interview

Pierre Louette: "Nous devons élever notre niveau de jeu face aux GAFA"

Pierre Louette, patron du groupe de presse Les Echos-Le Parisien, propose notamment de se baser sur ce qui a été fait pour le secteur des télécoms à l’époque. ©AFP

Pierre Louette plaide dans un livre intitulé "Des géants et des hommes" pour une régulation forte des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon).

Aujourd’hui à la tête du groupe de presse français Les Echos-Le Parisien, Pierre Louette a déjà eu mille vies. Du cabinet d’Édouard Balladur à la direction de l’AFP en passant par Orange, il n'est jamais resté très loin des médias et de la technologie. Entretien.

Votre carrière vous a permis de côtoyer et observer de près les GAFA. Aujourd’hui vous plaidez dans un livre pour leur régulation. Pourquoi?

Ce livre est un voyage à travers 15 ans d’histoire qui correspondent au développement des GAFA. J’ai pendant ces années été en conflit et en coopération avec eux. J’ai assisté à leur naissance et j’ai pu observer comment ils ont éliminé leurs ennemis. Lorsque j’étais actif dans le secteur télécom, j’ai assisté un jour à une réunion où Eric Schmidt (PDG de Google de 2001 à 2011) nous a dit textuellement "vous faites les réseaux, nous on prend l’argent." Dans la presse ensuite, j’ai assisté à la bataille des droits voisins. J'ai connu beaucoup de moments où il a fallu s’affirmer face à ces acteurs.

Des acteurs que vous admirez aussi?

Je suis de ceux qui utilisent leurs services. Au départ, ce sont quand même des entreprises qui ont inventé des choses extraordinaires. Ils ont changé nos vies. Mais ils ont pris une place tellement grande qu’il faut maintenant les réguler. Leur toute-puissance interroge le rapport État/entreprise et le rapport citoyen/démocratie. On le voit aujourd'hui avec l’exemple australien.

"J’ai rencontré Alexander De Croo qui est clairement un Digital Native. Je peux vous dire que c’est autre chose que Sarkozy et Hollande qui ne savaient faire qu’un sms, pas plus."

Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur l’urgence de réguler les GAFA. Ce n’était pourtant pas le cas il y a quelques années.

Pendant longtemps, on ne s’est pas rendu compte de leur puissance. Il a fallu, tenez-vous bien, 10 ans pour organiser un premier sommet autour du numérique en Europe. Pour la simple et bonne raison que la plupart des dirigeants n’étaient pas au point sur le sujet. J’ai rencontré Alexander De Croo qui est clairement un digital native. Je peux vous dire que c’est autre chose que Sarkozy et Hollande, qui ne savaient faire qu’un sms, pas plus. C’est aussi une question de génération. Avec la volonté actuelle de la Commission européenne, c’est aussi devenu le combat de tous. Aux États-Unis, c’est la même chose. C’est devenu un combat, alors que ce ne l’était pas sous Obama. Aujourd’hui, une cinquantaine d’États américains enquêtent sur la situation monopolistique des GAFA.

Comment faut-il s’y prendre selon vous pour lutter contre ces géants?

Il y a tout d’abord une prise de conscience que je viens d’évoquer. Ensuite, il faut donner un statut au "Gate Keeper", les nœuds de réseau. Nous devons reconnaître que dans une économie de réseau, ceux qui sont aux nœuds du réseau ont un rôle particulier et une importance spéciale. Il faut également une régulation spécifique des entreprises numériques dès qu’il y a une situation de monopole. On peut pour cela s’inspirer de ce qui a été fait pour le rail et les télécoms en leur temps.

"Si les datas sont la nouvelle monnaie, les GAFA sont les nouvelles banques centrales. Et on ne peut pas laisser des acteurs privés devenir les banques centrales."

Dans votre ouvrage, vous expliquez qu’il faut moderniser la législation qui n’est pas adaptée à l’ère numérique.

Effectivement, nous devons accélérer la modernisation du droit à la concurrence par exemple. Le droit à la concurrence n’est aujourd’hui pas capable d’appréhender l’économie internet. Mais il faut aussi revoir la régulation des données. Si les datas sont la nouvelle monnaie, les GAFA sont les nouvelles banques centrales. Et on ne peut, selon moi, pas laisser des acteurs privés devenir les banques centrales. Il ne faut pas oublier non plus la régulation des algorithmes qui sont l’essence de ses entreprises.

Le pouvoir législatif européen est-il capable de s’adapter à l’économie numérique?

Il le doit absolument. On est face à des phénomènes tellement importants qu’il faut élever son niveau de jeu. Une entreprise qui a plus de 3 milliards de personnes qui se connectent à elle pour échanger, c’est formidable, mais on ne peut pas la laisser agir. C’est trop gros pour ne pas être réglementé.

Vous avez expérimenté la relation des médias avec les GAFA. Comment inverser la tendance dans ce combat de David contre Goliath?

Il faut se rendre compte que la proportion de publicité en ligne qui est captée par les GAFA est hallucinante. Quand Google a été fondé en 1998, les journaux captaient 1 dollar sur 2 de la publicité dans le monde. En 2020, les éditeurs de presse ne captent plus que 8,3 % d’un marché mondial de 600 milliards. Tout le reste est désormais entre les mains des GAFA.

"Il faut absolument cette volonté de troubler des mécaniques d'entreprise trop bien rodées pour arriver à un meilleur équilibre."

L’Australie vient de démontrer qu’il est possible de s’opposer aux GAFA et de négocier avec eux. Un exemple à suivre?

Les Australiens ont en tout cas montré une voie. La volonté précède toujours le changement. Le gouvernement australien s’est engagé à bloc quitte à se mettre à dos les géants du numérique. En Europe, nous avons Vestager et Breton qui ont aussi cette volonté. Il faut absolument cette volonté de troubler des mécaniques d'entreprise trop bien rodées pour arriver à un meilleur équilibre.

Pour briser des monopoles, il faut parfois envisager de démanteler. Vous y êtes favorable?

Je suis de ceux qui pensent que le monopole est le pire ennemi du libéralisme. On ne peut pas avoir tous ces écosystèmes d’entreprises qui éliminent la concurrence en l’achetant. On est face à des entreprises qui ont bénéficié des effets de réseau et d’échelle que permettent internet. Elles l’ont fait avec talent, mais désormais la régulation s’impose, voire le démantèlement.

"Le monopole est le pire ennemi du libéralisme."

On peut envisager un dégroupage des GAFA comme cela a été le cas pour les télécoms à l’époque. Il faut systématiquement revenir sur les autorisations de concentration de pouvoir comme avec Facebook et le cas Whatsapp. Il faut aussi se rendre compte qu’il y a clairement une bulle de valorisation. La rentabilité de ces entreprises-là ne tient que parce qu’elles exploitent une rente qu’elles ont conquise.

Ces monopoles étouffent la concurrence selon vous, mais on voit encore tous les jours de nouveaux acteurs émerger dans la Tech.

L’économie internet, c’est une économie du "Winner takes it all". On ne connaît jamais le numéro 2. Je suis très heureux de voir qu’apparaît un nouveau réseau social comme Clubhouse. Cela veut dire qu’on peut encore assister à l’émergence de nouveaux acteurs. Mais imaginer un concurrent valable émerger dans les domaines de la recherche internet ou des réseaux sociaux, les effets de taille sont tellement énormes que cela me paraît impossible.

"La rentabilité de ces entreprises-là ne tient que parce qu’ elles exploitent une rente qu’elles ont conquise."

Vous n’incluez pas expressément Microsoft quand vous parlez des géants à réguler. Pourquoi?

Microsoft a longtemps été l’ennemi désigné. Ils ont quitté ce rôle-là depuis qu’en 2015, ils ont refusé de restituer des données européennes à un juge américain. Ce jour-là je me suis dit: ils sont au côté du consommateur européen. Concernant le droit voisin et la relation avec les médias, Microsoft veut bien faire des licences pour acheter les contenus des médias.

Tout l’inverse de Facebook et Google?

C’est le grand problème de Google et Facebook: ils ne veulent pas du tout payer pour des contenus. On a du mal à leur faire comprendre que payer des droits d’auteur, ce n’est pas acheter des contenus, c’est juste du droit. Ils ont fait une fortune en monétisant des choses qu’ils n’ont jamais achetées. Et ils ne veulent pas changer. Ils répondent qu’il envoie du trafic vers les sites médias en retour. Or l’échange de trafic fait partie de l’économie internet et n’appelle pas à une rémunération.

"On a du mal à faire comprendre à Google et Facebook que payer des droits d’auteur, ce n’est pas acheter des contenus, c’est juste du droit."

Ces entreprises sont nées au début avec une volonté généreuse et ce sont aujourd’hui devenues des boîtes publicitaires, point. La logique n’est plus celle du début. Elles sont nées en disant vouloir améliorer le monde et en fait, c'est nous qui améliorons leurs produits.

Pierre Louette, "Des géants et des hommes - Pour en finir avec l'emprise des Gafa sur nos vies", Robert Laffont, 19,90 euros, 315 pages

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