avons une trentaine de postes à pourvoir, ce qui représente près de 10% des effectifs." Encore faut-il attirer ces fonctions très demandées par ailleurs, pour une PME active plutôt dans le B-to-B que connue du grand public. "Et pourtant, nous sommes leader en Belgique dans nos métiers, en tant que société indépendante et familiale", assure Foucart, qui affronte généralement de grands groupes intégrés internationaux, comme Vinci, Eiffage ou EDF Luminus.

Le groupe Technord compte quatre implantations en Wallonie:
• le siège de Tournai,
• Louvain-la-Neuve,
• Charleroi à la suite de la récente acquisition des activités électriques en moyenne tension de Tasiaux,
• Liège, sur le parc scientifique où de nouvelles installations devraient prochainement permettre d’absorber la croissance des activités.

En France, Technord s’étend dans la métropole lilloise voisine, mais aussi à Orléans et à Lyon, de même qu’en Suisse. "Et comme notre clientèle est à 90% internationale, nous les accompagnons partout où ils le désirent." De ce fait Technord dispose également de représentation en Finlande, aux Pays-Bas, en Roumaine et à Singapour.

Gestion de projet

Parce que, comme Philippe Foucart se plaît à le répéter, "nous ne vendons pas de produit magique, mais de la gestion de projets". "Le client nous fait part de son idée, plus ou moins claire: une extension de ses activités, une nouvelle usine, pour la maintenance ou la rénovation d’installations existantes et nous gérons le projet de bout en bout. Cela veut dire, les études techniques, les plans d’armoires électriques, la programmation d’automates, la création de logiciels, la formation du client et surtout la maintenance 24h/24."

Nous ne vendons pas de produit magique, mais de la gestion de projets.

La société a constamment évolué depuis la fin des années 80, même si l’électricité industrielle reste encore un de ses métiers de bases.

"Cela représente encore 60% de nos activités, du fait du coût du matériel. Dans l’industrie, ce qui nous intéresse c’est la conception, le process et la fabrication de produits. C’est là que nous avons notre valeur ajoutée, plus que dans l’installation électrique de grands ensembles immobiliers par exemple. Nous couvrons de la basse tension, pour de petits capteurs par exemple, jusqu’à la très haute tension de 150.000 volts, pour le raccordement des lignes pour le compte d’Elia par exemple", explique Philippe Foucart.

Une corde en plus

À côté de cette activité historique, Technord a progressivement évolué vers des activités de plus en plus technologiques. Foucart père fut l’un des premiers en Belgique à importer la technologie Siemens pour l’automation. "On passait alors d’une logique câblée à une logique programmée", précise son fils. Couche supplémentaire ensuite avec la supervision, qui demande le paramétrage d’une série d’alarmes ou de signaux en temps réels pour équiper des salles de contrôle, dans le secteur cimentier notamment.

©Wouter Van Vooren

Plus récemment, Technord a ajouté la couche de l’informatique en proposant des logiciels de gestion de la production (Manufacturing execution system, MES). Une branche qui emploie 80 personnes aujourd’hui.

Les questions financières, administratives et commerciales sont généralement gérées par un système ERP. Mais ces logiciels ne prennent pas en charge directement la production. Technord développe des interfaces qui font le lien entre l’ERP et les systèmes de gestion de la production. "Cela permet notamment d’assurer la traçabilité des commandes au niveau de la production. Y a-t-il eu un incident, qui était sur les lignes…? Et partant de mesurer l’efficience de la production. Les lignes sont-elles utilisées à plein rendement, quel est le taux d’incidents?"

Les données

L’utilisation des telles données permet aussi une plus grande flexibilité de la production. "Aujourd’hui, les produits de masse doivent être customisés quasi à la demande. Le meilleur exemple est le nombre d’options disponibles dans une voiture, qui rend chaque unité presque unique. C’est la même voiture, achetée chez le même concessionnaire, mais la production doit s’adapter. Et cela va bien au-delà des capacités humaines", fait remarquer Foucart. D’où l’utilité d’ordonnanceurs informatiques qui vont organiser la production. Tel client est-il prioritaire, quel est l’ordre de production optimal en fonction des matières premières ou des maintenances? Comment planifier les lignes en fonction des compétences des équipes?

Profil

Chiffre d’affaires: 85 millions d’euros.

Emploi: 370 personnes dont une centaine d’ouvriers qualifiés et 150 ingénieurs + 300 collaborateurs extérieurs en fonction des pics de production ou d’installation.

Exportations: 25% de la production est exportée jusqu’en Chine au Vietnam ou au Brésil.

Marge: de 0 à 10% avant impôts. La moitié des bénéfices sont redistribués au personnel.

Autant de questions qui génèrent des données emmagasinées. "Mais qui ne sont généralement utilisées qu’à quelques pourcents de leurs possibilités", constante Foucart. Partant, Technord s’est encore développé dans la gestion de ces données et la manière dont elles peuvent améliorer le processus industriel. Un exemple: pour le producteur de champagne Moët & Chandon, la clé de la qualité est la fermentation et le moment où il faut réinjecter du CO2 dans les bouteilles.

"De manière à maintenir toujours la même qualité, la gestion des données permet de simuler les courbes de fermentation et d’agir au bon moment. Les données du processus de production sont un véritable trésor que nous nous efforçons de corréler."

Et quitte à être présent dans la gestion des données, Technord l’est évidemment aussi dans l’équipement de data centers de très grande taille, en Belgique comme à l’étranger. Le groupe travaille d’ailleurs sur un projet de data center inter-entreprises régional.

Pas de hiérarchie de métiers

Même s’ils correspondent à l’évolution de la société vers une valeur ajoutée de plus en plus pointue, il n’y a pas de hiérarchie de métiers chez Technord. "Chacun constitue une porte d’entrée dans les entreprises et permet d’introduire les autres", affirme Foucart.

Technord touche du coup un très large panel d’activités: la chimie et la pharma, l’agroalimentaire, les cimenteries, le verre, l’aéronautique, la gestion des grands réseaux électriques, les data centers… "La cimenterie est un exemple intéressant. C’est un métier assez basique, très ancien, mais dont on peut encore améliorer le processus grâce à la puissance de calcul et à une gestion efficiente des données."

Parmi ses références, Technord compte aussi Disneyland Paris. Technord a modernisé les systèmes de contrôle et de puissance de grosses attractions comme le Space Montain. "Tout était conçu et fabriqué à Tournai, avant d’être testé aux Etats-Unis pour être enfin installé à Paris", se souvient Foucart.

Régional

Si l’entreprise exporte une bonne partie de son savoir-faire jusqu’en Asie ou en Amérique latine, au gré des demandes de ses clients, Technord garde les pieds bien ancrés dans ses terres régionales. Parmi ses références, elle compte la plupart des grandes entreprises du Hainaut occidental. "Nous y sommes attentifs parce que c’est une manière de rendre à la région ce qu’elle nous a apporté. Tout comme nous tenons à notre implication sociétale et citoyenne. Cela fait partie de notre mission d’entreprise, au même titre que le bonheur de nos collaborateurs et notre caractère familial." Technord participe par exemple à une co-entreprise d’insertion sociale qui mutualise certaines tâches au sein de quelques entreprises de la région et qui compte jusqu’à 135 personnes.

Nous avons une bonne taille critique. On reste modeste, mais on ne craint personne.
Philippe Foucart
Patron de Technord

Ce côté familial est d’ailleurs plutôt un avantage selon Philippe Foucart. "Nous avons une bonne taille critique. On reste modeste, mais on ne craint personne. Actuellement, nous avons les moyens de nos ambitions et inversement." Cette structure permet aussi davantage de souplesse dans la stratégique que dans les très grands groupes intégrés et souvent concurrents de Technord.

"La plupart d’entre eux n’ont pas encore pris le virage de l’industrie 4.0. Pour y arriver, ils vont sans doute procéder par acquisitions alors que nous y sommes arrivés par évolution. L’innovation, la qualité de nos gars et la flexibilité sont les facteurs différenciants d’une entreprise familiale comme la nôtre."

Il y a 20 ans, nous avions encore une entité qui faisait des toitures dans le groupe. Ça marchait bien, mais cela ne correspondait plus du tout à l’évolution du reste du groupe.

La croissance externe, ce n’est de toute évidence pas la tasse de thé de Philippe Foucart. Mais il répond aux opportunités à l’achat comme à la vente. "On a cédé certaines activités parce que l’on a perdu un contrat ou parce qu’on n’a pas la taille critique. Il y a 20 ans, nous avions encore une entité qui faisait des toitures dans le groupe. Ça marchait bien, mais cela ne correspondait plus du tout à l’évolution du reste du groupe. Récemment, on a vendu notre activité éclairage public. Nous avions perdu un contrat et Wanty cherchait ce genre de profil. Le deal s’est fait très rapidement et très facilement entre entreprises familiales. On essaye de rester agile."

La guerre des talents fait rage

Premier souci du patron de Technord: trouver les bonnes personnes, suffisamment qualifiées. "Dans l’ordre de mes priorités, cela vient en premier; avant la recherche de nouveaux clients! Et pourtant, nous n’avons une vision qu’à deux ou trois mois."

Le phénomène n’est pas neuf et ne touche pas que Technord, ni la seule Wallonie. "Je constate le même problème dans nos filiales française ou suisse. Et cela touche 100% des fonctions dans l’entreprise, de l’ouvrier qualifié à l’ingénieur!", constate Foucart. "Il y a de moins en moins de gens qui sortent des études avec les bonnes compétences alors que la demande est de plus en plus forte…"

Faute de trouver les bons profils directement opérationnels, Technord a créé sa propre académie avec quelque 26 sessions en cours. Près de la moitié du personnel y passe une fois par an.

Philippe Foucart n’est pas peu fier d’exhiber le label "Great Place to Work" dont bénéficie Technord depuis quelques années.

Fier du caractère familial de l’entreprise, Foucart l’applique aussi dans la gestion de ses équipes et dans l’ambiance au sein de la boîte. Où il est question de respect, d’implication et de convivialité"Quelqu’un qui ne dit pas bonjour ici, ne tiendra pas longtemps…" laisse entendre Foucart. Parmi les 5 valeurs cardinales de la société, il y a notamment l’humour et le "fun" cultivé au jour le jour, mais aussi dans des événements mensuels qui rassemblent les employés. Grâce à cela, notamment, Technord parvient à garder ses talents, alors qu’"ils reçoivent des sollicitations plusieurs fois par mois, même de l’international", constate Foucart.


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