interview

"Quatre opérateurs, c'est beaucoup, surtout dans un petit pays" (Philippe Defraigne, Cullen International)

©Saskia Vanderstichele

Philippe Defraigne est un habitué du Mobile World Congress. Chaque année depuis bientôt 10 ans, le directeur du cabinet belge de consultance en matières régulatoires Cullen International réseaute dans les couloirs de la grand-messe des télécoms. Entre deux rendez-vous, l’homme revient sur les dossiers chauds d’un secteur en ébullition.

Alors que la 5G est sur toutes les lèvres ici à Barcelone, la Belgique n’est pas parvenue à un accord autour du dossier des attributions (par voie d’enchères) des bandes de fréquence, devant permettre le déploiement de l’internet ultrarapide dans le pays. Comment encore avancer?

CV express

Né en 1963, Philippe Defraigne étudie la philosophie (UCL) puis l’économie (UNamur).

Il rejoint Cullen International dès les débuts, en 1988. L’entreprise emploie aujourd’hui 45 personnes et a des clients dans plus de 70 pays.

Après l’Europe, il s’occupe à présent du développement en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Afrique du nord de l’activité du cabinet belge de consultance en matières régulatoires dans les télécoms.

Au niveau international, trois nouvelles bandes de fréquence ont été standardisées pour permettre le déploiement de la 5G: la 700 MHz (permettant la couverture et donc de s’assurer que l’utilisateur ait toujours un signal, NDLR), la 3,5 GHz et, enfin, la 24 à 28 GHz (qui ne sera pas mise sur le marché chez nous pour cette fois, mais offre une grande capacité de transmission sur des distances très courtes à destination, par exemple, d’un stade de foot ou d’une usine avec plein de capteurs et de robots, NDLR).

La bande prioritaire, c’est la 3,5 GHz. C’est avant tout celle-là qu’il faut débloquer. Le reste, cela peut attendre. C’est dommage, mais pas un drame en soi.

À l’image de ce que demande le secteur donc, via sa fédération, Agoria, à savoir d’au moins libérer une bande utilisable par les opérateurs pour les débuts?

Exact. On le voit dans tous les pays, c’est la bande de fréquence sur laquelle la 5G va vraiment démarrer. Elle est à mi-chemin entre ce qu’offrent les deux autres.

On entend beaucoup que la Belgique risque de prendre du retard par rapport aux autres pays du monde. Vrai?

Si la majorité des Etats membres de l’Union n’ont pas encore assigné la bande 3,5 GHz et seulement cinq l’ont fait pour la bande 700 MHz, il est vrai que bon nombre de pays prévoient des enchères avant la fin 2019 (quand la Belgique table aujourd’hui sur 2020, NDLR).

Mais il faut rappeler qu’il n’est pas impossible de lancer des services 5G sans nouvelles fréquences. Les fabricants d’équipements, dont Ericsson par exemple, offrent une solution logicielle permettant aux opérateurs d’offrir des services 5G dans les bandes de fréquences existantes. De plus, un retard n’est important que s’il empêche des gains de productivité dans les entreprises. Et là, il y a un travail énorme à réaliser en Belgique au sein des verticales (automobile, santé, agriculture,…) afin de transformer les processus de production pour bénéficier de la 5G.

"Un retard sur la 5G n’est important que s’il empêche des gains de productivité dans les entreprises, ce qui n’est pas le cas pour l’heure en Belgique."

Pourtant, côté opérateurs, on met en garde contre un manque de capacité pour suivre les usages si rien ne change…

Il est clair qu’à l’horizon de 2-3 ans, il serait dramatique de ne pas disposer de fréquences supplémentaires car les actuelles seraient progressivement saturées.

De par l’importance des enchères sur les bandes de fréquence 5G, certains arguent d’une possible envolée des prix, le gouvernement attendant au minimum 700 millions d’euros de l’opération. Comme dans le cas italien, où l’exécutif espérait 2,5 milliards d’euros pour en obtenir au final six. Plausible?

Le cas italien est spécifique. Face à des problèmes budgétaires importants et à la pression des autorités européennes, le ministère des Finances a demandé au ministère des Télécoms un design des enchères particulier. Je m’explique. Normalement, dans ce genre de processus, pour la bande des 3,5 GHz, vous proposez 40 petits blocs (de 5 MHz) et les opérateurs achètent la quantité de spectre dont ils ont besoin en fonction de l’évolution des enchères. Là, le gouvernement italien a décidé d’offrir deux énormes blocs (de 80 MHz) et deux blocs moyens (de 20 MHz), ce qui a conduit à ce prix exorbitant. Les enchères belges ont été conçues dans un tout autre esprit. Un scénario à l’italienne n’est pas attendu.

Sur un autre registre autour de la 5G, le cas Huawei agite aussi beaucoup les télécoms, à la veille du choix des équipementiers qui permettront le déploiement de l’internet mobile ultrarapide. Quid?

Qu’il y ait un audit approfondi par les services de sécurité (en particulier par ceux des grands pays que sont l’Allemagne, la France, et le Royaume-Uni), pour s’assurer que les risques sont maîtrisés, est un développement que l’on ne peut qu’appeler de nos vœux. Huawei en est conscient et ouvrira d’ailleurs en mars un centre de cybersécurité paneuropéen à Bruxelles.

Conscient… et quelque peu rassuré après la volte-face anglaise récente, loin des menaces d’interdiction des débuts…

En effet, le Military Intelligence britannique, le célèbre "MI6" de James Bond, vient de conclure que les risques posés par Huawei étaient gérables.

Niveau business, tout qui compte travaille avec Huawei (Proximus, Orange), voire avec son compatriote ZTE (Telenet, VOO) pour ses tests 5G. Une aubaine que ces tensions pour les acteurs européens que sont Ericsson et Nokia?

Si une certaine méfiance par rapport à Huawei peut être favorable aux équipementiers européens, les incertitudes actuelles pourraient aussi conduire à un retard dans le lancement de la 5G (les opérateurs attendant d’être fixés, NDLR) qui serait… préjudiciable à Ericsson et Nokia.

En parlant de préjudice, le dossier des enchères attise aussi les craintes chez Proximus & Cie, de par la porte ouverte à un éventuel 4e opérateur mobile, pour plus de concurrence. Argument qui se tient? Ou en vaut-il mieux trois?

Compliqué… On voit bien qu’un monopole, ce n’est pas bien, qu’un duopole, ce n’est pas idéal, et que six opérateurs, comme en Allemagne en 2000 avec la 3G, c’est débile. ça, tout le monde est d’accord.

Par contre, entre trois versus quatre, il y a une hésitation. Trois, si des MVNOS (opérateurs mobiles virtuels, c’est-à-dire utilisant l’infrastructure d’un tiers pour fournir leurs services, NDLR) ont des marges raisonnables, cela peut générer un marché concurrentiel. Comme en Belgique. Quatre, c’est beaucoup, surtout dans un petit pays. Prenez la situation au Danemark. C’est la guerre des prix et les marges bénéficiaires sont minimales, ce qui peut peser sur les investissements (en Belgique, les opérateurs télécoms réinvestissent entre 15 et 20% de leurs revenus chaque année, NDLR).

À côté de cela, aurait-il une chance?

Il n’est pas aisé d’être un nouvel entrant sur un marché mature. Hutchison était le 4e ou le 5e entrant sur de nombreux marchés il y a 20 ans, mais, voilà, à l’époque, il y avait encore beaucoup de gens qui n’avaient pas de téléphone. Là, c’était possible de réussir son entrée sur le marché, à condition d’avoir beaucoup d’argent et d’être patient. En 2019, c’est très différent.

Ce à quoi répondent gouvernement et régulateur (IBPT) par des conditions avantageuses à l’entrée, à savoir du roaming national notamment. Dangereux?

Dans quelques années, le scénario pourrait être que ce nouvel opérateur a bien bossé, gagnant 10% de parts de marché, et décide alors de revendre son activité à un des trois autres, empochant la mise au passage. Finalement cela n’aura rien changé structurellement au marché… Ce qui me fait dire que si l’on a des conditions favorables à l’entrée, il faut aussi régler celles de sortie pour éviter de faire de ce dossier un cadeau à une gigantesque opération financière.

Ces derniers années, l’IBPT n’a pas chômé, s’attaquant encore récemment au marché du fixe (internet et TV) pour plus de concurrence avec différents remèdes concrets présentés en juin dernier. Que peut-il encore faire?

Après la libéralisation du marché des télécoms en 1998, la vraie révolution dans le domaine de la réglementation a été l’introduction, en 2003, des mécanismes d’analyse de marché (permettant de juger de la situation concurrentielle ou non, et d’en définir des remèdes, NDLR). Au départ, on analysait 18 marchés. Aujourd’hui, on n’en analyse plus que 5 parce que la concurrence fonctionne bien sur les 13 autres. Alors, je ne dis pas qu’il n’y a plus de travail pour le régulateur, mais, en tout cas, on ne découvre plus de nouveaux problèmes génériques dans le fonctionnement du marché. Par contre, la vraie question aujourd’hui dans les télécoms est au niveau du contenu des tuyaux: la data. Au-delà de ce que font les autorités de protection des données (ex-Commission vie privée, chez nous, NDLR) et de la cybersécurité, il faut un régulateur économique des données pour piloter la numérisation de l’économie. Il faut maximiser leur usage, aussi bien par les pouvoirs publics, pour une meilleure gouvernance, que par le secteur privé, pour créer de nouveaux services ou optimiser les services existants. Voilà un nouveau chantier sur lequel il y aurait lieu d’avoir des autorités publiques qui s’assurent de la bonne marche des choses.

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