Xavier Damman: le retour

©Dominic Verhulst

Deux ans et demi après la vente de sa célèbre entreprise technologique, Storify, l’entrepreneur wallon Xavier Damman est prêt à lancer une nouvelle start-up. "Ça fait du bien de se retrouver sur le front."

Alors que son iPhone n’arrête pas de biper sous une avalanche de messages Slack, Xavier Damman savoure son expresso dans un Starbucks du centre-ville de San Francisco. C’est le début d’une entrevue qui commencera avec ses nouvelles aventures en tant qu’entrepreneur, mais qui prendra rapidement une tout autre tournure au fil de notre discussion, pour se terminer avec des considérations sur les grands enjeux de notre temps: manipulations génétiques, création de surhommes, énergie solaire bon marché, la vie sur d’autres planètes. "Nous vivons une époque extraordinaire. À la fois surprenante et inquiétante."

C’est du Damman tout craché. Ce Nivellois de 32 ans ne rate pas une occasion de laisser libre cours à sa tendance naturelle à tout remettre en question. Le fil conducteur: une confiance inébranlable dans le pouvoir de la technologie. "La technologie crée des opportunités égales pour tous. Avant son émergence, le pouvoir de faire évoluer la société n’était réservé qu’à une poignée d’individus. Mais la technologie supprime les barrières, ouvre des portes, et donne accès à chacun au monde de la création."

Depuis peu, Damman est de retour là où il se sent le mieux: dans les tranchées de la vie des start-ups, comme il le dit lui-même. À partir de septembre 2013, il a travaillé pour Livefyre, après que l’entreprise ait repris sa société internet Storify. Storify est un outil internet qui permet de collationner toutes sortes de contenus des réseaux sociaux (tweets, photos Instagram, messages Facebook, vidéos YouTube, etc.) pour en faire un récit cohérent et simplifié. Les grands médias l’utilisent par exemple pour traiter les "breaking news". Mais après la reprise, Damman a laissé la main. Aujourd’hui, après plus de deux ans sur la touche et un tour du monde avec sa famille, il est temps de franchir une nouvelle étape.

"Pour Storify, j’ai eu besoin d’un an et demi pour lever des fonds. Aujourd’hui, je n’ai eu besoin que de 5 minutes."

La nouvelle société de Damman – OpenCollective – est dans les starting-blocks. La start-up peut se comparer à la société "Kickstarter" (la célèbre plate-forme de crowdfunding), mais cette fois pour des groupes de personnes ayant un objectif commun.

Imaginez que vous vouliez mettre en place un nouveau comité de parents, un syndicat, ou encore une association de riverains, voire réaliser une campagne en faveur d’un objectif particulier, alors OpenCollective vous propose sa plate-forme pour permettre l’organisation du projet et la collecte de fonds.

"Cette pièce du puzzle n’existait pas encore sur le web, explique Damman. L’internet a jusqu’à présent toujours été efficace pour aider les gens à faire des choses ensemble. Mais à partir du moment où il est question d’argent, tout se complique." Des services comme PayPal, ou – [à Dieu ne plaise] – l’antique compte bancaire, manquent de transparence, explique Damman. "Ceux qui font un don ont le droit de savoir ce qu’il advient de leur argent."

Il en a fait lui-même l’expérience lors de sa participation au Manifeste pour les Start-ups, une campagne pour rendre la Belgique plus attrayante pour les jeunes entreprises. "Appelons cela un groupe de pression ou un lobby, poursuit l’entrepreneur. Nous voulions simplement imprimer des autocollants, et je suis certain que beaucoup de personnes étaient prêtes à nous fournir une petite contribution financière. Mais nous ne disposions d’aucun outil pour gérer cet argent de manière transparente."

L’avenir est aux collectivités

OpenCollective est très différent de Storify, mais les deux projets ont néanmoins des points communs. "Avec Storify, j’espérais développer un outil permettant aux gens ordinaires de se faire entendre sur de grands médias comme CNN et Al Jazeera. Mission accomplie. Avec OpenCollective, je souhaite mettre à leur disposition un moyen permettant de développer des mouvements et d’avoir un impact sociétal. La plupart des institutions existantes, comme les groupes de lobby, les syndicats, etc. sont d’un autre âge, créés bien avant la naissance d’internet. Elles datent d’une période où le paradigme était différent. Elles travaillent dans l’opacité: elles reçoivent de l’argent, mais personne ne sait ce qu’il en advient. C’est de la m…, ça doit changer."

©Dominic Verhulst

Damman a déjà réussi à obtenir un financement d’un demi-million de dollars. Il lui a suffi de quelques coups de fil. Après une "sortie réussie" associée à votre nom, les investisseurs vous font plus facilement confiance. "Pour Storify, il m’a fallu un an et demi pour trouver des investisseurs pour la première levée de capitaux. Aujourd’hui, je n’ai eu besoin que de cinq minutes. J’aurais pu demander davantage, mais cela n’aurait pas eu de sens. Si vous récoltez beaucoup d’argent, vous êtes obligé de donner beaucoup en retour."

À souligner: Damman quitte l’eldorado de la technologie – San Francisco – pour installer OpenCollective à New York. À la fois pour des raisons pratiques – pour être physiquement plus proche des grands acteurs de l’innovation financière, en anglais, fintech – mais aussi parce que c’est le bon timing. "San Francisco est un endroit formidable pour habiter, mais cela ressemble davantage à un campus. C’est un endroit où on peut apprendre très vite, avec une forte densité de gens intelligents qui s’occupent de projets très intéressants. Mais les années passent et vous apprenez de moins en moins. De plus, vous vivez dans une espèce de bulle, loin du monde réel. Il est donc conseillé d’en sortir avant de trop s’y habituer."

Avec les deux autres co-fondateurs d’OpenCollective, un Argentin et un Indien, Damman veut imprimer sa marque: le but n’est pas de gagner de l’argent rapidement, et de revendre la start-up dans les quatre ans. D’ailleurs, les actions détenues dans l’entreprise sont bloquées pour dix ans. "We’re in for the long game. On investit trop avec une vision court terme. Dans notre cas, le court terme est incompatible avec la volonté d’aider des organisations durables. Cet objectif nous pousse à prendre des décisions à long terme."

Derrière OpenCollective se cache une certaine vision du monde, explique Damman, et à l’évidence, ce sujet le passionne. L’avenir est aux collectivités, poursuit-il. "Les gens appartiennent à différentes communautés, par lesquelles ils se sentent représentés. Les gouvernements jouaient ce rôle, mais aujourd’hui, qui se sent encore représenté par les autorités? Je suis un Belge qui vit à San Francisco, mais je ne me sens pas vraiment représenté par les autorités, qu’elles soient belges ou américaines. Je me sens plus proche du premier ministre canadien parce que je partage ses idées, et du président de l’Estonie, dont je suis un e-résident."

En d’autres mots: les structures et institutions actuelles ne suffisent plus en période de progrès fulgurants. "Je ne veux pas me battre contre le système. Mais je veux faire tomber les barrières pour permettre aux gens d’avoir plus de possibilités. Et oui, ces sujets me passionnent et j’aime partager mon enthousiasme."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés