interview

Werner Vogels, CTO d'Amazon: "On a forcé les gens à utiliser un clavier alors que le plus simple, c'est de parler"

Werner Vogels, CTO d'Amazon ©Jiri Buller

Rencontre avec le cerveau technologique d'Amazon, Werner Vogels, le Chief Technological Officer du géant américain de l'e-commerce.

Il est l’homme derrière la plupart des évolutions technologiques qu’a connu le géant technologique Amazon au cours des 15 dernières années. Le cerveau technologique derrière Jeff Bezos, c’est lui: Architecte de AWS, le business de stockage dans le cloud d’Amazon qui génère 26 milliards de dollars par an, Werner Vogels, le Chief Technological Officer d’Amazon, nous a accordé un entretien en exclusivité lors d’un passage sur ses terres natales aux Pays-Bas. Son entreprise inquiète par son omnipotence, est régulièrement critiquée pour ses conditions de travail (qu’il a refusé d’aborder) mais est dans le même temps admirée pour ses innovations et son modèle économique. Entretien avec un témoin privilégié de l’ère technologique.

Amazon a démarré par une librairie en ligne. Depuis votre arrivée il y a 15 ans, quelles sont les évolutions technologiques majeures qui ont fait d’Amazon le géant qu’il est aujourd’hui?

Au-delà de vouloir créer une librairie en ligne, Jeff Bezos était juste fasciné par internet en 1994. Il a cherché à faire quelque chose qu’il ne pourrait faire nulle part ailleurs. L’idée était donc de vendre les livres du monde entier en un seul endroit, ce qu’aucune librairie dans le monde réel ne pourrait jamais faire. Il faut se rappeler qu’en 1994, le mot e-commerce n’existait même pas. Tout ce que nous considérons aujourd’hui comme acquis technologiquement ne l’était pas à l’époque. Dans le monde de la vente en ligne, les marges sont extrêmement faibles donc vous êtes obligé de créer une technologie de pointe pour atteindre certains objectifs et optimiser.

Depuis plus de 20 ans, nous utilisons ce que certains appellent l’intelligence artificielle mais qui est en fait simplement du "machine learning". Il faut se rendre compte que nous envoyons des milliards de colis dans 185 pays. Pour gérer cela, nous devons prévoir et connaître à l’avance ce que le consommateur va acheter et en quelle quantité, où nous allons nous fournir, comment nous allons l’acheminer et le plus important c’est quelle promesse faisons-nous au client. Nous avons aussi plus de 100.000 robots dans nos entrepôts à travers le monde à gérer. Toutes ces questions et leurs réponses sont guidées uniquement par la technologie.

Nous sommes conscients du rôle que nous avons à jouer en matière environnementale.

La réalité est que la majorité d’entre nous utilise Amazon en tant que consommateur et ne se rend pas compte de toute la technologie derrière un service que tout le monde connaît et utilise comme si c’était normal. Toutes nos innovations de ces dernières années, comme le Kindle ou Alexa ont été dictées par l’esprit technologique de l’entreprise. Cet ADN technologique d’Amazon s’est révélé au grand jour avec le lancement de Amazon Web Service (La solution cloud d’Amazon, NDLR) en 2006.

Quelle est la prochaine grande étape de l’histoire technologique d’Amazon?

Un mot: la voix. Nous avons déjà fait les premiers pas dans ce domaine avec Alexa, notre assistant vocal, mais nous allons aller beaucoup plus loin dans ce domaine. Pour l’instant, les évolutions technologiques ont été dictées par les capacités des machines que nous créons. On a forcé les gens à utiliser un clavier, un écran et même une souris mais ce n’est pas naturel. Le plus simple et naturel, c’est de parler. Donner un iPad à votre grand-mère, elle pourra peut-être cliquer sur une icône, mais ça n’ira pas plus loin. Si elle peut parler à un baffle et dire "Hey, montre-moi les photos de mes petits-enfants", cela change complètement le rapport et l’accès aux nouvelles technologies. Nous cherchons des nouveaux moyens de donner accès au digital au plus grand nombre. La voix en est clairement un.

Votre activité de stockage dans le cloud et les services liés (AWS) sont devenus aussi rentables que la partie e-commerce que tout le monde connaît. Comment l’expliquez-vous?

Un rapport de la Harvard Business Review a dévoilé que 3 à 4 fois plus de start-up se créent grâce à l’existence de Amazon Web Services. Pourquoi? Avant si vous étiez une start-up technologique, il vous fallait 5 millions de dollars pour acheter du hardware, une infrastructure IT et du personnel IT compétent. Maintenant avec 50.000 dollars vous avez tout ça dans avec les services d’AWS et vous pouvez d’abord prouver à des investisseurs l’intérêt de votre business avant de brûler du cash.

Aujourd’hui, la différence se fait sur ce que vous délivrez au consommateur comme produit, service et expérience.

Quel changement voyez-vous s’opérer dans l’évolution des besoins des clients de la partie infrastructure et cloud d’Amazon (AWS)?

Le changement majeur, c’est que la technologie et l’infrastructure qui l’accompagne ne sont plus des différenciateurs. Tout le monde peut y avoir accès que ce soit une start-up ou une grande entreprise. Par exemple, Zalando n’aurait jamais réussi à sortir de terre et jouer à arme égale face à des mastodontes du secteur, il y a quelques années. Aujourd’hui, toutes ces entreprises sont dans le cloud et peuvent avoir la même infrastructure à un coût moins élevé. La différence se fait désormais sur ce que vous délivrez au consommateur comme produit, service et expérience. L’autre différence qui compte, c’est quelles données vous possédez et ce que vous en faites.

Amazon évoque régulièrement le concept d’industrie 4.0 pour désigner comment la technologie influence l’industrie d’aujourd’hui. Quel rôle joue Amazon dans cette évolution économique?

L’âge moyen des équipements présents dans les industries occidentales est de 22,5 ans. C’est le plus vieil âge moyen enregistré depuis 1925. Nous essayons d’amener ses entreprises dans un nouvel âge en mettant un ensemble d’outils technologiques à leur disposition. Le point central ici est aussi les données. Les entreprises se rendent compte qu’elles ont beaucoup de données mais ne savent pas quoi en faire ni où les mettre.

Hormis l’exploitation des données, qu’apporte la technologie à l’industrie?

Un exemple simple: on pensait que pour prédire une panne d’une machine, il fallait mettre des senseurs dessus. Une nouvelle Audi a 1200 senseurs, alors que pour prévenir d’une panne, il suffirait d’un micro près du moteur. Un micro intelligent qui reconnaît les bruits du moteur qui amènent à une panne, ça existe. 95% des problèmes que vous pourriez avoir avec votre véhicule sont détectables par une analyse audio. La technologie a tellement évolué au niveau du son, de l’image et l’analyse qu’on en fait. Un bon exemple d’utilisation des dernières technologies de reconnaissance visuelle, c’est une société belge: SkinVision. Ils arrivent à déterminer des cancers de la peau avec une simple photo de votre smartphone.

Au-delà de vouloir créer une librairie en ligne, Jeff Bezos était juste fasciné par internet en 1994

Quelle est la place de l’intelligence artificielle (IA) dans cette industrie du futur?

J’ai un problème avec le mot IA pour être honnête. Quand quelqu’un prononce les mots "intelligence artificielle", tout le monde pense à Arnold Schwarzenegger dans Terminator, quand on dit "machine learning", on se rend compte que c’est simplement un ordinateur qui travaille et apprend au fur et à mesure. Ce n’est pas plus compliqué que cela. De notre point de vue, c’est un point crucial bien sûr. L’ensemble des fonctionnalités que le grand public connaît sur Amazon.com sont issues de cette technologie. Nous avons besoin de machines pour par exemple recommander les produits, gérer nos entrepôts, détecter les problèmes avec nos clients, signaler les faux commentaires en dessous des produits, etc. Bien sûr, nous pourrions utiliser des humains pour le faire, mais cela leur prendrait des années pour y arriver.

Comment conciliez-vous vos besoins d’innovation, ceux de vos clients et les inquiétudes du consommateur en matière de vie privée, sécurité et utilisation de ses données?

La sécurité et la vie privée resteront à tout jamais notre priorité numéro 1. Sans ça, nous n’avons plus de business. Et cela devrait être le cas pour tout le monde. Que l’on parle de données personnelles ou de données d’entreprises, c’est la même chose. Concernant notre division cloud où nous hébergeons les données de nos clients entreprises, nous avons un modèle de responsabilité partagée. Nous innovons constamment pour garantir cette protection. Nous proposons des outils pour se protéger et protéger les données des consommateurs ainsi que des garanties d’accès pour ces derniers aux données qui leur appartiennent. La sécurité des données et leur caractère intime sont une priorité pour nous du point de vue des investissements, mais aussi d’un point de vue intellectuel, je dirais.

Donnez-vous la même importance aux données des clients lambda votre plate-forme e-commerce?

Oui, tout à fait. Il n’y a pas de distinction.

Nous avons besoins de machines. Bien sûr, nous pourrions utiliser des humains pour le faire, mais cela prendrait des années pour arriver au même résultat

Vous avez récemment apostrophé Nick Clegg, l’un des responsables de Facebook, concernant l’utilisation faite par Facebook des données de ses utilisateurs. Pourtant, vous utilisez aussi les données de vos utilisateurs, notamment auprès de vos annonceurs...

Je ne ferai aucun commentaire à ce sujet.

Amazon a une empreinte carbone très élevée. Vos activités consomment énormément de ressources pour satisfaire vos clients. Quelle est votre responsabilité sociétale dans le contexte environnemental actuel?

Nous agissons tous les jours par rapport à cela. Pour la partie AWS, nous nous sommes engagés à ce que 80% des infrastructures de stockage fonctionnent avec de l’énergie renouvelable pour 2025. Nous essayons au maximum de construire nos datacenters dans des régions qui produisent de l’électricité verte et si ce n’est pas le cas, nous créons nous-mêmes cette énergie. Aux états-Unis, nous sommes l’un des plus importants opérateurs de parcs éoliens du pays. Pour la partie e-commerce de notre activité, le principal problème se trouve au niveau du gaspillage et du suremballage. Là aussi, nous nous sommes désormais engagés à être complètement neutre au niveau de notre empreinte carbone en 2040. Concernant la livraison, nous déployons de plus en plus de véhicules électriques partout dans le monde. Nous sommes très conscients du rôle que nous avons à jouer mais il faut faire plus que parler, il faut agir. Et nous le faisons.

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